L'EVENTAIL
, . . Pour elle
L'amour n'avait encor ni plaisirs ni combats; Rien ne faisait encor battre son cœur rebelle. V. Hugo , Orientales.
Le lendemain du bal dont nous avons parlé dans le chapitre pre'cédent, Fernand trouva en s'habillant, près de sa montre et de sa bourse, un éventail qu'il se rappela être celui de M""' de Lorvellc. En walsant, il sétait brisé, et Lavinia avait prié le comte de
le mettre dans sa poche. Son départ précipité lui avait fait oublier entièrement l'éventail, etFernand, soit intention, soit oubli véritable , l'avait gardé dans la poche de son habit. Quoi qu'il en soit, la vue de cet objet le frappa lorsque le lendemain il s'offrit à ses regards. — Je veux reporter cet éventail à M""^ de Lorvelle, pensa -t- il; cette visite sera une visite d'observation, je verrai quel effet aura produit le bal d'hier.
Telles étaient les réflexions qui lui étaient suggérées par l'idée fixe qui le dominait. Celle de joindre Lavinia à la liste de ses victimes lui avait souri. L'entreprise était difficile : M°^ de Lorvelle avait une réputation de vertu sans pruderie qui l'entourait , pour ainsi dire, d'une barrière de respect qu'on s'était depuis un an accoutumé à regarder comme insurmontable; mais il n'en aurait pas fallu davantage pour déterminer Fernand ; et s'il n'avait pas plus tôt dirigé ses attaques sur le cœur de Lavinia, c'est que le mauvais génie de cette infor-tunée semblait la lui avoir réservée jusqu'au temps où ellç se trouva mère d'un enfant à qui elle, prodiguait tout l'amour que ni M. de Lorvçjile ni personne
uu monde n'avait encore fait naître dans son anie. Il tenait donc doublement à faire commettre une faute à cette jeune femme, autant pour le plaisir d'analyser les douleurs qu'il lui préparait que pour la satisfaction d'un amour-propre habitué à triompher de tous les obstacles.
Tantes ces pensées s'offraient à son esprit quand il fut distrait par la voix de son valet de chambre, qui lui annonçait qu'un domestique de M""* de Lorvelie demandait à lui parler. Un léger sourire, moitié ironique, moitié satisfait, et qu'on eût pu traduire par: Déjà! vint effleurer les lèvres de Fernand. Puis, reprenant l'air froid et re'servé qui lui était habituel :
— Faites entrer, dit-il.
On ) introduisit le valet de chambre de M"^ de Lorvelie. Le comte le regarda sans rien dire, en faisant un léger signe de tête comme pour lui demander l'objet de s^ venue.
— Je viens , monsieur le comte , dit le valet de chambre, demandera monsieur l'éventail de M""* la baronne.
Fernand pril un air évidemment contrarié.
— Ah! dit-il.
Puis, après une pause :
— Présentez mes respects à M™* de Lqrvelle, et dites-lui que je vais moi-même avoir l'honneur de lui reporter son éventail.
Le domestique sortit.
— Je n'avais pas compté sur autant de froideur. Je suis bien aise qu'elle , à son tour, compte sur un désir bien prononcé de ma part de la voir ce matin. Tant mieux! le contraste sera mieux marqué.
Et tout en parlant ainsi le comte se rejeta dans un fauteuil et se remit à lire un numéro du Corsaire ou de la Reçue de Paris.
La nuit s'est écoulée paisiblement pour noire jeune amie. Lorsque, à son réveil, elle eut ouvert ses grands et beaux yeux noirs, lorsque son esprit, se reportant sur la soirée de la veille, se rappela les événemens qui l'avaientmarquée, un sourire vint régner sur ses lèvres de rose, et le calme de son doux visage n'en reçut aucune altération. Oh! alors que nous la trouvons heureuse ! Son âme pure et ignorante du mal a secoué en un
instant ses idées d'amour que le plaisir avait fait naître. Aimable enfant! quelques heures de sommeil lui suffisent encore pour ne plus penser à ses émotions de la veille. Ah! son cœur angéli(]ue avait raison hier au soir de dire : — Je ne l'aime pas!... Elle dit vrai; elle n'a pas encore d'amour.
Lorsqu'à son tour elle s'aperçut que son éventail lui manquait, et qu'elle se souvint de l'avoir confié à Fernand, une légère teinte rose vint colorer ses joues ; elle en ressentit un secret dépit, et envoya sur-le-champ son valet de chambre le demander au comte.
La j)auvre petite tremble comme d'instinct lors(ju'elle pense aux regards de M. de Sergy ; et ce souvenir, qui, dans l'innocente candeur de son réveil, n'a fait naître en elle aucune émotion, soulève actuellement dans son âme presque agitée une sorte de sentiment qui, si elle se connaissait mieux, lui révélerait assurément le remords.
Ce trouble , d'abord léger, s'accroît et l'occupe lorsque son domestique lui apprend que le comte de Sergy viendra lui-même pour lui rendre son éventail. Pareille à un enfant ijui pleure en voyant approcher l'heure où il
doit étudier ou être puni, si la baronne ne pleure pas, c'est qu'autre chose que le de'pit agite son âme : Une sorte de crainte vague, qui pourtant commence à prendre plus de couleur dans son esprit, lui fait redouter l'instant où elle va voir Fernand devant elle. Son imagination vive et ardente se monte presque jusqu'au délire; elle se le représente comme la veille au bal, appuyant une main brûlante sur sa taille, et ses yeux, et toute son apparence de séduction; et pleine de ces idées exaltées, elle a mis ses deux mains sur son visage lorsqu'on a annoncé M. le comte de Sergy.
Cependant un moment de réflexions plus rapides que l'éclair a suffi pour lui faire reprendre une attitude digne, mais où Fernand retrouve le trouble qui agite intérieurement l'âme de sa victime prédestinée.
— Je suis fâchée, monsieur le comte,, lui dit Lavinia, se hâtant de prendre l'initiative, que vous vous soyez donné la peine de me rapporter vous-même cet éventail.
En même temps Fernand le lui tendait, en s'inclinant profondément et sans prononcer
un seul mot. Lavinia lui indiqua un sicge, et ils s'assirent tous deux en silence.
— Comment avez-vous trouvé le bal de l'ambassadeur, madame? dit le comte pour juger de la disposition de son âme , lançant cette phrase comme le ballon d'e'preuve qu'on lâche pour savoir d'où vient le vent avant l'ascension d'un aérostat.
- — Très-beau... très-brillant...
— Vous vous êtes cependant retirée de bonne heure? ajouta Fernand, continuant son expérience.
La baronne rougit encore; ses idées commençaient à 80 confondre.
— Oui.... il est vrai.... M. de Lorvelle.,.. j'étais un peu indisposée...
— Etes -vous mieux, madame? dit M. de Sergy, tâchant de mettre au ton dont il faisait cette question la moindre apparence d'intérêt possible, et totalement comme un homme qui ne peut se dispenser de la faire.
— Mille grâces... je suis mieux...
— Gomment se porte M. de Lorvelle, madame?
— Très-bien; je vous remercie.
Cette froideur de Fernand rassura M°" de
Lorvelle, insensiUlement elle se remit, et, au bout d'un quart d'heure , le ton de la conversation était celui de deux personnes de bonne compagnie causant ensemble de choses totalement indifférentes, aussi indifférentes qu'elles le sont Tune à l'autre.
C'était où le comte de Sergy voulait ramener Lavinia; il n'entrait pas dans son plan de séduction d'être prévenu par l'amour de celle qu'il avait choisie pour but de ses infernales expériences ; il voulait se faire aimer et non se laisser aimer de la baronne de Lorvelle j il voulait la trouver indifférente et la voir s'animer aux faux accens d'une passion simulée. Ce fut donc avec un calme et une froideur marquée (sans cependant rien d'exagéré; il était trop habile pour cela) qu'il soutint avec esprit, sur des riens, uae conversation de près d'une demi- heure, parlant des Bouffons et de l'Opéra, de M"* Malibran et de Victor Hugo, de tout enfin, excepté d'amour.
Il se leva. Lorsqu'il prenait congé, Lavinia lui dit, sans la moindre idée autre que de la politesse, que M. de Lorvelle aimerait à le voir plus souvent. Fernand sortit en l'assu-
rant qu'il profiterait de cette permission , mais du ton qu'il avait mis à lui demaiider des nouvelles de sa santé au commencement de sa visite.
Lorsque M"*' de Lorvelle fut seule elle regarda autour d'elle, comme pour se dire: — Suis-je bien moi?... Elle se trouvait dans la situation d'une personne qui aurait affronté un grand péril qu'elle ne pouvait éviter, et qui après resterait étonnée de son audace et de son bonheur. Enfin, au bout de deux ou trois minutes de réflexions vagues et douteuses, elle éclata de rire, et, croyant le danger passé, ou même ne pensant pas qu'il eût jamais existé, elle se mit à son piano , et chanta , comme pour défier le sort , cette jolie chansonnette de Panseron : Bien malin qui ni attrapera. Certes, elle croyait ne pas être entendue.
Elle avait cependant un auditeur; c'était Fernand, qui passait précisément sous sa fenêtre au moment où elle répétait d'une voix sonore le refrain de la chansonnette. 11 s'arrêta. Un sourire comme jamais peut-être ses lèvres n'en avaient exprimé vint animer sa physionomie ; elle prit un caractère de joie
salanique , comme celle qu'éprouve le sauvage qui trouve son ennemi endormi et qui bande son arc avec la certitude de la vengeance.