‹ Deux cœurs de femmeChapitre 6 sur 19 · BONHEUR ET SOUFFRANCE · texte numérisé non relu

BONHEUR ET SOUFFRANCE

Laisse, j'ai vu tes yeux dans leur douce lumière S'attacher sur des yeux qui donnent le bonheur.

Mn'e Desbordes.

Qui peut fixer les limites de l'ascendant d'un homme doue de hrillans avantages sur la femm.e dont il est aime ? qui peut dire où s'arrêteront les sacrifices de tout genre que lui prodiguera une maîtresse passionnée et qui ne vit qu'on lui et que pour lui? Irai on

parler de re'fléchir, de raisonner, à une âme de femme qu'un amour sans bornes semble pour ainsi dire envelopper et séparer du reste du monde? Le monde! qu'est -il pour elle? lui rendra-t-il un dédommagement de son amour, si elle lui sacrifie le bonheur qui lui est offert d'une manière si séduisante ? Irexvous dire que l'amour n'est que néant à un cœur qui déborde d'amour?

Le nom d'épouse, celui de mère, l'opprobre dor^t elle se couvrait en abandonnant son mari pour son séducteur, le mépris du monde, qui ne voit qu'une faute dans une faute, et non un malheur, tout cela a été sans force dans le cœur de Lavinia contre un regard , contre un mot de Fernand. Semblable au serpent dont l'œil fascinateur maîtrise le faible oiseau qui descend jusque dans sa gueule jen se raccrochant en vain de branche en branche , le comte s'est placé devant la victime, et la pauvre jeune femme, cédant à une sorte de pouvoir surnaturel, s'est livrée toute entière à sa discrétion. La voix d'une vertu raisonnée s'éleva vainement dans son âme , vainement elle voulut sacrifier son amour à ses devoirs, tous ses efforts furent

inutiles; l'œil du serpent était là, il fallait en subir l'empire : Lavinia le subit.

Elle a tout quitté, mari, enfant, famille, tout abandonné; pas une lettre, rien ; tout son cœur est où est Fernand : c'est le plus haut degré du dévoûment de l'amour, dévoûment, il faut le dire, qui, comme tous les autres, a sa part d'égoïsme.

Jusqu'à ce moment Lavinia a aimé Fernand, elle l'a aimé comme toute femme peut aimer; mais ce jour a changé son âme, ce n'est plus de l'amour : dire qu'elle ne peut vivre sans lui ne peut convenir au sentiment qu'elle éprouve; il est sa vie : vivre, pour Lavinia, c'est être à lui; elle n'est plus elle, elle est la volonté de l'homme qui est devenu pour elle passé, présent, avenir, elle est enfin ce que le comte l'a voulu faire, elle lui appartient.

Leur voyage a été rapide, et c'est sans s'arrêter qu'ils sont arrivés à la frontière d'Espagne. Lorsqu'en se retournant Lavinia contemple de loin la terre de France, cette patrie où elle laisse tant de sujets de remords, tant de cœurs navrés de sa perte , une larme de regret vient obscurcir ses yeux, une espèce

de remords traverse son cœur et lui arrache (juelques soupirs; mais un regard deFernand, où celui-ci a fait briller tout ce que l'amour a de plus décevant, a dissipé ce nuage. Bientôt elle se sent heureuse d'être hors de danger, et un sourire (qui a pourtant de la mélancolie) semble sortir de sa bouche pour saluer cette terre qui est pour elle une terre de liberté.

C'est à Grenade qu'ils s'arrêtent. Le charma indicible de cette belle contrée , les antiques et intéressans souvenirs que réveillent ses palais mauresques, mêlés aux brillantes et gothiques constructions du moyenâge chrétien, toute la magie répandue par la natwre sur ce lieu de délices que les Arabes redemandent encore à Dieu dans leurs prières, tout, à Grenade , contribua puissamment à taire sortir de l'âme de M""^ de Lorvelle le reste de remords qui aurait pu l'agiter. Fernand lui-même semble avoir trouvé près de celle dont il avait médité la perte un bonheur qui lui faisait oublier ses noires pensées de désolation et de ruine. Deux mois s'étaient écoulés sans qu'aucun nuage vînt troubler leur coupable union. Ils

vivaient à Grenade sous un faux nom, et nul en France ne savait ce qu'était devenue Lavinia, personne même ne soupçonna que M. de Sergy fût son ravisseur.

Elle avait donc vu se réaliser ces idées de félicité parfaite qu'elle s'était formées lorsque, pour la première fois, les regards de Fernand lui parlèrent d'amour. Il ne lui venait pas même dans la pensée de dire : — M'aimera-t-il toujours ainsi!... Le crime a donc aussi sa candeur?

Mais ce bonheur dont elle jouit depuis deux mois, il ne lui a été accordé que pour faire ressortir l'horreur du désenchantement d'une illusion déçue. Pourquoi faut-il que les larmes qu'elle répandit alors ne lui aient pas servi contre une plus horrible destinée?

Ils ne voyaient à Grenade que deux ou trois personnes : parmi elles était la maîtresse de la maison qu'ils habitaient; elle occupait le second étage. Cette femme avait uncfillenommée Maria de Candelaria. Veuve, après un an de mariage, d'un officier tué dans la guerre de 1823, Candelaria (c'est ainsi qu'on la nommait habituellement) vi-

■ — 7^ — vait chez sa mère. Sans être très-jolie , elle avait cette beauté espagnole qui séduit si fort nous autres hommes du Nord et du milieu de l'Europe; sa taille était remarquable, quoique petite ; ses yeux prodigieusement beaux ; il était difficile de voir de plus petits pieds : en somme, c'était une personne essentiellement agréable. Elle chantait et dansait bien, et c'était à s'écrier d'admiration, à battre des mains d'aise et de plaisir, quand le soir, au son de la castagnette et de la guitare, la jeune Andalouse exécutait sur le gazon un de ces voluptueux fandangos, enfans de la poétique et amoureuse Espagne.

Pendant tout le temps que le comte s'amusa de l'amour enfantin et sans bornes de Lavinia , ce fut en vain que la piquante Gandelaria chanta le boléros, dansa ses lascifs fandangos et joua de la prunelle et de l'éventail, le cœur du Français ne la paya pas de tant de gentillesse ; mais lorsqu'il fut fatigué , blasé de la tendresse d'une femme à qui il aurait dû tant de véritable amour, il commença à regarder autour de lui , et la jolie petite veuve Grenadine s'offrit naturellement à sa pensée. Et puis, il y avait dans

ce cœur infernal je ne sais quoi qui soulevait des idées de joie, en préparant, sans s'en rendre compte , des douleurs à la toute divine Lavinia.

S'il y avait eu quelque chose de noble dans cette âme-là, la comparaison de sa nouvelle conquête avec celle qui lui avait tout sacrifié l'aurait fait retourner à elle, pour ne s'occuper que de son bonheur, de ce bonheur qu'il lui avait promis en échange de ce qu'elle avait perdu pour lui. La facilité avec laquelle il élablit des relations intimes avec Candelaria contrastait avec la résistance de cette douce victime d'un amour plus fort qu'elle autant que leur manière d'aimer. Ce qu'éprouvait Lavinia, ce que son cœur avait besoin de prodiguer à Fernand , c'était de l'amour; mais Candelaria.... elle aussi pourtant croyait savoir aimer!

Fernand, loin de chercher à cacher à Lavinia son odieuse conduite, sembla prendre un plaisir cruel à affecter envers elle une indifférence que faisaient paraître plus sensible encore les soins empressés qu'il rendait à la jolie Andalouso. Celle-ci, de son côté, laissait éclater dans ses vifs regards tout l'or-

gueil qu'elle ressentait de sa victoire. Elle ne cherchait même pas à dissimuler l'impatience que lui donnait la présence de sa rivale; sa jalousie d'Espagnole, cette jalousie qui n'est que dans les sens, était d'ailleurs trop impérieuse pour qu'elle eût pu la garder pour elle quand elle l'aurait voulu.

Un changement si subit n'échappa point à Lavinia : tout ce qu'elle avait goûté de bonheur, toutes les joies qu'elle avait rencontrées devinrent pour son âme autant de douleurs dont elle fut accablée. — Ainsi , se disait-elle, deux mois ont suffi pour éteindre en lui un amour qui ne devait finir qu'avec notre vie!... Et elle ne pouvait le croire.

La douleur de Lavinia n'éclata pas en reproches et en plaintes ; elle pleura seule , et souffrit en silence ; et si Fernand s'aperçut qu'elle était instruite de son parjure, si elle donna à Candelaria la joie de pouvoir s'applaudir de sa victoire, ce ne fut pas par des éclats ou de l'humeur ; mais la pâleur de son teint, ses yeux battus et fatigués, et où, lorsqu'ils étaient vides de larmes , les larmes se lisaient encore, sa maigreur devenue extrême

en bien peu de jours, tant d'indices de douleurs apprirent aux regards qui l'observaient que son malheur était complet.

Fernand, cependant, jouissait du fruit de ses œuvres. Pendant que, pour mieux torturer l'ange céleste qui avait uni son sort à sa vie, il trompait la jeune Grenadine par les faux semblans d'un amour qui n'existait pas, Lavinia, instruite par l'infortune , semblait jeter avec douleur un regard sur le passé ; alors lui apparaissaient et sa famille et son mari, et par-dessus tout son enfant, qu'elle avait quitté pour un homme qui déjà lui faisait détester la vie. Oui, dans ses nuits sans sommeil, lorsque, se tordant sur son lit, qu'elle baignait de larmes, l'image de son enfant venait sans cesse se placer devant ses yeux, alors sa douleur allait jusqu'au délire. Quand, pour éloigner un objet qui lui brisait le cœur, clic reportait sa pensée sur Fernand, elle le voyait avec tous ses avantages, beau, spirituel, persuasif, aux pieds de Candelaria. Elle se levait alors, et, pour chasser ces tristes pensées de remords et d'amour souffrant, elle contemplait le ravissant tableau d'uncniiit d'Andalousie, ses yeux s arrêtaient

- 7^ - «ur les festons multipliés de rx\lhambra, à travers lesquels les rayons de la lune venaient se réfléchir dans les ondes du Darro, que l'on dit rouler de l'or. Souvent ce délicieux spectacle parvint, sinon à dissiper, du moins à calmer le trouble de son âme. L'air embaumé et rafraîchi par le vent de la nuit, le silence qui plaît tant aux cœurs qui souffrent, et ces souvenirs mauresques, et le bruit du Darro, qui traverse Grenade, et du Xenil, qui baigne ses murailles, tout cela contribuait quelquefois à rendre quelque repos à ses sens; mais son cœur, quelle puissance eût été assez forte pour en bannir l'agitation et la douleur !

Un soir qu'elle était ainsi à sa fenêlre, pleurant en silence, et presque avec un sourire, mais de ce sourire involontaire par lequel rame souffrante semble demander merci, elle fut tirée de sa rêverie par le bruit d'une conversation qui se tenait dans le jardin au-dessous de ses fenêtres : d'abord elle n'y fit pas attention , mais bientôt elle tressaillit; elle avait reconnu la voix de Fernand et de Candelaria : elle se retira derrière la persienne et prêta foreille.

— Pourquoi cherches-tu à me tromper?

disait l'Espagnole ; j'ai tout entendu.

— Non, te dis-je ; il n'en est rien.

— Je te le répète : j'ai entendu tout ce qu'a dit don José et tout ce que tu lui as répondu. Penses-tu que je puisse croire qu'entre un Espagnol et un Français la chose en puisse demeurer là ?

— Entre un Français et qui que ce puisse être , s'écria Fernand sans réfléchir et emporté par cette bravoure chevaleresque qui nous caractérise, il faut du sang loyalement répandu pour un échange de paroles outrageantes!

Puis, comme s'il se fût aperçu qu'il en avait trop dit :

— Mais je te proteste qu'il n'y a rien eu de semblable entre don José et moi,

— Et je ne t'aimerais pas! dit Candelaria en se précipitant dans ses bras.

Les genoux de Lavinia se dérobèrent sous elle : elle venait d'apprendre une douleur qui lui était encore inconnue. Il était clair que Fernand avait eu une querelle avec ce don José au sujet de Candelaria, la pauvre Lavinia n'en pouvait douter, et la pensée

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que peut-être elle allait avoir à pleurer la mort de Fernand pour celle qui déjà lui a ravi son cœur, — car de bonne foi elle avait cru le posséder, — cette pensée déchirante l'accablait d'un nouveau coup qui semblait devoir combler la mesure.

Mais tout à coup elle aperçoit, à la clarté de la lune, deux hommes qui s'avançaient entre les arbres du côté de Fernand et de Candelaria : un troisième, qui semblait leur commander, leur indiquait les deux amans. Gomme ils s'approchaient, un cri perçant partde la fenêtre. Lavinia a vubriller un poignard entre leurs mains, elle a poussé un cri et est tombée sans connaissance sur le plancher. Gandelaria l'a entendue, et une inspiration subite l'a jetée au-devant du coup destiné à Fernand. Le fer l'atteint, et l'infortunée roule en se tordantdevantle comte, qui, par un mouvement imprévu, a désarmé son second adversaire. Mais bientôt le troisième Espagnol , qui n'est autre que don José lui-même, s'avance pour soutenir ses deux sicaires. Inhabile à se servir du cuchillo qui arme sa main, Fernand ne se défend qu'imparfaitement contre trois adversaires exercés. Une minute ne s'é-

lait pas écoulée que le bruit avait cessé, et le râle de la mort, qui s'échappait de la poitrine de Fernand percé de plusieurs coups pr-ofonds, interrompait seul le silence de la nuit.

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