COMBATS
Nous partirons demain.
Hemanî , n^allez pas tur mon audace c'trange
Me blâmer! Etes-vous mon dëmon ou mon ange?
Je ne sais , mais je suis votre esclave. Ecoutez :
Allez où vous voudrez , j'irai; restez, partez,
Je suis à vous. Pourquoi fais-je a'nsi ? Je 1 ignore.
J'ai besoin de vous voir, et de vous voir encore,
Et de vous voir toujours.
Y. Hugo , Hemanî, acte i".
Arrétons-nous iin instant à conterripler le ravissant tableau que nous offre l'intérieur d'une chambre située au fond du premier étage d'une petite et élégante maison de la rue Saint-Lazare.
Sur un canapé gros bleu, appuyé sur deux coussins, est un homme d'une trentaine d'anne'es ; son visage semble briller de plaisir et d'amour; sa chevelure blonde est jetée négligemment de côté; et ses yeux , d'un bleu foncé, s'attachent avec délices sur une seconde personne qui est près de lui : c'est une femme. Tout le bonheur dont l'homme puisse se créer l'idée est peint sur ce céleste visage. Sa bouche , d'un rose vif, sourit de joie et de plaisir à son amant, et laisse entrevoir deux rangs de perles ; sa mise est simple; une profusion de cheveux noirs comme l'ébène, doux et fins comme la soie, sont relevés avec un peigne d'écaillé. A genoux sur le canapé, près du jeune homme, elle a un de ses bras passé autour de son cou, et de son autre main tient les deux siennes ; sa tête, mollement inclinée de côté, indique par cette pose de langueur l'extase voluptueuse oii elle est plongée : l'univers est là tout entier. Elle a toute la grâce et la finesse presque coquette de la femme aimante et qui veut être jolie pour être aimée du bienaimé de son cœur.
Ce jeune homme , cette jeuae femme ,
heureux, ivres d'amour, c'est Fernand, c'est Lavinia.
La maison élégante de la rue Saint-Lazare, c'est celle du comte de Sergy.
— Toujours, toujours ainsi, disait tendrement M°" de Lorvelle. Le bonheur, c'est ton amour, c'est toi, c'est de te voir, de t'enlendre !.... N'est-ce pas, Fernand, que vous m'aimez? oh! dites, dites-le-moi!.... Moi, vous savez bien que je vous aime!
— Ange !
— Oui, je veux être votre ange, monsieur, votre ange gardien; vous ne ferez que ce que je voudrai.
Et ses yeux fascinés ne virent pas ce qui se peignit à ces mots sur le visage de son amant.
— Qui ne t'aimerait pas, mon bien-aimé! quelle femme ne serait fière d'être à toi , de t'avoir à elle! Je le sais bien par moi-même : il n'est pas possible de se soustraire au charme de tes yeux, à la douceur de ton sourire !
Et sa bouche d'Hébé venait rendre témoignage de ses paroles par un suave baiser d'amour.
Au milieu de colle scène toute de volupté et de passion , la pensée du mal n'abandonne pas Fernand» Il voulait voir si l'influence qu'ii exerçait sur La vinia était arrivéeauplus haut degré; si, toute à son amour, elle s'était complètement dépouillée des sentimens de nature qu'il entrait dans son plan d'étouffer en elle. Cependant il se garda bien de lui rien dire de direct à cet égard; mais, couvrant soudainement son front d'un nuage de tristesse, il la repoussa doucement avec un geste qui exprimait tendresse et regret. A peine Lavinia s'aperçut-elle de ce changement, que, redoublantses tendres caresses, elle le conjura de lui dire quelles sombres pensées venaienttoutà coup attrister son âme.
Il resta quelques instans sans répondre , des larmes vinrent mouiller ses yeux; enfin il lui dit d'une voix où se peignaient la douleur et la jalousie :
— Lavinia, vos baisers me font mal.... Et se dégageant violemment des bras de la baronne, qui restait stupide d'étonnement :
— Vous dites que vous êtes à moi!
Mensonge! illusion d'enfer!.... Nêtes-vous dionc plus M"" de Lorvelle?
Et il se mit à se piomcncrà grands pas dans la chambre , laissant échapper de temps en temps une exclamation de fureur ou un reproche blasphémateur.
Pour Lavinia, elle n'entend rien; sa tête s est penchée sur un des coussins du canapé sur lequel elle est à genoux; une sorte de vertige s'est emparé de ses sens; ce n est qu'avec horreur qu'elle ose s'arrêter sur sa position. Tous ses devoirs trahis, ses sermens parjurés s'offrent à son imagination ardente; et par-dessus tout, oui, par-dessus sa faute, l'amertume de sa vie, le regret d'appartenir à un homme pour qui elle n'a plus (]ue de l'aversion depuis qu'elle sait ce que c'est que d'aimer. Si Fernand lit dans son cœur, il doit être content, lui pour qui le crime a tant d'attraits, lui qui n'aime que pour rendre criminelle une pauvre et jeune âme dont la pureté le fatigue, dont la tranquille innocence fimpoitune ; il doit être content, car, plus criminelle, jamais encore Lavinia ne fa été. Une foule d'idées qui jadis l'eussent épouvantée l'atteignent à la fois en ce moment : elle a la fièvre, elle dé lire.
— A toi! à toi! si, Fernand! si, je suis à toi!
Et ses bras supplians se tendaient vers le comte, qui, sans parler, restait fixe, de l'autre côté de la chambre, à contempler l'effet magique d'un mot jeté par lui.
— Atoi,àtoi! répétait Lavinia avec l'accent déchirant et dévoué de la victime résignée , mais heureuse de mourir.
— Il faut donc être à moi tout-à-fait! dit-il enfin d'une voix sombre mais passionnée : Lavinia , le veux-tu ?
Et il s'arrêta devant la baronne. Elle, levant ses beaux yeux vers lui , pressant ses mains, qu'elle avait saisies, contre son cœur, qui bondissait, le contemple comme pour lui demander l'explication d'une phrase qu'elle semblait craindre d'avoir comprise.
Il se fit un silence de mort pendant quelques minutes v le bruit des pas précipités de Fernand, qui recommençait a se promener avec agitation , vint seul le rompre.
Un sourire d'ironie et de désespoir se fixa sur sa bouche; Lavinia le vit et sentit son cœur se fendre.
— Fernand , murmura-t-ellc, mon bienaimé !
Les sanglots l'empêchent d'en dire davantage. Elle a compris le sourire de Fernand, et elle s'est dit : — E t pour comble de maux, il ne croit pas à mon amour! c'est en vain que je suis devenue coupable... Alors elle n'a pu laisser sortir de ses lèvres que le nom de celui qu'elle aime: — Fernand, a-t-elle dit, mon bien-aimé !
Pendant qu'elle se laisse aller à son désespoir, le comte aussi a lu dans son regard; il y a vu qu'il n'était pas encore arrivé au temps des plus grands coups. Il n'y a encore dans l'âme de la baronne que des sacrifices, mais des sacrifices immenses. Après s'être bien assuré de la disposition de Lavinia, après avoir calculé ce qu'il pourrait se permettre d'exiger, il revint s'asseoir sur le canapé et la pressa avec amour contre son cœur.
— Je crois que vous m'aimez, Lavinia ! Un doux baiser de femme fut déposé sur
son front.
— Je crois que vous m'aimez, mais mon amour ne peut se contenter d'un amour ordinaire. Je vous aime avec passion, mon.
ange , je veux être aimé de même , et il m'en faut de grandes preuves.
Lavinia le regarda avec étonnement, puis elle se regarda aussi. Elle cherchait à s'expliquer quelles preuves d'amour, de passion, de dévoûment , pouvait exiger un homme d'une femme mariée, d'une mère, qu'elle n'eût pas déjà prodiguées à M. de Sergy. Elle le contemplait, semblant lui dire : Je ne vois rien à faire pour vous ; mais, parlez, je vous obéirai.
Fernand continua :
— Croyez-vous que je me conterite,moi qui aime véritablement, des preuves d'amour que vous m'avez données? croyez-vous que mon cœur, en proie aux tourmens de la jalousie la plus horrible , puisse jouir du bonheur de vous posséder quand un autre partage ce bonheur avec moi?...
Là il s'arrêta : il avait peur d'avoir été trop loin. Lavinia, plongée dans une stupeur vraiment effrayante , ne prononçait pas une parole.
— S'il était quelque sacrifice qu'il fût en mon pouvoir de vous faire, mon ange, vous êtes bien sûre que je le ferais. Si ma Lavinia me
disait :Fernand, pour me rendre heureuse, j'exige de vous un sacrifice! ô Lavinia! si grand qu'il pût être, vous ne doutez pas qu'il ne coûterait rien à mon amour.
— Et que dois-je donc faire ? s'écria Lavinia en se levant pre'cipilammcnt et en rejetant des deux côtés de sa tête ses longs cheveux noirs, dont elle avait détaché le peigne par ce mouvement subit. Dans cette attitude, belle d'amour et d'énergie , elle était imposante : Fernand tressaillit , mais ce fut court.
— Lavinia, Lavinia, êtes-vous donc à moi?
— Que dois-je donc faire? répéta Lavinia en se tordant les mains.
— Me suivre ! dit Fernand.
A cette parole inattendue Lavinia recula en passant rapidement sa main sur son front pâle , mais brûlante
— Je l'avais bien prévu, dit le comte ; c'est un trop grand sacrifice pour un cœur qui n'a pas d'amour.
Lavinia s'élança vers lui, et, saisissant une de ses mains, elle la posa sur son cœur.
— Tiens, lui dit-elle , sont-ce là les battemens d'un cœur qui n'a pas d'amour?
— Cependant.... dit Fernand.
— Fernand , demande-moi ma vie , mais ne me demande pas d'abandonner mon enfant et et son père, ajouta-t-elle d'une
voix si faible que ce n'était presque qu'un murmure.
A ce souvenir Fernand fit un geste d'impatience et de rage ; Lavinia frémit jusqu'au fond du cœur.
— Ecoutez, Lavinia, dit le comte après quelques minutes, écoutez bien ce que j'ai à vous dire : le bonheur, me venant de vous , aurait doublé de prix pour moi; sans vous il n'en est plus pour ma vie. Mais je vous l'ai déjà dit: vivre ainsi, vous voir au pouvoir d'un rival qui se croit sur vous des droits que vous vous plaisez à consacrer vous-raênle, ce tourment continuel, toujours renaissant, est au-dessus de mes forces; il faut nous dire un éternel adieu.
A ce mot un faible cri de Lavinia se mêla à la voix de Fernand. Celui-ci observa l'impression que faisaient ses discours et continua : : iH» Kioq ui '>ii9 ,<iaJJK
— Oui, Lavinia, il fàîithous dire un éternel adieu ; je vaisjpartir, m'éloigner. Qu'importe dans quel lieu je porte ma vie désor-
mais malheureuse , et malheureuse par vous ! car je le sens, le malheur a des nuances comme le bonheur. — Là il fait une légère pause. — Vous n'entendrez plus parler de moi, ajouta-t-il d'une voix plus animée et plus rapide, dans laquelle perçait un léger accent d'ironie, et tranquille alors, vous serez heureuse près de celui que vous préférez.
En disant cette phrase il s'était dégagé des bras qui l'entouraient , et ce fut presque avec l'expression de la rage d'un amour blessé qu'il prononça ces derniers mots.
— C'est trop de cruauté ! dit la baronne en s'attachanl à lui ; Fernand , tu ne m'abandonneras pas ainsi!
— Et que vous fait que je parte , si vous ne m'aimez pas ?
— Encore ! s'écria-t-elle au désespoir, encore!... Ah! vous ne le croyez pas...
Et, se laissant aller sur le canapé, elle offrit un spectacle vraiment effrayant : ses yeux fixes semblaient sortir de leur orbite ; ses lèvres, contractées et pâles, s'agitaient comme les feuilles du tremble ; ses mains se serraient l'une contre Tautre, et des sanglots répétés se faisaient passage avec peine.
Fernand courut à elle ; il lui prodigua des secours...
— Laisse-moi donc mourir, lui disait-elle d'une voix éteinte ; tu m'épargneras bien des maux...
Elle prophétisait.
Quand elle fut plus calme, elle cacha son beau visage dans le sein de M. de Sergy,
— N'est-ce pas, lui dit-elle en fondant en larmes , n'est-ce pas que vous ne quitterez pas votre pauvre Lavinia ?
— Je ne puis rester à Paris, reprit le comte; décidez si nous devons nous séparer à jamais.
— Toujours, toujours cette horrible alternative !
— Je pars demain, hasarde Fernand : que voulez-vous faire ?
— Non! s'écria-t-elle en se relevant avec force, non! laisse -moi réfléchir un jour, rien qu'un jour !
— Si vous m'aimez, à quoi bon réfléchir?
— Demain! oh! non!
— Demain! reprit froidement le comte.
A ce moment cinq heures sonnèrent. Lavinia frissonna; elle se couvrit à la hâte de
son chapeau el de son manteau, et dans une dernière étreinte d'amour , presque hors d'elle-même , elle lui dit d'une voix altérée :
— Ce soir, tu auras ma réponse.
Elle quitta l'appartement; on l'attendait chez elle ; M. de Lorvelle donnait à dîner.
Quelle soirée ! que de souffrances !