‹ Deux cœurs de femmeChapitre 16 sur 19 · HE TOUR · texte numérisé non relu

HE TOUR

— Non , tu ne veux pas , tu oe peux pas ni'aban- Jonner, n'est-ce pas ? Tu es à moi , tu le sais ; tu es ii moi et tu n'as pu m'ouhlier, car tout, autour lie toi, le rap^.'ellc mou souvenir : ce beau soleil , il a été le même pour toi et pour moi, il a rougi n s fronts li'uQ même rayon; cet air pur et embaumé, nous l'avons respiré ensemble; ces Heurs, je les ai arrosées avec toi; ces arbres, ils nous ont donne leur ombre k tous deux près l'un de l'autre, ta main dans la mienne , ta tète sur ma poitrine.

A. Karr, Sous /es TUleuis.

Nous avons vu que , accablé par la douleur, Francesco a rejeté loin de lui l'ordre de son rappel que sa mère mourante lui a

envoyé.

Maintenant, sa vie passée, ses essais de bonheur tant de fois trompés se représentent à son imagination et empoisonnent la joie qu'il peut éprouver : à cela vient se mêler le souvenir de cette terrible soirée si féconde en émotions diverses , l'image de Bianca et de Giulietta s'offre sans cesse à ses regards, et puis le Colosseo, avec ses proportions gigantesques, éclairées par le pâle flambeau de la lune , dont la lueur blafarde, jointe au silence de la nuit, donne à tous les objets une apparence de mort, les pleurs et les gémissemcns de la jeune comtesse, et lui, au milieu de ce spectacle grandiose et douloureux, ausssi grand, aussi sublime que les ruines romaines qu'il apostrophe dans son délire, aussi tendre, aussi déchirant que les faibles femmes dont il cause l'effroi, sa mère qui n'est plus, un avenir brillant à remplir, la grande figure de la patrie, toutes ces choses surgissent dans son âme.

Et puis Rome à présent l'importune.

Et puis son cœur , qui n'a pas cessé de battre pour Bianca ou Laura, qu'importe ! — son coeur lui crie : Naples te rouvre ses por-

tes ! c'est à Naples qu'est Bianca , c'est là qu'il faut aller !

Il appelle Lorenzo.

— Demande des chevaux de poste, lui dit-il.

Celui-ci resta élonn«.

— Fais ce que je te dis! répéta brusquement Francesco.

Puis se tournant vers son domestique :

— Lorenzo, lui dil-il d'une voix plus douce, nous allons à Naples.

Il n'avait pas dit à Lorenzo qu'il était gracié, et Lorenzo ne l'avait pas su à Naples : aussi il tressaillit à ce nom.

Francesco sourit amèrement et lui tendit un papier.

— Tiens, lui dit-il, ne vois-tu pas qu'ils m'ont fait grâce?

Le bon serviteur remercia le ciel et alla tout préparer.

Puis Francesco arriva à Naples.

Il alla d'abord à la maison de sa mère ; il y trouva installé un homme qu'il ne connaissait pas et qui lui dit qu'il l'attendait.

— Vous , monsieur! dit Francesco.

— Je suis un gentilhomme attaché à la

maison du noble duc votre père , monsieur le marquis, et j'avais ordre de. vous attendre

- — Conduisez- moi donc à moti père, monsieur.

— Sa volonté est que vous attendiez à demain.

— Ah ! fit Francesco.

Puis il pensa, le fier bâtard, que ce n'était pas un fils que ce grand seigneur cherchait en lui, mais un héritier, et il se dit :

— Si le monde eût dû finir demain, je n'aurais jamais su le nom de mon père.

Puis il s'enveloppa dans son manteau et se fit conduire à la demeure de la cantatrice Laura.

On l'introduisit. Parvenu à un salle voisine de celle où, entourée de jeunes et riches seigneurs, elle tenait une brillante cour, il s'arrêta.

— C'est au miheu des fêtes et dès btilians seigneurs de la cour, se dit-il , que je vais la retrouver après une cruelle séparation!... Combien de fois, pendant ce temps, a-telle pensé à Francesco Pisani !

A ce nom une vive rougeur a couvert son

front : c'est celui d'un homme dont il n'a pas le droit de se dire le fils. Cependant un mouvement d'orgueil naturel dissipe ce nuage : la tête haute, la démarche assurée, il entre dans le salon où est Laura.

Couchée à demi sur un riche sopha, resplendissante d'or et de bijoux, la belle enchanteresse rit aux éclats avec une foule d'élégans jeunes gens qui semblent en adoration autour d'elle. A cet aspect Francesco a tressailli , ses forces sont au moment de l'abandonner: cependant il reprend courage, et s'avançant vers Laura il s'incline respectueusement en silence.

L'artiste l'a aperçu : soudain elle se tait , le sourire abandonne ses lèvres, et ses yeux, fixés sur Francesco, semblent subir l'ascendant d'une fascination toute puissante.

Les jeunes fous qui l'entourent tournent leurs regards vers cet inconnu , qui, pâle et en proie à une violente lutte intérieure, reste immobile au milieu de l'appartement.

Cependant, Laura, plus habituée à maîtriser ses impressions, rend à son beau visage une sérénité apparente. Elle se lève , et s'avançant vers son ancien amant :

— Pisani, lui dit-elle d'une voix dont l'accent lui perça le cœur, je vous sais gré de m'a voir consacré vos premiers instans, car vous n'êtes pas depuis long -temps à Naples , n'est-ce pas? ajouta-t-elle avec un ton d'indifférence qui n'échappa point à Francesco.

Elle lui tendit la main : Francesco y déposa un baiser brûlant sans pouvoir répondre.

— Messieurs, dit la belle Laura en se tournant vers les jeunes seigneurs qui l'entouraient, permettez-moi de vous présenter M. Francesco Pisani, fils de Vincenzo Pisani, le fameux peintre romain : c'est un de mes bien bons et anciens amis.

Francesco ne put retenir un geste d'impatience; toutes ses passions étaient soulevées à la fois.

— De grâce, madame, dit-il à Laura d'une voixsingulièrement émue, veuillez songer que mon nom et ma naissance ne peuvent intéresser ces messieurs! Qu'importe, après tout, qui peut être un homme abscur, proscrit, puis gracié, que quelques mois d'exil ont sans doute effacé de la mémoire de la plupart de

de ses bons et anciens amis !... Et il appuya sur ces mots , dont le sens ne fut pas perdu pour Laura.

La présence inattendue de Francesco ^'avait pour ainsi dire glacée ; ce qui semblait l'inquiéter le plus n'était pas l'apparition subite de son obscur amant au milieu de ses brillans adorateurs; une autre idée l'occupait depuis l'arrivée de Francesco, et son front s'était soudainement couvert d'un nuage.

Cependant Francesco s'était approché d'elle, et, penché sur le dossier de son sopha : — J'arrive, lui dit-il ; vous êtes la pre^ mière personne que j'aie vue. 11 faut que je vous parle seule, et il le faut.

Laura ne lui répondait pas.

— Ah ! dil-il avec un accent d'indignation profonde, je ne m'attendais pas que Bianca refuserait à Francesco la faveur d'un instant d'entretien... Mais, ajouta-t-il plus bas, et sa voix était concentrée, l'amant de Bianca ne doit plus être rien pour Laura.

Et il allait s'éloigner quand un regard de l'enchanteresso vint bouleverser son âme ot ]a rendre à toute la violence de son premier amonr. T)'un regard il lui répondit. Froi-r

deur, dédain, abandon, tout fut oublié dans un instant : l'amour seul remplissait ce cœur avide d'aimer et d'être aimé.

— A demain, messieurs, dit Laura en saluant de la main la foule qui l'environnait.

Puis, faisant signe à Pisani de la suivre, elle le guida dans un boudoir situé au fond de ses appartemens.

Lorsque la porte fut refermée sur eux et que Francesco se vit seul avec elle, les souvenirs de Rome se présentèrent en foule à son esprit, ses membres tremblèrent d'un mouvement convulsif ; et s'adressant à Laura d'une voix sombre :

— Bianca, lui dit-il, te souviens-tu du Golosseo?

A cette sortie inattendue Laura pâlit et rougit tour à tour. Ses yeux, qui s'étaient fixés sur Francesco avec cette expression d'amour que sait si bien la femme qui veut tromper, ses yeux se baissèrent vers la terre, et elle ne put proférer une syllabe.

Mais Francesco n'attendait pas de réponse ; aussi il poursuivit :

— Quand, dans cette terrible soirée, ton amant te cria d'une voix suppliante: Bianca,

veux-tu être à moi ? ta bouche ne sut que lui dire : Encore un peu de temps, et je te répondrai!... De longs jours, des semaines sont passés depuis cette heure funeste où, dans mon désespoir, me vint tout à coup

la terrible pensée de t'anéantir avec moi

Bianca, le moment est venu de me dire : Oui, je yeux être à toi!

Il s'arrêta; ses yeux s'attachèrent sur le pâle visage de Bianca.

Un horrible silence suivit.

A les voir, on les eût pris tous deux pour les statues de la Vengeance et de la Peur.

— Francesco, murmura l'artiste, vous m'effrayez !

— Écoute , dit Pisani , si tu veux le dire , Bianca , toi qui avais juré de te conserver pour moi et qui as menti à ta foi, je me sens tant d'amour au cœur que je puis te pardonner. Je viens réclamer ce que, dans d'autres temps, tu m'as promis devant Dieu, devant ma mère. — Ma pauvre mère! — Tu me l'as juré par moi, moi qui alors étais quelque chose pour Bianca, puisqu'elle m'attestait dans un serment. — Eh bien! me voilà, je ne suis plus proscrit: veux-tu être à

moi , Bianca? veux-ta accomplir la foi jurée? Laura ne répondit pas encore cette fois,

— Ton silence parle pour toi! s'écria le carbonaro, dont la rage se montait jusqp'au délire.

Puis, après une pause :

— Insensé que j'étais! ajouta-t-il avec un infernal sourire ; sot, insensé que j'étais de garder pour la fin ce que j'aurais dû dire d'abord!... Laura, écoutez-moi donc!... Au lieu de perdre mon temps à parler à celle qui fut Bianca d'un Pisani qui n'existe plus, j'aurais été mieux accueilli si j'avais dit : Le marquis Francesco vient s'offrir avec ses titres et ses biens à l'illustre cantatrice Laura... N'est-ce pas, madame, que j'aurais été mieux compris.^ Car, il faut que vous le sachiez, je puis vous faire marquise.... je suis marquis, savez-vous bien? Demain je serai publiquement le fils d'un grand seigneur.

Et il continua à délirer ainsi pendant que Bianca l'écoutait avec terreur.

Puis il revint à la raison, se jeta aux genoux de l'actrice , la supplia de vouloir être à lui.

Elle répondait toujours :

— Je ne le puis!

Et cela, froide et insensible à ne pas être reconnaissable.

Tout à coup sa femme de chambre entra et lui dit quelques mots à l'oreille.

Laura se précipita vers Francesco, qu'elle élreignit de ses deux bras.

— Francesco, lui dit-elle , si vous m'avez jamais aimée, si je vous suis encore chère, par pitié, laissez-moi seule!

— Ah ! fit Francesco.

Et ses yeux se fixèrent vers la porte.

— Sortez, au nom de Dieu! s'écria factrice en l'entraînant vers 'une porte secrète que venait d'ouvrir sa camériste.

Francesco sortit avec cette dernière ; la porte se referma sur eux. Il s'arrêta.

Quelqu'un rentrait dans le boudoir.

Pisani écouta.

Si la camériste avait pu le voir dans fobscurité oii ils se trouvaient, elle aurait vu le dégoût se peindre dans son sourire.

Il avait reconnu que la voix qui se mêlait à celle de Bianca était la voix faible et cassée d'un vieillard.

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