‹ Deux cœurs de femmeChapitre 15 sur 19 · L'ACTRICE · texte numérisé non relu

L'ACTRICE

Vous aussi , voat m'avez trompée !

Mme Desbordes -Valmork.

Depuis quelque temps les lettres de Bianca devenaient plus rares. — Elle aussi, se disait Francesco, elle aussi me trompera!... — Et, chose étrange , son amour redoublait encore!

Un jour, il reçoit un billet parfume. Il

tressaille en voyant l'écriture : cependant ce billet n'est pas timbré de la poste. C'est bien l'écriture de Bianca, mais c'est Lorenzo qui l'a mis devant lui.

« La signora Laura, arrivée d'hier soir » dans cette ville , prie M. Pisani de passer » chez elle vers midi. Elle habite, dans le » même hôtel, l'appartement au-dessous du » sien. »

Pisani reste confondu. C'est la main de Bianca; mais ce nom, cette arrivée subite le déroutent. Il appelle Lorenzo.

— Qui t'a remis ce billet?

— Excellence , c'est un domestique de l'hôtel.

— Fais monter le maître..

Et brûlant d'éclaircir ce mystère , il se promène à grands pas en répétant : — Laura , Laura. . .

— Savez-vous qui est la personne qui habite l'appartement du premier? dit-il au maître de l'hôtel.

— Elle est arrivée d'hier, dit celui-ci; le domestique qui Paccompagne m'a dit qu'elle se nommait la signora Laura, et qu'elle était

une cantatrice «lu théâtre de San -Carlo, à Naples.

— C'est bien! Et il demeura j^eul ^ans

$a chambre. '.-. } .;;••;• =

Il crut comprendre que c'était une amie de Bianca qui voyait beaucoup d'artistes, et qu'elle allait lui parler de sa bien-aime'e.

Mais, malgré cette sorte d'explication qu'il se donnait lui-même, son esprit n'était pas exempt d'inquiétude. Peut-être cette Laura a t-elle quelque chose de fâcheux à lui apprendre de Bianca, peut-être quelque malheur lui est-il arrivé, peut-être la mort....

Et il regardait l'heure en frissonnant et en accusant de lenteur les aiguilles, qui ne marquaient qu'onze heures.

Enfin midi sonne. Il accourt.

— La signora Laura? demande-t-il avec empressement au domestique qui vient lui ouvrir ; mais il ne laisse pas à celui-ci le temps de l'annoncer, il s'est précipité dans l'appartement au son d'une voix bien connue qui lui crie en riant : Elle vous attend.

Pisani est aux genoux de Bianca, car c'est elle-même. Il pleure, il rit, il la presse dans ses bras; on le prendrait pour un insensé!

Enfin ses sens ont repris un peu de calme, son visage devient grave; il se lève, et fixant sur elle un regard perçant et scrutateur : — Laura, lui dit-il d'une voix solennelle, Laura, qu'avez-vous fait de Bianca ?

A ces paroles elle couvre son visage de ses deux mains , des torrens de larmes s'échappent de ses yeux; elle ne peut que répéter : Pardon, pardon ! et, si elle osait, elle a si peur qu'elle lui dirait : Ne me tue pas!

— Pardon ! dit Pisani , dont le cœur commençait à battre violemment, pardon! et de quoi? m'as-tu donc trompé? m'es-tu donc infidèle? sinon, que me demandcs-tu de te pardonner?... Et, tremblant de voir changer en certitude le soupçon qui l'agite, l'infortuné redoute la réponse de sa maîtresse.

Elle ne répondit rien.

— Que m'a dit cet homme de l'hôtel, poursuivit Pisani toujours plus a^ité, — ses dents se serraient, et c'était à peine si ses paroles trouvaient passage, — que m'a dit cet homme? que. vous vous êtes annoncée ici comme cantatrice de San-Garlo?... Et il se rapprocha d'elle.

Bianca ne répondit rien.

— Serait-il vrai? s'écria Francesco en lui saisissant le bras avec violence, car il était alors tout à fait près d'elle.

— Grâce, grâce! cria-t-elle en levant vers lui ses beaux yeux baignés de larmes, grâce! ne tue pas celle qui t'aime !

Francesco lâcha le bras qu'il serrait d'une main vigoureuse, et la repoussant loin de lui :

— Celle qui m'aime, dit-il avec un sourire ironique, et qui m'a préféré les applaudissemens de la multitude !

Il se promena dans sa chambre à pas précipités.

— Francesco, dit Bianca en essuyant ses larmes, crois-tu donc que mon amour pour toi ait diminué, parce que....

— Je veux être aimé sans partage, interrompit Pisani.

— Et c'est sans partage que je t'aime, répondit Bianca timidement.

Cette fois ses beaux yeux noirs ne s'attachèrent pas sur ceux de Francesco.

— Malédiction! s'écria tout à coup^ celuici , malédiction!

Et il sortit en lançant à l'artiste un de ces regards qui pétrifient. Rentré dans son a|>-

partement, il se fit apporter son compte, le paya, et alla loger à l'hôtel d'Angleterre.

L'âme pleine de sensations accablantes, il avait été promener sa douleur dans les vastes amphithéâtres du Colosseo *. La lune, dans son plein, éclairait ces arcades gigantesques et semblait doubler le prestige attaché à cette belle ruine. Francesco avait gravi jusqu'au second rang de l'amphithéâtre. Appuyé contre un pan de muraille, il restait immobile à contempler cette masse imposante, comme si son âme, brisée par la douleur, eût retrouvé de la consolation à s'entreteniravec ce majestueux souvenir du passé. Son imagination ardente peuplait l'enceinte, aujourd'hui déserte et dévastée, d'une foule brillante de ces Romains si grands pendant tant do siècles. Pvamcnant sa pensée vers le Cirque, il assistait à l'agonie d'un gladiateur; il voyait Spartacus s'indigner de son esclavage et tourner contre ses maîtres le fer dont ils avaient armé son briis pour leur plaisir.

Ainsi la grande âme de Pisani, qui avait de

* Véritable nom du Cirque de Rome, que, je ne sais pourquoi , on a travesti en celui de Colysée.

la pitié pour toutes les infortunes, de la sympathie pour tous les courages, de l'admiration pour toutes les gloires, faisait un instant trêve aux tourmens dont le présent l'accablait, pour errer dans les riches et brillans souvenirs du passé.

Il fut subitement tiré de sa rêverie. De la galerie au-dessous de celle où il se trouvait partent des chants suaves et mélancoliques; il écoute, tout son sang se refoule vers son cœur. Une voix de femme, douce comme une émanation du ciel, chante lentement et d'un ton qui respire la plus profonde tristesse. Pisani s'arrête ; il a reconnu cette voix dont chaque vibration pénètre dans son cœur comme un trait de feu : c'est Bianca , qui, la douleur dans l'âme et les larmes dans les yeux, chante d'une voix faible et souffrante la romance de Desdemona.

Francesco a quitté la galerie : à pas lents il est entré dans celle où est Bianca. Elle ne Ta pas entendu , et pendant que de sa bouche s'échappent les ravissantes modulations, que des variations improvisées par le chagrin de la belle chanteuse rendaient encore plus lamentables, Pisani s'est approrhéd'ellc;

il la louche pour ainsi dire , il est à ses côtés. C'est un effet de la musique de doubler les sensations quand elle vient nous impressionner d'une manière conforme à ce que nous éprouvons alors. La voix de Bianca, d'abord douce et pure, s'affaiblit par degrés; les larmes qui obscurcissent ses yeux étendent aussi un voile sur cet organe si suave et si mélodieux. Lorsqu'elle eut chanté les couplets de la romance, cédant à un charme inconnu, elle s'agenouilla, et commença, mais d'une voix si faible que de la galerie supérieure elle eût paru à Pisani le murmure des vents ou le frôlement de l'aile d'un ange, elle commença cette belle prière qui suit les stances de Desdemona :

Deh! calma, oh! ciel, nel sonno Per poco le mie pêne!

Quand elle eut prononcé :

Fa che l'amato bene Mi venga à consolar,

Francesco, dont le cœur plein d'amour se brisait à l'aspect des larmes de Bianca, au

son dé cette voix douloureuse, se plaça devant elle et lui tendit les bras.

Ce fut pourBianca comme une apparition subite : sa voix resta muette, ses yeux se fixèrent avec terreur sur son amant, dont la belle figure, placée entré les reflets de lalune et elle, se dessinait fortement sur ce fond bleuâtre.

Cette première impression ne fut pas de longue durée. Francesco se précipita sur son amie, et la pressant contre son cœur :

— Bianca, Bianca! lui criai l-il, oh! dis-moi que tu m'aimes ! dis-moi que je me suis trompé!

Bianca touchait ses mains, son visage, comme pour s'assurer si c'était bien lui. Muette, elle le contemplait; tout en elle était amour; elle brûlait, elle riait, pleurait; tendre, passionnée, caressante, fougueuse, la Napolitaine se montrait tout entière.

Elle appuya sur son sein la tête de son amant, et au milieu de mille baisers de flammes : — Méchant, lui dit-elle, qui a cru que je ne l'aimais plus !.... Et un baiser empêcha Francesco de lui répondre.

Tout d'un (oup il se leva, et la fascinant

d'un regard, il redevint tel que le matin if avait été chez elle. Après quelques minutes d'un silence de mort : — Laura, dit-il d'une voix sombre, Laura! veux-tu me rendre Bianca? le veux-tu?

Et glacée par le son de cette voix terrible, par le regard de ces yeux flamboyans , Biança n'eut pas assez de force pour trouver un sourire qui lui répondît.

— Ecoute, poursuivit Franccsco, si tu veux être à moi, si tu ne veux pas violer le serment que tu me fis à l'heure de mon départ, quitte le théâtre, viens me joindre, reste ici avec moi, et deviens mon épouse à la face de Dieu et des hommes!

Il tremblait, l'homme fort et courageux, il tremblait en attendant la réponse d'une femme, lui que sa sentence de mort n'eût pas seulement fait sourciller!

— Quelque temps encore , murmura Bianca, quelque temps encore, et je te répondrai.

— Malédiction donc sur ta tête! cria-t-il d'une voix tonnante, malédiction sur la mienne!

Et en même temps il saisit l'infortunée, et

la serrant contre son cœur dans une salanique e'treinte, il s'approche avec elle du bord de la galerie.

Dans ce moment la lune, cachée par un nuage depuis quelques instans, se dévoila tout à coup ; sa clarté tomba d'aplomb sur le pâle visage de Bianca. Pisani s'arrêta. Il rejeta plutôt qu'il ne déposa son fardeau sur la pierre moiissue du Colosseo, et, sans jeter un regard de plus sur la pauvre femme, il disparut sous les arcades sans nombre de l'édifice romain.

Le lendemain , il était à peine jour lorsqu'il se présenta à l'hôtel de l'Europe. Quand il demanda la signora Laura : Elle est rentrée fort tard, lui dit-on, et aussitôt après elle a demandé des chevaux de poste et est remontée en voiture.

Pisani resta quelque temps comme pétrifié à la même place, puis il rentra chez lui sans avoir pu verser une larme.

Combien, cependant, il aurait voulu pleurer!

CAPKICE.

Quand j'aime une ffmnne , toutes les autres, si bellf s qu'elles soient , me tcmbleiit laides à battre !

Causeries .

Désirs, haine, tendresse, crainte d'avoir offensé, soif de vengeance, bonheur, dégoût de la vie, égoïsmc , abnégation entière de soi-même : c'est de ce bizarre assemblage «jue se compose ce qu'on appelle de l'amour. Francesco Pisani, dévoré par une violente

passion, en subit toutesles conséquence j aujourd'hui furieux, demain tendre etsoumis, il offre un exemple frappant de ce que peut l'amour sur les âmes les plus fortes. Le départ de Bianca i'a plongé dans la plus profonde douleur. Il s'accuse de tyrannie et de brutalité; vingt fois il est au momentde prendre la poste et de retourner à Naples. Sa mélancolie s'est accrue ; il parcourt avec délices les belles et nombreuses antiquités de la ville des Césars, ces ruines laissées sur le sol par ceux qui furent les maîtres du monde comme pour avertir les races qui leur succéderaient de l'immensité de leur néant, ces ruines parlent à l'âme de Pisani une langue qui, alors plus que jamais, est en harmonie avec les sentimensqui l'agitent.

Dans son enthousiasme pour les merveilles des temps passés que lui offre la grande ville, Francesco allie les pensées qu'elles font germer en lui à la sainte cause de la liberté. Il tâche d'étouffer l'amour qui le dévore sous le poids de l'étude et de la passion noble et généreuse de l'amour de la patrie. Souvent, seul, assis sur le fût d'une colonne antique, il laisse errer son âme aux lieux où.

devant des milliers de Romains, tonna lëloquente voix de Ciccron et des Gracques. Il compare avec délices la Rome des consuls et des empereurs à la Rome des souverains pontifes; et lorsqu'cn admiration devant le Panthéon des anciens , il lève les yeux et les arrête sur la coupole de Saint-Pierre, son esprit, comme effrayé d'admiration, s'étonne au souvenir du grand homme des temps modernes qui a dit : — Ce temple si admiré, eh bien! je le placerai dans les airs!... et la coupole de Saint-Pierre, portrait fidèle du monument antique, s'est élevée comme par enchantement sous la puissante main de Michel-Ange.

L'âme vivement impressionnée de Pisani avait besoin d'exhaler toutes les émotions que faisaient naître tanJ. de grandeurs; il n'était pas rare de le trouver en extase devant quelque merveille, soit de la nature, soit des arts antiques ou modernes, laissant échapper de ses lèvres, comme par hasard, quelque brillante canzone improvisée par l'admiration.

Dans ces compositions, toutes brûlantes du feu du génie, la liberté n'était jamais oubliée; et, chose étrange, au milieu de ces

vers que lui inspiraient les objets dont il rassasiait sa vue pour s'étourdir sur une pensée qu'il voulait bannir de son âme, souvent revenait un nom qui n'était ni celui de Rome ni celui de la liberté. Son cœur cédait à une force irrésistible plus puissante que isa volonté; et plus d\ine canzone commencée en vers sonores en l'honneur de BrutuS ou de Gicéroh 'se terminait sur un ton plus doux, et le dernier vers se reposait mollement sur le nom de Bianca.

Un jour qu'il était allé méditer hors des portes de Rome, il s'arrêta près du tombeau de la sœur des Horaces. Ce monument d'une si haute antiquité subsiste encore presque intact. Déjà Francesco était depuis longtemps assis an pied du tombeau , et le vent emportait les mélodieux accens que sa bouche rendait, pour ainsi dire, à son insu, lorsque tout à coup il entendit une voix douce comme celle d'un ange qui disait près de lui : — Elle est bien heureuse cette Bianca qui inspire de si beaux vers!

Pisani s'arrêta et se retourna avec précipitation. Il se leva presque confus pour saluer une femme charmante qui était à côté de

lui; il avail reconnu la jeune comtesse de San-Felice , qu'il voyait souvent dans le monde. Il s'inclina.

— Eh bien! monsieur, lui dit gaîment la comtesse en lui tendant une petite main qu'il baisa, est-ce que vous ne continuez pas? Allons, me voilà prête... Et en parlant ainsi, elle lui montra un petit album sur lequel elle avait écrit presque tous les vers qu'il venait de réciter.

— Je vous en supplie, madame , soyez assez bonne pour ne pas profiter du hasard qui vous a fait entendre ces vers! veuillez les déchirer... IJne improvisation incorrecte...

— Non pas, non pas, dit la comtesse en serrant son album de ses deux petites mains ; c'est à moi , je le garde. — Savez-vous bien, monsieur, que je m'appelle aussi Bianca?

Elle rougit, comme si elle se fût repentie d'en avoir trop dit; puis, reprenant l'air léger qu'elle avait toujours et qui lui convenait si bien :

— Voulez-vous me reconduire à Rome, dit-elle à Francesco, si vous n'êtes pas trop en colère?

Elle pril le bras de Pisani , et ils s'acheminèrent vers la ville.

La petite comtesse de San-Felice avait vu Francesco dans le monde ; il lui avait plu. Sans lui faire des avances , elle lui avait cependant témoigné assez de bonté pour lui ouvrir les yeux, si son cœur n'eût pas été plein de l'image d'une autre. Mais elle avait mis dans sa tête que Francesco serait son amant, et elle se décida à tout faire pour cela. Elle était Romaine, c'est-à-dire vive, ardente et passionnée ; et ce qui n'était d'abord qu'un goût un peu vif se changea, par les obstacles, en une véritable passion, du moins quant à la violence. Le hasard qui lui fit rencontrer Francesco au tombeau de Camille la servit merveilleusement. Elle s'aperçut qu il improvisait : elle avait avec elle un album à dessiner, elle s'approcha doucement de lui pour écrire à mesure qu'il parlerait.

On a vu la suite de cette scène.

Cependant, malgré l'amour qui l'occupait, Francesco, depuis quelques jours, n'avait pu s'empêcher de remarquer les manœuvres de la comtesse, devenues plus positives. Je

ne sais quel senliment inférieur, qui certes n'était pas de ramour (peut-être était-ce de lamour-propre), lui fit trouver un certain charme dans une liaison avec cette femme ravissante ; il crut y voir un moyen d'effacer de son cœur le souvenir de celle qui ne méritait plus que son mépris et sa haine. Il était donc disposé à se laisser aller à la séduction lorsque l'aventure du tombeau de Camille acheva le reste.

A dater de ce jour une liaison intime s'établit entre eux , et de fait Pisani y trouva ce qu'il cherchait.

La possession d'une des plus jolies femmes de Rome n'est pas ce qui le séduisit le plus, ce fut l'esprit enchanteur de la comtesse, dont la finesse et la grâce parvinrent, sinon à lui faire. oublier Bianca, du moins à le distraire momentanément de sa mélancolie et de ses regrets.

Guilielta (c'était le nom de la comtesse San-Felice) aimait à faire de longues promenades, appuyée sur le bras de Pisani. Ils visitaient ensemble ces monumens qui plaisaient tant à Francesco. Lui, se concentrant dans ce nouveau sentiment , cherchait à ne

penser quà elle. Il ne parlait pas, il l'écoutait, la regardait, et ne l'interrompait que pour lui donner un baiser d'amour.

Un soir, ils parcouraient la galerie du Colosseo ; Guilietta s'assit avec lui sur une pierre couverte de mousse. Francesco était pensif: sa tête appuyée dans ses mains, il écoutait sa maîtresse sans proférer une parole. Guilietta se pencha vers lui, et dans ce moment sa blanche figure, éclairée seule par un rayon de la lune, se détacha sur le noir vêtement de Pisani. A cette vue il tressaillit. Un souvenir funeste vint traverser son âme; il se releva brusquement, et promenant un regard farouche autour de lui, il frissonna en reconnaissant la place où quelque temps auparavant il avait passé trois heures près de Bianca. Unç sorte de frémissement s'empara de tout son être, et lorsqu'il se retourna vers Guilietta, que son mouvement brusque avait effrayée , elle poussa un cri et tomba sur la froide pierre. Il était pâle et glacé d'effroi.

Il saisit convulsivement une des mains de la comtesse; il la traîna vers le bord de la galerie, et la regaji:dant fixement :

— Sais-tu bien, lui dit-il d'une voix tremblante, — car son amour insensé pour l'artiste avait subitement reparu dans toute sa violence, — sais -tu bien où tu m'as conduit?.... Sais-tu, continua-t-il en lui secouant le bras avec rudesse, sais-tu que là, sur cette pierre où je viens de m'asseoir auprès de toi, j'ai passé, il y a peu de jours encore, trois heures entières auprès à'elleF

La jeune comtesse , tremblante comme la feuille légère d'un saule, n'avait pas la force de répondre.

— Quand tu m'as conduit dans ce lieu, continua-t-il dans une agitation toujours croissante , tu ne savais pas que là, ma main, la saisissant comme je te tiens à cette heure, a été au moment de la briser contre ces masses de pierre qui dorment au-dessous de nous.''

Et sa terrible main ramenant Giuliettaplus près de lui, ce terrible mouvement sembla dire à la comtesse ; — Le supplice que je ne lui ai pas fait subir, tu le subiras pour elle!

L'infortunée laissa échapper un cri d'effroi.

— Murailles du Colosseo qui m'avez vu dans les bras de Bianca, s'écria Francesco , parvenu au plus haut point de délire, écrasezmoi avec cet esprit de ténèbre qui m'a conduit ici pour vous rendre témoins de mon parjure !

En parlant ainsi, sa voix était rauque et tremblante, ses yeux étaient hagards, et sa chevelure en désordre semblait se hérisser sur son front pâle et contracté. Il s'était approché du bord de la galerie : Giulietta crut qn il allait se précipiter avec elle dans l'abime ; elle se rejeta convulsivement en arrière. Francesco n'opposa point de résistance ; il ne voyait, n'entendait plus rien. GialÏPtta se dégagea de ses bras , s'éloigna : quand elle eut fait quelques pas elle se retourna; Francesco lui fit pitié , elle revint.

— Pisani, lui dit- elle, — sa voix était douce à calmer un cœur de tigre, — Pisani!

— Qui m'appelle? s'écria le carbonaro en se retournant tout à coup; quelle est cette voix ?

L'aspect de Giulietta, son air suppliant et tendre, le rappelèrent tout à coup à luimême. Il promena lenlement ses regards au-

tour (le lui , et prenant, la main de la comtesse :

— Giulietta , lui tlit-il avec calme et d'une voix dont la douceur contrastait singulièrement avec sa fureur précédente, Giulietta, vous venez de me voir tout entier; j'ai dû vous paraître bien hideux. — Elle pressa sa main dans ses deux mains. — Il faut nous se'parer! continua-t il; — et je ne sais quel pressentiment vint gorifler son cœur, comme s'il se fût dit : — Ma constance me fait perdre au change.

Giulietta pleurait, elle n'osait pas dire non.

Francesco prit son bras. En descendant les marches du Colosseo , Giulietta s'appuyait sur le bras de Pisani. Lorsqu'ils se se'parèrent Giulietta sanglota; elle ne pouvait le quitter : l'âme de Francesco en était émue.

— Je ne te reverrai donc jamais? disait la Romaine passionnée,

— Jamais! répondit d'une voix altérée le carbonaro.

— Oh! pourquoi ne m'as-lu pas aimée la première! tu m'aimerais comme tu aimes celte Bianca! s'écria l'infortunée en s'arrachant des bras de Francesco.

Et le carbonaro, resté seul, reporta un vague souvenir vers le passé.

Lui aussi se dit involontairement :

— Pourquoi ne l'ai- je pas aimée la première î

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