DEGRADATION
Elles sont éloquentes dans leurs expressions , pressantes dans leurs prières, opiniâtres dans leurs senti-mens, et tout cela n'est souvent fondé que sur l'aversion qu'elles portent à quelqu'un.
Louis XIV.
Ce n'étaitpas une illusion qui avait fait tressaillir Francesco dans le passage secret. La personne dont Tarrivée l'a fait congédier brusquement est en effet un vieillard d'une soixantaine d'années, mais les excès d'une vie orageuse ont ajouté en apparence doux ou
trois lustres à ceux qu'il compte en réalité. Cependant le vieux seigneur n'a pas profité de l'avertissementque lui donne la souffrance, et des passions de feu bouillonnent toujours dans ce corps malade et décrépit.
Il entre, soutenu par Laura, dont on l'aurait cru l'aïeul , sans les regards cyniques que ses yeux de satyre attachent sur le frais visage de cette belle créature. Il s'abat sur le sopha et dépose un baiser impursur les roses de ses joues purpurines. Puis, tirant de sa poche un petit paquet enveloppé de coton et de papier de soie, il se plaît à étaler sur le cou d'albâtre de la belle cantatrice un collier de pierres précieuses.
Laura, pour recevoir ce riche présent, s'est mise à genoux devant le vieux courtisan. L'infâme entoure de soins son infirme adorateur, et fait pénétrer dans son vieux cœur le poison que distillent ses séduisans regards.
Depuisunmois le duc de Soria l'a distinguée; ce riche et puissant seigneur n'a rien épargné pour la posséder, et, entraînée par l'avidité et surtout par l'ambition, Laura a foulé aux pieds les sermens faits à Franscesco.
Lorsque celui-ci la vil à Rome, elle y était Tenue pour donner quelques concerts, projet que son départ précipité ne lui permit pas de mettre à exécution.
L'habile comédienne n'a pas manqué de s'apercevoir de la faiblesse de caractère de son vieil amant. Dès les premiers jours elle a conçu le projet de devenir la duchesse de Soria : dès-lors son plan, bien arrêté, a été invariablement suivi; elleaconstammenttenu au duc ce qu'on appelle la dragée haute, ne lui accordant que ce qu'il était nécessaire de' ne pas refuser pour entretenir le vieillard danssonamour par une apparence de réserve et de retenue que l'hymen seul était capable de vaincre. Elle avait si bien manœuvré que, la veille de l'arrivée de Francesco, elle avait obtenu du duc de Soria une promesse de mariage en forme.
On conçoit donc que, connaissant le caractère ardent et emporté de Francesco, son retour l'ait comme frappée de stupeur. Son cifroi redoubla quand, au milieu des premiers transports de rage du carbonaro, Margarita, sa camériste,vint lui annoncer que le duc était dans l'escalier.
Elle ne dulle départ de Pisani qu'au profond mépris quelle lui inspira; elle s'en aperçut, et son cœur n'était pas encore assez gâté pour qu'elle n'en fût pas cruellement affectée. Cependant, déjà habile à composer son visage et à faire taire les violentes passions qui agitaientson âme, ce fut avec toute lasérénité etl'attention d'une compagne aimante qu'elle reçut le vieillard infirme et aveugle dont elle allait bientôt porter l'illustre nom.
(Jependant le duc semblait embarrassé; il ne croyait pas avoir assez acheté par le riche présent qu'il venait de lui faire le droit de lui avouer un secret qu'il sentait devoir l'affliger.Loin de prendre l'attilnde digne etfranche d'un homme qui accomplit un devoir, il semblait avoir à s'accuser d'un crime; ses yeux, s'ils rencontraient ceux de sa maîtresse, se détournaient avec timidité; il subissait, en un mot, dans toute son étendue, l'irrésistible ascendant que l'habile courtisane avait su prendre sur son esprit.
De temps à autre quelques mots d'affection sortaient de la bouche du vieillard, comme pour tempérer en quelque sorte l'amertume de ce qu'il allait dire.
— Laura, lui disait-il, sais-tu combien Je t'aime? — M'aimez-vous, Laura? lui disaitil encore en faisant passer au doigt de la cantatrice un des brillans énormes dont ses mains étaient chargées.
Enfin il se décida à parler.
— Laura, le temps est venu de réparer une grande faute : je vais soulager ma conscience d'un poids immense qui aurait rendu mes derniers Jours amers ; je vais rendre justice à une noble créature qui ne doit pas souffrir de mes erreurs. J'ai un fils naturel : je dois le reconnaître pour l'héritier de la maison de Soria. N'est -ce pas, mon amour, que je le dois ?
Et le faible vieillard semblait, pour se persuader lui-même qu'il ne faisait que son devoir, attendre la permission d'une courtisane!
Laura ne répondit pas, elle pâlit; la rage est dans son cœur. Cette sensation est nouvelle pour elle; elle vient de faire un pas de de plus dans la dégradation.
Enfin elle sentit combien il serait impolitique de heurter de front l'idée du vieux duc, et composant son maintien et sa voix : — Ce
n'est pas moi, dit-elle avec un accent tout de résignation, ce n'est pas moi qui vous empêcherai d'accomplir un devoir, quoi qu'il puisse m'en coûter à moi-même... Et elle fondit en larmes.
— Laura, s'écria le duc, déjà ébranlé par ses larmes, Laura, pourquoi ces pleurs?
croyez- vous que je vous en aimerai moins?
— Avec un fils qui soignera vos vieux ans , dit la perfide enchanteresse, qu'avez-vous besoin d'une jeune épouse dont tout le bonheur eût été de vous consacrer tous les jours, tous les instans de ses belles années ?
— Quoi! dit l'insensé, effrayé à l'idée de perdre Laura, quoi! tu m'abandonnerais ainsi !
— Que vous importel poursuivit -elle , n'aurez-vous pas près de vous quelqu'un que vous aimerez bien plus tendrement que vous ne m'auriez aimée?
— Vous voulez dire qui m'aimera plus que vous ne m'aimez! s'écria l'irritable vieillard. La faible têle du duc ne résistait pas ; il était comme en délire.
Pour Laura , cette nouvelle l'avait anéantie. Ce fils, pensait-elle, va faire renoncer le
duc à ses projets de mariage. Cette i)romesse que j'ai entre les mains, de quoi me servira-telle s'il ne veut pas m'epouser? à éprouver une humiliation de plus; il me repoussera, et me jettera de For en dédommagement, et je ne serai pas duchesse de Soria !
Ces pensées, qui se présentèrent d'abord à son esprit, firent couler de ses yeux des larmes de dépit et de rage qu'elle eut l'art de faire passer pour des larmes de douleur et d'affection.
— Ne soyez pas injuste, Laura, lui dit le duc en lui prenant les mains ; vous savez combien je vous aime : pourquoi craignezvous que mon fils vous prive de mon amour ? non, mon enfant, on le dit brave, généreux et bon, quoique ardent et passionné; il n'a pas moins de talent et de mérite que de noblesse dans le caractère : c'est un digne héritier que je donne à la maison de Soria.
— Il est à Naples.'' demanda Laura avec inquiétude, espérant gagner du temps.
— Oui, dit le duc; peut-être le connaissez-vous de réputation, il a fait parler de lui.
Laura leva sur lui un regard interrogalour,
comme pour lui demander le nom de ce fils.
— On l'a appelé' jusqu'à ce jour Francesco Pisani, dit le duc...
Laura poussa un cri comme si une lame de poignard se fût glissée dans son cœur ; elle chancela, et sa tête tomba sur son sein, accablée qu'elle était de cette horrible révélation.
— Qu'avez-vous? dit le vieux Soria en la prenant dans ses bras, que vous est-il arrivé?
EtLaura le regardait stupidement, comme si son âme eût abandonné son corps.
Le duc lui prodigua les soins les plus empressés. Un assez long silence suivit, pendant lequel Laura, entre le dernier degré d'infamie et l'obligation de renoncer à ses projets de grandeur, hésita quelque peu et se décida bientôt. En un instant la dernière limite fut franchie; et, si elle tressaillit en se trouvant dans les bras de son amant décrépit, ce ne furent ni les cheveux blancs du duc mêlés aux boucles d'ébène de sa coiffure, ni la pensée que ce vieillard était le père de son amant, non, elle tressaillit d'ef-
— 24;) — froi de voir sa proie lui échapper : la courtisane était là dans toute sa hideur.
Il ne lui fallut pas long-temps pour sentir la nécessité de réparer le mal que pouvait avoir fait ce premier mouvement de surprise dont elle n'avait pas été maîtresse ; elle tâcha de faire prendre le change à Soria.
— Francesco Pisani, lui dit-elle en le regardant avec une sorte de terreur affectueuse, lui, votre fîls!
— Pourquoi cette surprise? dit le vieillard, qui ne comprenait rien à l'étonnement de Laura.
— Pisani le carbonaro! ajouta-t-elle , le proscrit!... Et l'infâme appuyait sur ces derniers mots avec intention.
— Il ne l'est plus, répliqua le duc un peu confus; le roi lui a fait grâce , et il est de retour de son exil.
Laura ne répondit rien ; elle s'approcha du duc, et le regarda avec tendresse et pitié, comme si elle eût voulu dire : Pauvre pcre!
Soria, cependant, que cette scène commençait à fatiguer, partagé entre le désir de laisser un héritier de son nom et sa passion aveugle pour Laura, n'osait plus , dans sa
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faible incertitude de caractère, prononcer une seule parole.
La courtisane vit qu'il fallait perdre l'espoir de le faire renoncer à son dessein. Elle n'avait plus qu'à frapper un grand coup, en se faisant épouser le lendemain en même temps que Francesco serait reconnu pour le fils du duc : dès-lors elle changea de note.
— On ne vous a pas trompé, dit-elle au duc; Pisani, votre fils, est en effet d'un grand mérite..... souvent j'en ai entendu parler.
Le vieux duc, enchanté de ces paroles, qu'il releva avec empressement, se hâta d'en profiter pour sortir de l'embarras oià il se trouvait, et arracher pour ainsi dire, tant et ait grande la bassesse et l'irrésolution de son âme, la permission de Laura de nommer Francesco son héritier.
— Ainsi donc, lui dit-il en se penchant vers elle presque humblement, ainsi doncla duchesse de Soria ne refusera pas ses bontés au fils de son heureux époux?
Et, lorsqu'il parlait ainsi, il y avaitsipeude noblesse et de dignité dans sa voix et dans son maintien que son fils eût préféré un coup de
poignard au cœur à ces prières d'un père à une courtisane.
Laura tendit la main à son amant; elle n'eut pas la force de lui dire : Oui. Au moment de devenir l'époux de Bianca, le père de Francesco implorait son indulgence pour son fils ; et il n'y avait pas dans ce cœur de femme un sentiment assez noble, assez ge'néreux pour la précipiter aux pieds du vieillard en lui criant : Grâce!... pour lui avouer que la foi qu'elle allait lui jurer elle l'avait jurée dans une extase d'amour à celui qu'il appelait à lui!... Le duc ne dissimula pas sa joie. Laura, employant tout ce que la nature avait mis de grâce et de séduction en elle, s'approcha de lui ; puis prenant la main osseuse et décharnée du vieillard etlaportantà ses lèvres : — Et moi aussi, dit-elle, j'ai quelque chose à vous demander, mais avant il faut me promettre que je ne serai pas refusée.
— Par saint Janvier ! s'écria le duc , hors de lui d'aise et de plaisir, je vous jure de vous accorder ce que vous me demanderez!
— Vous le jurez? dit Laura en déposant un tendre baiser sur la bouche décolorée de son amant.
— Je le jure par la Vierge et tous les saints! s'écria-t-il en l'entourant de ses bras.
Laure cacha sa tête dans le sein du vieux duc.
— Demain, lui dit elled'une voix tremblante et timide, demain doit être un jour de bonheur pour vous et pour tous les vôtres; moi seule je dois attendre le mien huit jours encore... Elle se tut et regarda le duc avec un œil scrutateur.
— Que voulez-vous dire, mon ange? dit celui-ci...
— FrancescoPisani sera demain le marquis Francesco deSoria; pourquoi demain Laura ne serait-elle pas la duchesse de Soria?
— Demain, s'écria le duc, demain! c'est impossible!... les préparatifs...
Et il hésitait, comme ayant peur de la fâcher.
— Je vous en prie, continua l'habile Laura, qui s'apercevait de ses avantages, je vous en conjure!...
— Mais, songez donc... demain.... nous n'avons que la nuit pour préparer... Laura...
— Demain ou jamais ! s'écria l'impétueuse cantatrice en se levant brusquement ;
et profitant de sa victoire : — Demain ou jamais !
— Oh! demain, demain, dit le stupide vieillard avec empressemen, demain!
— Vous le jurez?
— Demain , dit-il , Laura, je vous le jure ! Et 1 éhonte'e courtisane ne repoussa plus
la main sexagénaire qui pressait sa taille voluptueuse avec transport.