LES BOUFFONS
Viens réchauffer ta vie à ma terrible flamme. Je t'ai promis l'enfer, je te le donnerai.
G. DE Pons.
— N'est-ce pas M""^ de Lorvelle qui est dans cette loge en face de nous?
— Sans doute , c'est la sienne. Eh! tenez, elle est avec lady M.... , cette jolie Anglaise qui ne parle pas deux mots de français.
Sur cette réponse , Fernand de Sergy, car
c'était lui qui avait fait la question, quitta la stalle qu'il occupait au balcon et se dirigea vers la loge de M""^ de Lorvelle.
Les premiers mots qu'ils échangèrent furent tellement ordinaires, il y avait si peu d'intention de part et d'autre, qu'un observateur instruit des projets précédens de Fernand aurait pu croire qu'il les avait abandonnés. Lorsque les premiers accords de l'admirable ouvertuie de XOiello de Rossini se firent entendre, M°"^ de Lorvelle dit au comte , qui se préparait à regagner sa stalle : — Restez, comte ; vous voyez bien qu'il y a place pour nous tous.
Il se rassit, après s'être fait répéter qu'il n'y avait pas d'indiscrétion de sa part.
Le premier acte fut écouté dans un religieux silence ; seulement , de temps à autre, il adressait une phrase banale à Lavinia ou à l'Anglaise sur le mérite de l'acteur ou de la musique. Mais déjà, trouvant sans doute les préliminaires suffisans, il a changé de tactique ; le son de sa voix, le ton de sa conversation n'ont plus ce cachet d'indifférence dont la semaine précédente il avait si bien su s'armer ; ses regards semblent s'attacher
a ceux de M"* de Lorvelle, et c'est avec une bien vive joie qu'il s'aperçoit de l'effet de sa manœuvre. Il joue son rôle en acteur consommé ; ses yeux, ses gestes, son air, parlent déjà d'amour que sa bouche n'a pas encore osé hasarder un seul mot; il semble qu'il se laisse aller malgré lui au charme d'un sentiment dont il n'est pas le maître, et il a l'air de se faire violence lorsque , d'une voix agitée et si basse qu'elle l'entend à peine, il répond à la baronne, qui lui demande, après le premier acte, pourquoi il ne reste pas dans sa loge : — Ne me forcez pas à y rester davantage !
Ces mots sont accompagnés d'un regard que Lavinia sent pénétrer jusqu'au fond de son cœur; il semble lui dire : — Etre avec vous sans y être seul est un supplice qui m'est insupportable.
Le trouble qu'il affecte ne l'a cependant pas empêché de remarquer celui de Lavinia, qui n'est que trop réel. Il s'applaudit de ce premier succès, et, en refermant la porte de la loge, il couronne son ouvrage par un adieu prononcé d'une voix si douce et si pleine de larmes que la baronne, interdite, le cœur
gros de soupirs, répète ce mot avec l'accent de l'amour le plus tendre.
Fernand quitte en effet la loge de JVP^ de Lorvelle et retourne se placer au balcon : là il continue son attaque avec non moins de succès. Feignant de chercher à donner toute son attention aux beauX accens de fureur de Rubini ou aux délicieux gémissemens de jyjine Malibran, il reporte sans cesse ses yeux pétillans d'amour vers Lavinia, à qui rien de ce manège n'échappe; il paraît subjugué, et cède enfin à la violence d'une passion plus forte que sa volonté.
Lavinia , que la conduite froide et polie de M. de Sergy avait fait rentrer dans la voie du devoir, dont elle avait été si près de s'écarter, ne put résister à une séduction si bien calculée. Son pauvre cœur, tout plein du besoin d'aimer et d'être aimé, sentit fléchir tout le courage dont il s'était cru si fort aux regards tendres et supplians de Fernand. Sa jeune imagination, réalisant d'avance les idées de bonheur qu'elle s'était si souvent plu à se créer, déroulait devant elle un avenir de joie et de félicité. Tout le charme d'un premier amour vint remplir exclusivement son âme ;
l'idée de la faute de la mère et de l'épouse ne se présenta pas même à l'esprit fasciné de la nouvelle amante : elle n'était plus de ce monde. Transportée aux plus hautes régions du ciel avec celui qui lui semblait renouveler son être, elle croyait déjà jouir d'une vie meilleure et toute d'amour, elle s'abandonnait avec délices à toutes les illusions d'un amour naissant, et telle était déjà là force du sentiment qui l'agitait et la confiance de sa jeune âme, qu'elle eût ri si on lui eût présenté le tableau de la moitié des maux que cet amour lui préparait.
Toutes les sensations qui la bouleversent intérieurement et dont elle ne se rend pas compte, Fernand, les yeux fixés. sur elle, les analyse avec tout le sang-froid qui lui est propre ; il lit dans les regards incertains de Lavinia tout le trouble qu'il a fait naître; le feu humide qui brille dans ses noires prunelles lui révèle l'espèce de vague et douce volupté qui agite les sens de la baronne. Cet amour, ce bonheur, cette espérance qu'elle laisse éclater sans songer à s'en défendre , sont impuissans pour changer l'odieux de son caractère ; il jouit du progrès rapide de
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sa ruse ; et lorsque , bien sûr d'être aimé de cette femme ravissante, il a senti battre son cœur, ne croyez pas que ce soit d'amour ou de quelque chose de tendre , c'est qu'il s'est dit : — Au moins, quand tu seras à moi, je pourrai dire : Je t'ai séduite !
Le second acte vient de finir. Maudite par son père pour avoir cédé à l'amour qui brûlait son âme , Desdemona , en s'écriant : Se il padre m'&bbandona , dachi sperar pietà? a fait passer dans l'âme de Lavinia une partie de la terreur à laquelle elle est en proie; mais un regard de Fernand, oiî ne se peignent que l'amour et l'assurance d'un avenir de félicité , a bientôt dissipé ce sentiment de tristesse, et, reposant de nouveau ses yeux pleins de feu sur ceux de celui qu'elle aime et dont elle se croit également aimée, elle semble lui dire : — Oh ! oui ! pour ton amour, pour t'avoir tout à moi , je serai pour toi une autre Desdemona,
Elle a remarqué que la stalle de Fernand est redevenue vide, et bientôt elle le voit rentrer dans la loge. Au salut du comte, elle ne peut répondre que par un regard suppHant. Il s'assied en silence , mais bientôt \\
le rompt en lui disant d'un accent impossible à décrire : — Que tout ce monde me pèse !
Lavinia , de plus en plus troublée, laissa errer un sourire vague sur la salle parfumée , comme si elle eût voulu dire : — Que me fait ce monde! je ne vois que vous.
Dès-lors le poison que Fernand se plaît à faire passer dans son âme fait des ravages aussi prompts que la pensée. Penché vers elle , il la contemple de ce regard qui dit tant de choses.
— Punissez-moi, lui dit-il, mais je n'ai pu résister plus long- temps. Je vous aime, laissez-moi vous le dire ; et si je ne dois pas espérer de retour, si un amour qui est tout pour moi doit rester sans récompense, oh! je vous en conjure, ne me le dites pas! laissez-moi, du moins, cette vague espérance que j'ai cru pouvoir concevoir ; d'un mot ne me rendez pas au néant quand d'un mot vous pouvez me créer une vie nouvelle !
La pauvre Lavinia, à ce discours d'amour, ne répondait que par des soupirs mal dissimulés.Une de ses mains pendait à son côté : Fernand s'en empara, et, avec toute l'ardeur
— Sodé la passion , la serra dans les siennes : cette main était brûlante. La retirer fut bien loin de la pensée de M™^ de Lorvelle. Un sentiment qui jusqu'alors lui était inconnu venait de changer son être; elle sentait que son existence était pour ainsi dire doublée ; et se laissant aller au charme de cet état nouveau pour elle , son âme , avide d'amour, savourait avec délices la jouissance du trouble qui l'agitait. Un frémissement universel suivit l'instant où sa main avait été pressée entre celles du comte , et l'extase dans laquelle elle était plongée semblait dire à son séducteur : — Prends pitié de mon inexpérience; ton amour me promet trop de bonheur pour que je puisse m'en défier.
Elle fut cependant tirée de sa rêverie par la voix de Fernand, qui répondait en anglais à lady M.... : — M"^ Malibran est fille de Garcia, madame... Ces mots la rendirent à elle-même; elle sembla sortir d'un rêve, et l'expression du regret vint animer son mobile visage.
L'Anglaise avait adressé au comte, en mauvais français, sur notre inimitable cantatrice, une question à laquelle il s'était empressé de
Ol
répondre en anglais. Il n avait pas clé surpris à rimproviste par Jatlaquc subite de l'étrangère. Son âme , quoique bien loin en ce moment d'être vide de sensations, n'est pas agitée de la même manière que celle de la baronne , sa voix n'est pas altérée le moins du monde, il n'a rien perdu de cette aisance facile qui le caractérise , et il s'est tourné vers lady M.... avec un sang-froid que Lavinia affecterait en vain. Pourtant, avertie par cet incident, elle cherche à se remettre du désordre qui règne dans son esprit. Au bout de quelques minutes elle y réussit, et tournant ses regards vers la scène, elle s'étonne, en voyant Desdemona tomber sous le fer d'Otello , d'être déjà à la fin de cette soirée qui lui a révélé tant de bonheur. Une sorte de pressentiment vient la glacer lorsque le cri plaintif de l'épouse du More annonce la sanglante catastrophe ; son cœur y répond par un cri intérieur, et quelques larmes, qui ne sont plus des larmes d'amour, viennent mouiller ses paupières.
Cependant Fernand a aidé l'Anglaise à se couvrir de |son manteau ; il s'approche de Lavinia. Sa main a saisi la main brûlante de
M""* de Lorvelle. Elle tremble , car le tumulte du monde qui sort de la salle lui rappelle qu'elle est au milieu de regards indiscrets; maie, malgré cette sorte de frayeur, bien naturelle, son âme éprouve un bonheur si pur qu'elle ne songe pas à retirer sa main, que M. de Sergy porte avec amour à ses lèvres. La foule s'est écoulée ; M*"^ de Lorvelle est seule dans la salle avec ladyN.... et Fernand. Il a couvert sa main de plusieurs baisers d'Anglaise, sur le pas de la porte, ne peut rien apercevoir. Lavinia, les yeux pleins de larmes de plaisir, laisse pencher sa tête sur son sein.
Lesinstans sont précieux. Déjà le théâtre est presque vide, et lady M... dit en anglais à Fernand : — Ne sortons-nous pas ?
— J'ai mille choses à vous dire, dit-il à voix basse à Lavinia : venez après demain au spectacle.
— Je ne crois pas le pouvoir.
Fernand serra sa main comme en délire, et se borna à dire d'une voix concentrée et suppliante : — Lavinia!
-— Mais samedi, M. de Lorvelle...
— Venez seule avec cette Anglaise.... Lavinia... rte me le refusez pas.
— Je viendrai, dit la baronne d'une voix faible.
— Vous me le promettez.?
— Je vous le promets.
Un nouveau baiser vint brûler sa main; elle la retira avec précipitation en entendant la voix de son cbasseur crier avec force :
— La voiture de M""* la baronne !
Elle jeta encore un regard sur Fernand, un de ces regards que peuvent seules les premières amours, où tout un ciel se dévoile, où brille tout un trésor de bonheur. Lui était redevenu calme ; cependant il paya son coupd'œil par un sourire de reconnaissance , lui donna le bras ainsi qu'à lady M... pour remonter en voiture; et lorsque le bruit de sa berline eut cessé de se faire entendre :
— Elle Ta promis! dit -il en souriant et en se jetant dans son léger cabriolet. Quelques minutes après il était rentré chez lui, et à minuit il s'endormit, pensant, il est vrai, à Lavinia malheureuse de son amour. La pauvre enfant ne dormait guère.
CORKESPOÎNDA^iCE.
Je lui crie en pleurant : Ote-moi mon amour! Zaïre.
« Grâce, grâce, Fernand! tant d'émotions » me tuent! Que ne puis-je vous cacher ma » faiblesse et repousser votre amour par une » apparence de froideur qui n'est pas dans » mon âme!... Mais non, Aousne voudrez pas » abuser de l'empire que vous pouvez cxoi-
» cer sur une faible femme : ayez pitié de »moi, oubliez-moi, ne m'écrivez plus; je » vais faire tous mes efforts pour perdre * le souvenir de l'homme qui m'est le plus » cher au monde , mais dont l'amour est un » crime pour moi. Brûlez cette lettre et celle » d'avant-hier ; effacez de votre cœur jusqu'à » la mémoire du peu de rapports que nous » avons eus ensemble; et quand vous m'auw rez complètement oubliée , soyez heureux, » Fernand, comme votre belle âme vous en » rend digne. Portez à l'heureuse créature » destinée aie posséder ce cœur que j'aiconnu » trop tard ; mais, au nom du ciel, fuyez-moi ; » abandonnez à son malheur une infortunée » que le ciel condamne à vous perdre après » vous avoir connu. Je ne puis être à vous, » Fernand, sans devenir criminelle, et vous » ne voudriez pas de moi à ce prix. Un au- » tre a des droits, sinon à mon amour, du >> moins à rattachement que je dois au père » de mon fils; ces droits sont sacrés. Que » votre présence ne continue pas à me les » faire méconnaître, car c'est aussi trahir » mon devoir d'épouse que de prendre plaisir » à vous voir et à vous entendre.
« En écrivant cette lettre je ne voulais que »' vous supplier en deux mdTts d'avoir pitié «de la pauvre Lavinia, et voilà que mon » cœur , qui se brise à la pensée de ne plus » vous voir, ne sait comment faire pour vous » quitter ! Adieu, trop aimé Fernand , adieu. » Renoncer à vous, c'est renoncer au bon- » heur. Mais , hélas ! je commence à voir que » cette vie est toute de peines et de lar- » mes, et que c'est étrangement s'abuser que » de compter iri-bas sur des plaisirs et des >' joies.
» Adieu donc pour toujours. Heureuse de » penser quej'aiconservél'estimederhomme » que j'aime seul sur la terre, je ne puis ce- » pendant m'empêcher de regretter ma vie. » Plaignez-moi, Fernand; je souffre tous les » tourmens de l'amour sans en avoir goûté les » charmes. Adieu, oubliez-moi; et vous, du «moins, soyez heureux!
» Lavinia. »
Cette lettre, que M. de Sergy reçut un jour quelques heures après être sorti de chez M"' de Lorvelle , fut lue par lui trois ou quatre fois de suite, l^orsqu'il arrivait aux pas-
sages où la baronne le suppliait de prendre pitië de sa faiblesse, sa physionomie prenait une expression voisine de celle du mépris; mais une exclamation d'ironie insultante sortait de sa bouche chaque fois que la dernière phrase de la lettre revenait frapper ses regards. Lavinia, se réjouissant d'être restée pure malgré tout l'empire que son séducteur a su prendre sur elle, et qu'elle lui avoue avec un laisser-aller pour ainsi dire virginal, Lavinia suppliant Fernandde la plaindre, n'est pour lui qu'un objet de triomphe; et cette femme, si touchante par sa résignation et le courage avec lequel elle écarte les occasions de céder à une faiblesse qu'elle ne cherche pas à dissimuler, loin de ramener l'âme de Fernand à des sentimens de droiture et de générosité, lui fait éprouver le plaisir qui fait battre le cœur de l'impie nécromancien lorsqu'il voit venir à bien le philtre diabolique préparé dans son laboratoire à Taide des sucs extraits des cadavres que sa main à dérobés à la tombe.
Si l'âme de Lavinia, disposée à recevoir facilement les impressions tendres et passionnées, n'a pu résister au charme d'un
premier amour, elle a cependant eu la force de combattre ce charme avec assez de succès pour ne pas commettre une faute qui, en la dégradant à ses propres yeux , la mette à la disposition de son vainqueur. A la séduction de Fernand elle a opposé les armes que lui ont fournies une religion éclairée et une connaissance profonde de ses devoirs. Mais, malgré tousses efforts, elle sent qu'il n'y a de salut pour elle qu'en s'arrachant, quoi qu'il lui en coûte , à la douceur de cette union de deux âmes qu'elle croit animées du même amour. Après une longue visite de M. de Sergy, où il a mis en usage tout ce que l'art de séduire a de plus puissant, Lavinia, qui a souffert en secret pendant cette entrevue tous les tourmens de Tamour luttant contre le devoir, prend enfin le parti sublime de renoncer à une liaison qui semble lui promettre tant de bonheur ; son âme est déchirée. Se reportant aux beaux jours de sa jeunesse, qu'elle a passés dans une si calme indifférence , elle se rappelle ce temps oii, pour la première fois, on lui parla de mariage, et sa joie folle quand sa mère lui avait annoncé qu'elle était demandée et pro-.
mise ; et d'autres larmes coulèrent de ses yeux à ce souvenir, car c'est alors qu'elle avait perdu cette mère chérie ; puis le temps oii , son deuil fini, M. de Lorvelle avait donné sa démission de colonel pour venir se fixer à Paris et l'épouser; alors Lavinia sentait son cœur se serrer en se rappelant son union avec le baron ; à la froideur et au calme de leur intimité venait, malgré elle, se jeter en contraste le bonheur qu'elle aurait goûté si le comte de Sergy , son bienaimé Fernand, s'était alors présenté pour être l'époux et le compagnon de tous ses jours, de toute sa vie. La vivacité de son imagination, embellissant encore ce tableau de bonheur qu'elle se plaisait à se créer, un torrent de larmes brûlantes venait inonder ses joues quand, pensant à la situation présente, elle s'écriait d'une voix altérée par la douleur : Jamais, jamais à lui!... Que de vertu il fallait à une jeune femme de vingt ans pour renoncer avec courage à un amour qui offrait toute l'apparence du bonheur, et préférer ses devoirs sacrés d'épouse et de mère au charme séducteur du plaisir que semblait lui promettre sa liaison avec M. de Sergy!
Ces nobles sentimens avaient <lict(' la lettre que l'on a lue au commencement de ce chapitre. Ce n'était pas sanspeineque Lavinia était parvenue à l'achever. D'abord , comme elle le dit, elle n'avait voulu que tracer une ou deux lignes : la sentence de séparation. Mais, emportée par sa douleur , elle s'était plu à reproduire à Fernand les motifs qui lui faisaient prendre cette courageuse résolution. Son âme si pure se représentait le comte brûlant d'un amour qu'il savait si bien feindre. Jugeant par le brisement de son âme de la peine qu'il devrait nécessairement éprouver en se séparant d'elle, elle se laissait aller à le persuader et à lui imprimer le noble mouvement qui la faisait agir. ^ elle avait pu lire dans celte âme dure et fausse, si le langage artificieux de Fernand avait tout à coup laissé entrevoir à Lavinia toute l'horreur de la trame qu'il ourdissait contre elle! ah! plût au ciel qu'il en eût été ainsi!.... elle eût évité bien des douleurs.... elle en serait morte.
Cependant, à l'envoi de sa lettre a succédé dans le cœur de M"" de Lorvello une mortelle inquiétude. Que va-t-il dire? que va-t-il
faireT Chaque porte qui se ferme, chaque bruit qui parvient à elle lui paraît l'annonce de la présence d'un' homme qu'elle ne doit plus voir. Une autre pensée l'agite: Fernand lui répondra-t-il? elle le redoute et le désire en même temps. La journée s'est écoulée sans qu'elle entende parler de lui. Pour se dispenser du tourment de paraître devant la foule des indifférens , Lavinia a prétexté une migraine ; mais elle n'a pas été bien loin de la vérité en se disant malade. Les sensations diverses qui bouleversent son âme ont agi sur ses sens avec autant de force. En se mettant au lit pour fuir le monde, elle s'est dite malade sans l'être ; mais bientôt elle souffre sans le dire, une fièvre ardente la dévore, et elle n'ose se plaindre ; il lui semble que son mari, ses gens doivent lire sur son front l)rûlant ce qui se passe dans son cœur. Enfin, lorsque, lasse d'une effervescence aussi longue plutôt que vaincue par le sommeil , elle ferme ses yeux au point du jour, ses sens commencent à se rafraîchir. Laissons-la à ce repos dont elle a tant besoin, pour nous occuper de Fernand, que nous avons laissé relisant la lettre de la baronne.
CORUESPONDAryCE.
Enfaut qui croyait qu'il y avait un grain de pitié clans le cœur de l'homme qui n'aime plus.
La M.jde.
Lorsque le comte eut bien analysé tous les sentimens que renfermait le billet de M"* de Lorvelle, il le jeta devant lui avec une gaîté cruelle, puis il garda le silence. — Voilà donc, s'écria-t-il enfin en se frottant les mains comme un bomme qui se sent dcbar-
rassé d'un grand poids, voilà donc la belle Lavinia réduite à implorer la pitié d'un vainqueur! elle me demande grâce, elle me supplie de renoncer à mon triomphe! elle me supplie.... Puis , se promenant à grands pas, il continua : — Je serais bien le plus sot des hommes si je ne profitais pas des avantages que j'ai su me ménager.... Elle m'aime! elle l'avoue avec une candeur qui donne plus de prix encore à sa conquête ; car, pour qu'elle puisse me parler ainsi , il faut qu'elle soit bien sincèrement à moi! à moi! C'est ce que nous saurons bien voir.
Et, sur cette pensée, son visage a pris une expression impossible à décrire ; il s'est assis de nouveau et a repris la lettre de Lavinia ; de temps à autre s'échappent de ses lèvres quelques mots de cette lettre :
« L'homme qui m'est le plus cher au monde... » L'insensée! et elle veut qu'après un tel aveu je renonce au plaisir que je me suis préparé de la voir esclave de cet amour que je lui ai inspiré, au bonheur d'assister de sang-froid à tous les égaremens d'une âme folle de femme , d'un cœur passionné qui désire! Retranché derrière la plus complète
indifférence, quelle volupté de calculer les progrès du plan que je me suis formé! « Heu- » reusede penser que je conserve l'estime de >) l'homme que j'aime seul sur la terre!... »
Cette phrase semblait jeter dans son cœur une sorte de dépit. Ce bonheur dont la confiante Lavinia se réjouissait déjà , et qui devait, hélas! durer si peu, il était, en quelque sorte, à charge à l'ame infernale de M. de Sergy. Il regrettait cette espèce de dédommagement passager aux maux qu'il préparait avec tant de calme, et des exclamations d'impatience s'échappèrent de sa bouche à deux ou trois reprises.
Toutefois, une joie dont l'expression est impossible à décrire, s'est emparée de son cœur à la réception de la lettre de Lavinia, et elle redouble lorsqu'il se dispose à y répondre.
Lavinia, que la fatigue avait assoupie sur le matin, était un peu plus tranquille lors- (ju'elle se réveilla; mais cette tranquillité ne fut pas de longue durée. A peine avait -elle ouvert les yeux que l'on lui remit une lettre : c'était la réponse de Fernand. Un sublime mouvement de courage la porta d'abord à
rejeter loin d'elle ce papier perfide qui recélait un poison dont elle connaissait trop bien la puissance. Mais lorsqu'elle laissa tomber ses regards sur la lettre de son bien- aime', des pleurs involontaires vinrent obscurcir ses yeux, son cœur se gonfla de soupirs, et cédant à la violence de son amour, elle saisit la lettre fatale, qu'elle couvrit de baisers ardens. — Non, non! dit-elle, je n'aurai pas la force cruelle de lui renvoyer sans la lire une réponse à mes adieux... Pauvre Fernand,
tout ton crime est de m'aimer! L'aimer!
lui! Fernand ! illusion d'une âme qui ne demande qu'amour!
Enfin , d'une main tremblante , elle a brisé le cachet ; vingt fois elle a essuyé ses yeux baignés de pleurs avant de pouvoir distinguer une ligne ; mais lorsque ses pauvres veux eurent épuisé leurs larmes , elle couvrit encore la lettre de baisers passionnés, douxbaisers de femme, dont un seul est tout un bonheur. Elle lut ce qui suit :
« Que répondre , madame , à une lettre » aussi affligeante que celle que je viens de a recevoir? que vous dire que vous ne vous » soyez sans doute déjà dit à vous-même?
» Des reproches! n'en redoutez pas de celui » qui vous aimera toujours: mais, de grâce, » laissez-moi encore une fois m'entrelenir » avec vous! laissez ce cœur, rempli de votre » image, se rapprocher encore une fois du » vôtre... Qu*a-t-on à craindre de qui n'ins- » pire pas d'amour ?
» Est-ce pour adoucir 1 amertume de vos >• ordres sévères que vous affectez un senti- » ment qui n'a jamais troublé votre âme?... » Vous m'aimez , dites-vous, et vous ne vou- » lez plus me voir!... Le devoir, la vertu M vous ontmerveilleusement servie dans cette » occasion pour cacher une froideur et une » indifférence qui me tuent... Et à quoi bon » tant de détours? Vous avez consenti pen- » dant quelques jours à recevoir mes soins, » et voilà tout: ils cessent de vous plaire, » vous me le dites, ai-je le droit d'en tcmoi- » gner autre chose que de la douleur? J'avais » cru, il est vrai , rencontrer près de vous le » bonheur qui me fuit depuis tant d'années ; » j'avais attaché à notre amour mutuel des » idées de félicité qu'un instant a suffi pour » renverser de fond en comble, mais je n'en «accuse que moi, je n'en accuse que mon
» imagination trop prompte à se créer des » chimères que vous venez de faire évanouir » pour jamais.
» Mais si , dans mon malheur, aucune «plainte, aucun reproche de coquetterie » n'arrive jusqu'à vous, Lavinia, attribuez » mon silence à l'excès de mon amour pour » vous, mais non à la résignation : il n'en est » pas pour de pareilles douleurs.
•> Renoncer à vous voir, c'est renoncer au » bonheur.... Et ces mots, votre main a pu » les tracer!... Ce bonheur que détruit pour » toujours la séparation de deux âmes que je » croyais si bien faites l'une pour l'autre , ce » bonheur dont je berçais mon avenir, qui » me devait payer de tant de jours sans joie , «est-ce donc vous qui le perdez? n'est-ce » pas moi, dont l'amour s'était accoutumé » d'avance à votre amour? n'est-ce pas moi , )) qui vois d'un mot anéantir mes plus chères » espérances? moi qui, dans mes illusions in- » sensées, vous alliait à l'idée d'un ange con- » solateur! Ce bonheur que vous changez en » des jours damertume, qui de nous deux en » doit pleurer la perte?
«Mais non, celte idée me brise; tant de
n douleurs seraient au-dessus de mes forces* » non, Lavinia, cela ne peut pas être, cela ne » sera pas. Vous voir, vous aimer, être à vous » pour la vie, c'est l'affaire d'un jour, d'une «heure, d'un moment ; mais croyez- vous » qu'il soit aussi facile de vous oublier, de M renoncer à vous pour toujours? Vous ne » savez pas encore ce que c'est que d'aimer! » Si vous m'aimiez comme vous le dites, au- » riez-vous bien pu avec ce sang-froid qui » navre l'âme me parler ainsi de ce que vous » appelez vos devoirs, de ce que vous voulez » mettre entre mon amour et vous? Lavinia, » ne vous souvient-il ])as de ce que vous me » disiez il y a peu de jours ? Dans votre loge , » appuyé contre votre chaise, je me plaisais » à vous définir tout le charme du véritable » amour; vous m'écouliez en silence, votre » main était dans la mienne, et votre douce » voix ne m'interrompit que pour me dire : » Vous avez lu tout cela dans mon àmc! — « Dans cet instant où nos deux cœurs s'en- » tendaient si bien, oii votre vie et la mienne » semblaient se confondre, cette àmc où mon >> amour semblait lire me réservait-elle donc M le supplice d'une illusion déçue? Je no puis
DO
n croire à tant de coquetterie : cet abandon » avec lequel vous avez laissé échapper un >i aveu qui m'avait comblé de joie et ce bon- » heur qui brillait dans vos regards d'ange >» comme pour me récompenser de mes pa- » rôles d'amour, non, je ne croirai pas que » tout cela ne fût que mensonge. Le men- » songe, Lavinia! ce sont ces craintes vaines » qui s élèvent entre mon amour et vous.
» Pourquoi en dire davantage ? Si vous » m'aimez, déjà vous vous repentez du mal » que vous m'avez fait.... si vous ne m'aimez » pas... à quoi bon les discours , à quoi bon
» les prières?.... si vous ne m'aimez pas
» alors... vous avez raison, je ne dois plus » vous voir. »
La lecture de cette lettre produisit l'effet qu'il en avait attendu. Toutes les résolutions que Lavinia avait prises tombèrent devant l'expression de la fausse douleur de Fernand. Lire sa lettre après l'avoir rejetée était déjà s'avouer à demi vaincue. Après la lecture de lalettre, le triomphe du comte était complet.
— Si je ne l'aime pas ! s'écria la baronne en se tordant les mains avec un cri de désespoir... Oh ! mon Dieu! et il en doute !....
■—Sises idées se confondaient , une foule de pensées diverses se heurtaient dans sa tête , elle pleurait abondamment, et de temps en temps elle laissait échapper quelques mots sans suite, mais où éclatait sa défaite.
»— Mon Dieu, mon Dieu! jesuisàlui, je suis toute à lui!... s'il allait me fuir.... ne plus m'aimer !.. . Oh ! mon Dieu ! qu'il est injuste ! Bientôt elle se laissa aller à une douleur profonde, mais silencieuse. Nul signe extérieur ne trahissait l'état de son âme : c'était intérieurementqu'elle souffrait. En proie à un abattement qui avait quelque chose de stupide, rien de ce qui se faisait près d'elle ne pouvait la distraire de sa rêverie. Tout à coup elle se lève avec un cri perçant : elle a entendule son d'une voix bien connue. Debout, immobile, elle contemple avec égarement celui qui est devant elle sans prononcer un mot. Dans son engourdissement elle n*a pas entendu annoncer le comte de Sergy.