SOLITUDE
Infâme! sa jeune vie se (le'trit dans la douleur, et vous êtes la cause de tous ses maux.
HOFFMAKN.
Auprès du lit de douleur, au milieu des appareils de pansemens, de drogues et de bandes ensanglantées, nous reconnaissons à peine dans cette jeune femme pâle , maigrie par le chagrin et trois semaines de veilles et d'inquiétudes, la brillante M"' de îiorvcllc ,
qui faisait, il y a peu de temps, le plus bel ornement du bal de l'ambassadeur, où nous lavons vue pour la première fois.
Les blessures de Fernand n'ont pas été mortelles, mais leur guérison est longue et douloureuse. La jeune Andalouse n'a pas été aussi heureuse que lui :1e coup au-devant duquel elle s'est précipitée l'a atteinte au-dessousdu sein, et elle ne s'est pas relevée. Lavinia, toujours bonne et aimante, a donné des larmes sincères à la pauvre jeune femme qui est morte en voulant sauver les jours de Fernand.— Elle est morte! se disait souvent M""* de Lorvelle, et ses yeux se remplissaient de pleurs. Bien des femmes trouveront peutêtre que ces pleurs qui coulaient des yeux de Lavinia malheureuse au souvenir de la fin prématurée de Candelaria étaient sans doute des larmes d'envie.
Pendant huit jours les médecins ont désespéré de la vie de Fern^and.Un coup de poignard qu'il avait reçu près du cou mettait ses jours dans un grand danger; enfin, la blessure commençant à se fermer, le chirurgien s'empressa de rassurer ôl""* de Lorvelle. — D,es soins, disait- il, un grand calme, et je voqs ré-
ponds, madame, du rétablissement de votre mari.
Lavinia ne pouvait à ce nom se défendre d'un trouble dont on était loin de deviner la cause. — Mon mari, se disait-elle quand elle se retrouvait seule, mon mari !,.. Et ses yeux se reportaient sur Fernand, comme s'ils eussent voulu dire : Plût au ciel qu'il l'eût été! Après les malheurs dont la maison de la mère de Candelaria avait été le théâtre, Fernand et Lavinia ne pouvaient y demeurer. Une heure après les funestes évènemens que nous avons racontés, Fernand fut transporté dans une petite maison de l'Albazin que Lavinia loua en entier; et là, ne voyant absolument que les médecins qui soignaient M. de Sergy, et le corrégidor de Grenade, qui, étant né Français, avait beaucoup connu la famille du comte, elle se consacra tout entière à donner ses soins à son bien -aimé Fernand. 11 lui avait été impossible de passer aux yeux du corrigidor pour M"" de Claral (c'était le faux nom qu'avait pris M. de Sergy), parce que, dans un voyage que ce magistrat avait fait à Paris, le hasard les aNall souvent (ail rencontrer dans
~ 84 une maison où Lavinia était dans la plus giande intimité; mais, en raison de rintéict qu'il portait à la famille de Fernand, il avait engagé sa parole dhomieur à celui-ci d'ensevelir dans son cœur un secret dune aussi haute importance.
La guérison du comte, quoique très-lente, avait fait cependant des progrès marqués. Tout entière à son dévoûment, Lavinia, dont les inquiétudes sur la vie de Fernand étaient dissipées, retrouva une sorte de bonheur factice à seconcentrer dans l'unique objet de ses affections; la tendresse qu'elle lui montra dans cette occasion, les soins généreux et v^-aiment imaginables qu'elle lui prodigua, l'abnégation d'elle-même, dont elle donnait tant de preuves, tout fit naître dans l'âme du comte quelques idées, sinon d'amour, du moins de reconnaissance ; et cela suffit pour faire oublier à M™^ de Lorvelle les larmes que lui avait coûtées sa liaison avec Candelaria. Si quelquefois elle y songeait encore et qu une pensée d'horreur vînt se mêler à ce souvenir, ce n'était pas la jalousie et le sentiment d'unamour blessé quifaisaienttressaillir Lavinia, mais elle frissonnait en se rappelant le
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tlangei' qu'avait couru son bien-aimé, et il fallait que Candelaria eût été la première victime pour qu'elle lui pardonnât tous les maux dont elle avait été la cause.
Malgré le bien qui s'était manifesté dans la santé de M. de Sergy , le chirurgien avait déclaré que deux mois suffiraient à peine pour le rétablir parfaitement ; et, en entendant cet arrêt, Lavinia s'était flattée intérieurement d'abréger ce temps de douleur par les soins ella tendresse qu'elle prodiguerait à son ami.
Oh! qu'il était touchant le spectacle d'une jeune femme, belle comme l'était Lavinia, ensevelie au fond d'une petite maison bien isolée de Grenade, auprès d'un homme qui est toute sa vie, et qu'elle soigne des blessures qu'il a reçues pour un amour qui n'est pas le sien ! Pofir elle, la petite chambre où Fernand est étendu souffrant, le voir sans cesse, le soigner, compter la nuit, en veillant près de lui, les pulsations de son cœur, de ce cœur qu'elle croit aussi plein d'amour que le sien, ne pas prendre une itniiute de re- })os, ne voir personne au monde, et ne vivre (pie parce <|u il f;iiil (ju'elle vive pour lui, pour elle c'est lo monde, c'est le liorv-
heur, c'est la vie. Qui dirait que cette femme a laisse à Paris un époux , un fils , quarante mille livres de rente, des amis qui la regretlent? Ah! pour elle, dans ce moment, Paris et ses plaisirs, ses spectacles, ses fêtes, ce monde et son agitation, et tout ce tumulte de société et de vie exté rieure qui semble indispensable à l'existence d'une jeune femme, c'est la douleur, c'est la mort, c'est le néant!
La reconnaissance qu'inspire à Fernand l'admirable conduite de la baronne a-t-elle été assez puissante pour changer cette âme que Je vous ai dès 1 abord présentée comme diabolique? J'espère que vous ne me ferez pas l'injure de W penser. Crovez-vous donc que je me serais amusé à vous faire le récit de font ce qui précède pour en venir à la conversion de cet être infernal, amendé à l'occasion de quelques blessures, le tout pour la plus grande édification de vos âmes. Si c'est à cela que vous vous êtes attendus, grande a été votre erreur; si au contraire vous m'avez rendu justice, tournez la page, et donnez-vous la peine d'apprendre le reste de celte courte mais satanique histoire.
Il y avait environ trois semaines que les évènemens qui se trouvent à la fin du chapitre précédent avaient eu lieu, et Fernand n'avait encore que la force de dire quelques paroles. L'ignorance où l'on était généralement du lieu de son séjour l'empêchait d'avoir des rapports avec qui que ce fût, excepté les médecins et le corrégidor dont nous avons parlé. Un jour donc que Lavinia était près de lui, elle fut dans le plus grand étonnement de voir son domestique appor- V ter une lettre à l'adresse de M, de Glaral. Un serrement de cœur dont elle ne pouvait s'expliquer la cause la saisit tout à coup, et dans son trouble elle ne put s'empêcher de s'écrier : — Mon Dieu! est-ce donc encore (juelque malheur?
Il y avait deux heures qu'elle avait reçu cette lettre, et elle hésitait à l'ouvrir, lorsqu'un homme apporta pour elle un billet ainsi conçu :
« Madame ,
»> Faites en sorte que Fernand me réponde » de suite à la lellie que je lui ai écrite ce
)♦ matin. Il faut absolument qu'il en ait con- » naissance ; votre bonheur mutuel en dé- » pend.
M Votre ami dévoué,
» D. FÉLIX DE Mervoix,
» Corrëgidor de Grenade. »
Elle congédia le domestique, en le chargeant de dire à don Félix que dans une heure il aurait la réponse. Elle ouvrit alors la lettre qu'elle avait reçue le malin, et elle en avait à peine lu deux ligues qu'elle tomba sans mouvement sur le carreau.