‹ Deux comédies turquesChapitre 3 sur 146 · Prairies d'or, p. 447, t. IV · texte numérisé non relu

Prairies d'or, p. 447, t. IV

INTRODUCTION

Breve est ta vie, miserables sont tesjoies, ephemeres tes honneurs! Helas ! que les provisions sont insuffisantes pour un voyage aussi long, a travers de si horribles solitudes. » Toute la poesie religieuse des Chiites et le quietisme des Soufis persons sont en germe dans ces eloquentes lamentations. Ces memes idees , nous les retrouverons exprimees plus tard en vers magnifiques par Sa'adi ' ou par Hafii.

Troisfois ecarte du khalifat, Ali n'y parvint enfin, que pour se debattre pendant tout son regne entre la mauvaise joi, I'dpre ambition de ses adversaires, et I' indiscipline de ses partisans.

Apres quatre ans d'un pouvoir precaire, il tomba sous le poignard d'un assassin, dans la grande mosquee de Koufa. Les haines feroces qui I'avaient assailli lui survecurent et s'acharnerent sur safamille, apres sa mort.

Ali laissait deux fils, Hacdn et Hocei'n. L'aine, Hacdn, etait un prince d'un

i. Le monde, 6 mon frere, ne reste a personnel : n'attache ton coeur qu'au Creaieur du monde, — Ne mets pas ton soutien et ton appui dans la puissance de ce monde, car il a deja nourri et tue bien des gens comme loi. — Quand l'ame pure veut quitter cette demeure, qu'importe de mourir sur un trone ou sur la poussiere.' Sa'adi, Gulistau, livre I, p. i5 el 1 6 de 1'edition de Semelet.

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caractere doux et faible : il aitna mieux

renoncer a un pouvoir si vivement dispute

etdont le poids etait trop lour d pour

lui. Lette renonciation ne luisauvameme

pas la vie. 11 mourut a Me'dine, en Van

49 de IHegire, empoisonne, dit-on, sur

Ln J/ 6 , Moa ^,par safemme Dja'de, jille d Achat. '

Hocein avait, de son pere, la bravoure et laudace, avec ces idees genereuses qui paraissent avoir cte hereditaires dans lafamilledAh. Quand le premier khahfe Omeyy -ade mourut, en Van 6i de IHegire, il releva le drapeau des Alides .

et rejusa de reconnaitre Yezid fils de Moavia. Un certain nombre d'hdbitants de Koufa > s etaient declares en faveur de Hocein et celui-ci avait envoy e dans cette ville Moshm-ben-Okail, son cousin pour rechauffer et entretenir le zele de ses partisans. Puis, il s'etait mis en route, a son tour, avec toute sa famille et unejaible escorte. Mais, la revolte fut ecrasee dans Vceuf; Moslim-benOkail fut massacre,et Koufa etait aux mains des partisans de Yepd pendant que Hocein cherchait encore a atteindre cette ville Ni la nouvelle de cet echec, ni les exhor-

CeV.e v iit • aq arabe " ? n «enne Ouldee); I'R ),Lrl\ ' f qL "u- St S,,uee sur la r| ve droite de Euphrate fut bat,e par Sa'ad, fi| s d'Abou Vaqqas, general d'Omar, apres la bataille de Kadecie

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tations de ses amis ne purent I'arreter :

il s'obstina a marcher au devant de sa perte, pour ne pas se soustraire a ce qu'il considerait comme un devoir. II Jut rejoint dans le desert de Kerbela > par les cavaliers d'Ibn-Ziad que Ye\id avait envoyes a sa poursuite. Cernes par eux, a peu de distance de I'Euphrate dont Us apercevaient la rive, Hocein et sa petite escorte souffrirent les tourments de la soif, avant de perir sous le glaive de leurs ennemis. La tete de llmamfut le don de joyeux avenement du khalife a son peuple. Avec Hocein perirent presque tous les descendants du prophete et d'Ali, et parmi eux, Ali-Ekber , fils aine de Hocein. Les femmes furent trainees en esclavage. Seal, I'imam Zein-el-Abed'infut epargne, par pitie pour sa jeunesse. C'est le petit-jils de leur prophete que les Arabes partisans de Ye\id venaient d'assassiner.

La famille d'Ali representait le droit; elle representait le principe d'heredite meconnu par les Arabes, et si cher aux

i. Dans l'lraq arabe, sur les bords de I'Euphrate, a peu de distance de Koufa, et au sud de Bagdad. La ville de Kerbela compte aujourd'hui environ t5,ooo habitants : elle est visite'e chaque annee par une multitude de pelerins chiites qui se rendent e'galement a Ned|ef, ou est le tombeau d'Ali. Le territoire de Kerbela est la terre sainte des Chiites, et beaucoup s'y font enterrer.

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Persans ; elle etait vuincue et persecute; enjin, elle avait ces tendances mystiques dont nous avons parle. Repoussee par les Arabes, elle Jut adoptee par les Persans. La Perse, qui n avait accepte la religion musulmane que parce qu'elle etait, meme avant la conquete arabe.fatiguee et detachee de la religion de Zoroastre, la Perse entiere embrassa avec ardeur la cause des vaincus de Kerbela.

Elle avait, d'ailleurs, une autre raison pour considerer cette cause comme la sienne : Hocein avait epouse la fille du dernier roi sassanide, devenue musulmane, sous le nom de Om-Leile, l et c'est de cette union qu etait ne AliEkber.

Hocein reunissait done sur sa tete les droits au khalifat et les droits a la couronne per sane. La Perse se Jit A tide presque tout entiere, et se crea une religion nationale en face de celle du vainqueur. L'etiquette resta musulmane, mais ce Jut bien une religion nouvelle, avec tout le Jond de la vieille mythologie persane qui vint s'y ajouter. Le grand schisme musulman etait consomme : la religion chiite etait fonde'e.

Une fois devenue chiite, la Perse se voua, de tout cceur, au culte d'Ali et de sa famille. On pent dire, sans exageration,

i. Le nom persan de cette princesse est Bibi- Cheher-Banou.

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que c'est le Chiisme qui a tenu lieu de patriotisme aux Persans. A force de I'exalter, la Perse eleva le gendre du Prophete au dessusde Mahomet luimeme.

Ali devint prophete, a son tour, et laprophetie fut declaree hereditaire dans sa famille. On fit plus encore : une secte per sane fit de lui tin dieu '.

Ce sont les evenements que nous venons de raconter, et qui forment, en quelque sorte, le martyrologe d'Ali et de sa famille, qui sont le theme inepuisable et invariable des ta\ies.

On a compare, et avec raison, les ta\ies persans aux mysteres qu'on representait che\ nous au xin" et au xiv e siecles. La ressemblance est parfaite : meme fond religieux, memes idees, et aussi, meme

i. C'est la secte des Ali-AUahis qui est d'ailleurs lout a fait heterodoxe. Les Ali-Allahis habitent quelques villages aux environs de Qoum et de Qachan; leur centre principal est entre Kerman-Chah et Hamadan. Elisee Reclus les place tin peu plus au nord-ouest de Kerman- Chah. II est a remarquer que les Ali-Allahis sont suitout de race touranienne et qu'ils vivent au milieu de populations turques, fait assez curieux, car les Turcs sont generalemeilt sunnites. Voy. Geogr. universelle, tome IX, p. 201.

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xa

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insouciance des regies. lis n'ont aucune pretention dramatique et ne sont, a proprement parler, auun exercice religieux, un moyen de se reunir, de representer a a vue desfideles, et dune maniere

S K h % pan £) es . d °Z>" es d * la religion chute. Tel etait, du mains a lorigine le

tfndenf7i eS ta '^ S ' Car ^JOurd'huUls tendenta devenir un spectacle purement famatique . Ce n'etaient d'abord que des

TJjf e % Chant ' S , d l '°<*™ion du martyre de Hocem, le jour anniversaire de cet evenement. Peu a peu, le spectacle a grandi ■ I action a pris corps; le drame estne. Aujourd'hui, le drame est presque enticement emancipe ; les choeurs, les dames et les predications neformen plus que I accessoire du spectacle. L' act ion se trouve encore renfermee dans les gran-

ttJT eS , ^ lh ) St ° ire Chiite > ™ilelle

tend de plus en plus a en sortir, et le jour

n est pas loin, pent etre, oil elle sera

completement degagee de toute attache

religteuse. En outre, les representations

qui avaient lieu d'abord a date fixe dans

un but nettement defini d'anniversairTft

de commemoration, ont lieu maintenant

pendant tout le mois de Moharrem ts

deux mots, qui suivent, et meme a toute

autre epoque de I'annee >. La date fu

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io de Moharrem est settlement reservee a un ta\ie representant la mort de Hocein.

Les ceremonies qui precedent le spectacle dramatique, et dont quelques-unes sont si curieuses et si etranges, ont ete dejd racontees plus d'unefois ; nous renvoyons le lecteur a I' introduction du petit volume de M. Chod\ko ', et surtout a la saisissante description de M. le comte de Gobineau i . C'est le drame lui-meme qui nous interesse, et c'est de lui seul que nous nous occuperons ici. Nous nous bornerons done a donner les indications les plus indispensables sur la disposition de la salle et de la scene, sur les acteurs et sur le public.

Le theatre, ou tekie, est construit generalement en forme de cirque : la scene se trouve au centre, sur une plate-forme peu elevee qu'on appelle le sakou. 77 riy a pas de rideau : les acteurs sont, pour ainsi dire, miles au public qui les entoure.

Autour de la salle, se trouvent les loges destinees aux grands personnages, ou reservees, dans le tekie royal, aux femmes du Chah ; en ce cas, ces loges sont grillees et cachees par une broderie a jour. En face du sakou, du cote oppose a la loge

i. Theatre persan, introduction.

2. Religions et philosophies dans VAsie centrale, p. 3#4 et suiv.

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principale, se trouve une sorte d' annexe de la scene, le tadj-nema, oil les personnages du drame sont exposes aux regards du public. Les acteurs vont et viennent, du sakou au tadj-nema, par un petit chemin menage au milieu des spectateurs; souvent mime, Us se par lent d'un bout a I'autre du tekie, sans que le public soit choque, le moins du monde, de ces invraisemb lances.

La convention est tout au theatre, et jamais cette verite n'apparut plus clairement que dans les ta\ies persans. Nul souci de la couleur locale, ni dans les decors qui n existent, pour ainsi dire, pas, ni dans les costumes qu'on recherche settlement riches et brillants. Un bassin de cuivre rempli d'eau, etposeau milieu du sakou, sert a figurer VEuphrate : comme on le voit, rien n est plus primitif que la mise en scene. D'ailleurs, la convention apparait partout dans les ta\ies: c'est de la pail le hdchee que les acteurs repandent sur leur tete, en guise de poussiere, aux moments pathetiques De meme, par une fiction naive, les membres de la /atnille de Hocein ne quittent pas la scene oil Us sont regardes comme cerne's et emprisonnes par leurs ennemis : quand Us ont termine leur role, faction continue a cote d'eux, comme s'ils n etaient pas la.

Les acteurs sont sans pretention ; Us jouent pour eux-memes autant que pour

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le public, et se passionnent comme luipour le drame qu'ils represented ; ils sont penetres de lews roles, au point de pleurer de vraies larmes et de pousser de vrais sanglots '. lis forment line sorte de corporation dedaignee des halites classes, detestee du clerge qui est hostile aux ta'^ies etjaloux de V importance qu a prise cette ceremonie en dehors du culte re'gulier; mais, en revanche, ils sont les infants gates du peuple. Tel acteur applaudi a Teheran est, aussi bien qua Paris, I'idole du public. Les roles de jemmes sont tenus, et tres-bien tenus, par des jeunes gar cons. Chacun se nomme en entrant, on sefait annoncer par un crieur.

11 y a encore un personnage qui est partout, a tout moment, bien qu'il soit inutile a ['action : c'est le directeur, ou plutot le maitre, le patron (oustad). Cest la cheville ouvriere, le Jacteur indispensable a la bonne tenue du spectacle; il est tout et tout a la fois : souffleur, re-

i. Cette passion religieuse, poussee jusqu'a l'insensibilite de la douleur physique, n'est pas chose rare en Orient : on sait que les adeptes de plusieurs sectes musulmanes s'infligent toutes sortes de tortures avec une serenite et une irnpassibilite completes. Ce qui nous surprend davantage, c'est de retrouver une partie de ce fanatisme' dans les mysteres religieux qu'on jcme encore a certaines epoques Je l'annee en Baviere, a Bayreuth. aux environs de Naples, et meme dans le Midi de la France, a Nice noiamment.

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gisseur , directeur, acteur, habilleur mime au besoin, et souvent, auteur du drame. Par une convention nouvelle et

cnrieuse, ce personnage si actifet xi

encombrant est cense itre invisible pour le public, bien qu'il ne quilt e pas la scene. Nous avons dit que les Persans n'attachent pas d'importance a la verite de la mise en scene : mais il est un point auquel Us tiennent beaucoup : c'est la richesse et la magnificence des costumes.

La salle mime des tekies est decoree avec un luxe tout asiatique : les etqffes les plus precieuses, les armes les plus anciennes et les plus rares, tout ce qui pent eblouir les yeux et frapper les imaginations, est prodigue a profusion et a platsir. Comme chaque ville, et souvent, chaque quartier d'une ville a son tekie, on nvalise de luxe et de magnificence ; en outre, c'est /aire ceuvre pie et meritoire que de contribuer par ses dons a la representation d'un ta\ie. De ce caractere religieux des drames persans, il resulte que V entree des tekies est absolument hbre : le derviche en haillons y coudoie le riche negociant ou V elegant mirza, sans que personne songe a s'en etonner.

La representation est precedee de cantiques et de prieres, de danses dont I'origine remonte peut-etre a la plus haute antiquite, et enfin, d'une conference, ou plutot, d'une predication stir le sujet du

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ta\ie. Ces predications sont faites ordinairement par des Seid-Rouze-Khan ', qui forment, selon Vexpression deM. de Gobineau, une sorte d'eglise libre et interlope, a cote du clerge etabli. De meme, au xiv e siecle, un lecteur place sur le theatre lisait, avant chaque scene des mysteres, le texte des Saintes-Ecrilures d'oii cette scene e'tait tiree. Ce sermon preliminaire est, sans doute, line des causes qui maintiennent encore les ta'^ies dans les limites d'un spectacle purement religieux. Lejour oil cette institution disparaitra, I 'imagination des auteurs pourra se donner carriere plus librement, et on assistera, peut-etre, a ieclosion d'une veritable litterature dramatique. C'est ce qui s'est produit che\ nous, quand le lecteur ecclesiastique a ete supprime. Le drame cessera, peut-etre alors, d'etre un simple enseignement, et comme le commentaire anime d'unetraditionreligieuse.

Mais, cette transformation est-elle bien desirable? En perdant son caractere re-

i. Ces Rou^e-Khan se disent descendants du Prophete et d'Ali, et c'est a cela qu'ils doivent le plus clair de leur popularite. lis sont quelquefois auteurs de ta'zies et meme acteurs. II y a en Perse une infinite de pretendus descendants du Prophete; d'ailleurs, le fait seul de la naissance ou de la conception pendant le pelerinage de Kerbela suffit pour donner droit au litre de seid, suriout si l'entant est ne un vendredi.

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ligieux, le drame ne perdra-t'il pas de sa force et de son influence ? Dejd, on commence a sortir du cadre primitif; le martyre de Hocein et la catastrophe de Kerbela nc suffisent plus a alimenter le repertoire des ta\ies. On a epuise tons lesfaits historiques et legendaires qui se rattachent directement a la per Sonne des imams, et les autcurs commencent a gref- {er sur cesfaits trap cottttus, et trop peu wmbreux, un certain nombre de legendes dont le lien est parfois tres-ldche avec 'action premiere des ta\ies. On commence i inventer; on donne, sous forme de prologues, de veritables hors-d'oeuvre dramatiques dont le ton tranche souvent avec le reste de la piece. Ces essais sont accueillis avec plaisir par les Persans, dont I'esprit est ouvert a toutes les tentatives litter aires; mats, ils sont loin de /aire sur eux leffet prodigieux et magnetique que produisent sur tons les Chiites le simple recit du martyre des Alides.

Ce qu'on remarque, avant tout , dans les ta\ies, e'est la simplicite du style, la naivete et la monotonie poetique de la langue. Cettc simplicite est d'ailleurs toute relative: la langue des ta\ies paraitra encore bien fleurie et bien imagee a I'Europcen qui est ctranger aux finesses et aux subtilites de la poesie persane.

Mais, aux passages pathetiques, iauteur trouve parfois des expressions emues, et

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des idees d'une delicatesse charmante Ces drames, dont les aitteurs sont inconnus et presque toujours sortis du peuple, respirent une poesie vraiment sincere, bien superieure aux finesses ordinaires des poet es de cour. On sent, en les lisant, que iautenr est touche vivcment des souffrances quit raconte,et c'est cette pensee commune qui cree entre le spectateur et ltd un courant de sympathie et d'emoturn.

II ne faut pas j tiger les spectacles religieux de la Perse moderne d'apres les idees qu'on se fait dun drame en Europe.

L'auteur na mil souci de la verite historique et les anachronismes ne I'effraient nullement. II ne reste meme pas toujours dans les limites du monde reel et il ne se gene pas, par exemple, pour I aire apparaitre sur la scene I'ombre d'Ali ou la tete coupee de Hocein. Ce sont la, d'ailleurs, des licences qui ne sont pas inconnues a l Europe et que d'illustres exempies ont legitimees.

Les spectateurs persons sont trop emus et trop convaincus , eux-memes, pour s'apercevoir de ces invraisemblances. Si le veritable crite'rium, pour juger un spectacle dramatique est d 'examiner leffet qu'il produit sur les spectateurs, on ne peut contester la valeur des ta\ies. II nest pas un Persan, le plus blase et le plus incredule, — car il y a beaucoup de

fetf

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libres-penseurs, meme en Perse, — qui puisse assister a ces representations sans subir I 'emotion la plus violente et la plus sincere. C'est qu'aux yeux des Persans, Hocein ne represente pas settlement I'idee religieuse, si puissante deja sur Vesprit des Orientaux ; il est encore linearnation de la patrie persane, la protestation vivante et eternelle du droit contre la force, du vaincu contre le vainqueur.

Et puis, avec son temperament artiste, le Persan se passionne facilement pour le beau; son enthousiasme atteint alors un degre que I'Europeen a peine a se figurer. Toutes ces raisons reunies ont fait le succes immense des ta'^ies. Ce succes et cette influence, tous les voyageurs s'accordent a les reconnaitre et plusieurs avouent qu'ils ne pouvaient se defendre d'etre emus, a leur tour, par I'horreur et la grandeur du spectacle.

Ce qui est remarquable dans les ta\ies, en dehors de la grace et de la poesie na'ives de la langue, ce sont les idees meme quiy sont exprimees. On y trouve un resume curieux des doctrines religieuses du Chiisme, et rien ne montre plus clairement combien la Perse moderne est eloignee du Coran. On est etonne, par exemple, de rencontrer dans les ta\ies un certain nombre d'idees absolument chretiennes. Nous ne pretendons pas qu'ily ait Id une influence etr anger e; nous

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crqyons, au contraire, que c'est un resultat naturel de revolution incessante de la doctrine chiite. C'est ainsi que les Persans en sont arrives a faire d'Ali et de ses descendants comme line sorte de Sainte-Famille qui a souffert le martyre ■pour racheter les peches des musulmans chiites.Un des ta'des dont M. A . Chod^ko a donne la traduction, en offre un curieitx exemple. Ce drame, intitule « Le Messager de Dieu » est d'une simplicite remarquable au point de vue de Paction :

onpeut meme dire qu'il n'y a pas d action. En void en deux mots le sujet.

L'Ange Gabriel vient annoncer a Mahomet les malheurs qui atteindront plus tard sa famille, et lui apprendre que le martyre de ses petits-fils rachetera les peches des musulmans. « On les sacrifie pour la redemption des peuples qui auront embrasse Vlslamisme et afin que les fronts des martyrs soient eternellement radieux de la candeur des elus d'Allah.

Si tu veux la remission des peches de ces peuples prevaricateurs, ne t' oppose pas a ce que les deux roses de ton jar din soient cueillies avant le temps 1 . » Mahomet s'incline devant la votonte divine, et il antionce, lui-meme, lafatale nouvelle a AU, puis a Fatima. Celle-ci est d'abord tout entiere a sa douleur de mere; mais, elle

i. Theatre persan, trad. A. Chodzko, p. 5.

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cede bientot, el se resigne a sacrifier ses deux fils pourle salut des musulmans.

La douleur de Fatima est exprimee dune facon touchante De mime, dans un mystere celebre \ Marie repond a Jesus qui lui annonce son prochain martyre :

A mes maternelles demandes Ne faites que reponses dures.

et Jesus repond :

Accomplir faut les Ecritures.

Mais, le consentement de tous les interests est necessaire : Hacdn et Hocein dotvent accepter le sacrifice quon exige deux. Tandis que Fatima fait dresser deux autels pour pleurer ses enfants et que les femmes des Beni-Rachem ent'onnent un chant funebre, Hacdn et Hocein

T/Zf "? UprdS P « utr -e>et apprennent le sort qui leur est reserve * lis se sou mettent sans murmurer a la volonte d' Allah, et regrettent seulement de ne pouvoir mounr ensemble et de la meme mort Gabriel annonce alors a Hocein que sa mort rachetera les peches des Chiites. It

i ■ Le Mystere des /Veres Gre'ban ± ^!?.^P e, : sonna ? e '. e » entrant, fait les me-

rries questions et recoit les

simphcite de Taction est remarquable

memes reponses : la

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riest plus question des Musulmans, mais des Chiites seuls. On voit combien on est loin du Coran et quel cliemin les Chiites ont parcouru.

Nous terminerons en signalant encore, avec I' idee messianique, un sentiment qui nous parait plus Chretien que musulman :

c'est I'ardent amour que les Per sans preterit a Ali et a Mahomet pour lew peuple. Ali et Hocein donnent leur sang pour le salut des Chiites, comme Jesus donne le sien pour le salut des Chretiens.

Par la poe'sie tendre et presque feminine dont leur religion est tout impregnee, les Chiites sont, en quelque sorte, les ca ■ tholiques de VIslam, tandis que le Sunnisme, plus austere etplusfroid, attache a la lettre du Coran, est une sorte de protestantisme musulman .

Nous venons de vair que dans I Orient musulman, le drame n'est connu que de la Perse seule, qu'ily est ne spontanement, en dehors de toute influence etrangere, et qu'il tend, de jour en jour, a sortir davantage du cadre etroit des idees religieuses pour se rapprocher peu a peu du type normal que nous connaissons en Europe. Le drame persan est un produit

PWF*»TC:

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du sol iranien, et on ne trouve rien de semblable che\ les musulmans non-chiites.

M alheur easement , si du drame nous passons au genre comique, nous constatons une pauvrete a pen pres egale che\ toutes les populations musulmanes.

Si nous laissons de cute les quelques imitations des pieces europeennes qui ont vu le jour en Turquie ou en Perse pendant ces dernieres annees, nous sommcs obliges de reconnoitre que la comedie est encore a Vetat embryonnaire dans tout I'Orient musulman et que. sous ce rapport, les Arabes, les Turcs ou les Persons n'ont rien a s'envier les uns aux autres. La distance qui separe les farces des Persons ou des Turcs de la comedie de mceurs europeennes est immense, et elle n'aurait pas etefranchie de plusieurs siecles encore, sans le grand mouvement qui pousse les peuples de V Europe vers i Orient, et qui porte, dans les regions les plus reculees de VAsie ou de I Afrique, les idees et les exemples de V Occident.

Quant aux raisons de cette inferiorite, elles sont multiples et elles sont toutes bien connues. Le principal obstacle a V etablissement de la comedie en pays musulman, est la religion musulmane elle-meme. Cet obstacle est moins grand en Perse qu'en Turquie ou en pays arabe, parce que le Chiisme est moins etroit que I'Islam orthodoxe ; mais, en dehors de la

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religion, il y a encore bien des raisons inherentes a la nature meme et aux mceurs des Orientaux, qui opposent une resistance considerable a toutes les inno vations venues de {'Occident. Aussi, le theatre comique est-il dune pauv'rete absolue dans I'Orient musulman tout entier : il se reduit, en somme, a des representations de marionnettes et a des farces de treteaux.

Les marionnettes remontent a la plus haute antiquite et presque tous les peuples les ont connues; seulement, el les avaient a I'origine un role serieux a jouer : elles figuraient surtout dans les fetes et les pompes religieuses. Plus tard, a Athenes par exemple, les marionnettes servirent a la representation de veritables drames : apres la decadence de la tragedie grecque, elles recur ent les honneurs du theatre de Bacchus. Ce nest done que peu a peu qu'elles abandonnerent leur role religieux pour celui qu'elles jouent exclusivement aujourd'hui et pour lequel elles semblaient avoir ete inventees. Che\ les Musulmans, cependant, les marionnettes ont toujours eu la meme destination : elles n'ont jamais servi,

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che% eux, qu'a amnser le peuple et les en/ants, grands ou petits. La raison en est bien simple : c'est que le Coran interdit toute representation de la figure humaine, et il est meme curieux que malgre cette defense, Q ara-Gueu\ ait reussi a obtenir toute la popularity dont il jouit depuissi longtemps. Peut-etre,faut-il voir en lui une importation etrangere. On dit bien que Qara-Gueui est la caricature d'un vi{ir de Saladin; qu'il serait done, par consequent, d'origine musulmane ; mais, rien ne prottve qu'il n'existait pas, meme avant Vepoque de Saladin, et qu'il n'y avait pas alors d'autres types que lui.

Le theatre de Qara-Gueu^ est peutetre encore plus primitif que celui de Guignol ou de Polichinelle. Une baraque de planches en plein vent; au besoin meme, un coin de mur oil Von tend une toile blanche eclairee par derriere, et le theatre est etabli. Qara-Gueu\ tient le milieu entre nos marionnettes et les ombres chinoises. La petite statuette mobile qui la represente est faite de parties opaques et de parties transparentes diversement coloriees, de maniere a offrir, selon I'expression de Theophile Gautier l « Vaspect

i. Constantinople, par Theophile Gautier. Paris, r856, p. 17b. Pour plus de details sur Qara- Gueuz nous renvoyons le lecteur a cet ouviage

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d'un personnage de vitrail qu'on detacherait de la verriere avec I 'armature de plomb qui le circonscrit et le dessine ».

L' image est vue de profil avec un grand oeil noir qui re garde de face. Cet ceil noir est I'attribut de Qara-Gueu^, comme la bosse est celui de Polichinelle ; e'est cet ceil noir qui lui a donne son nom ' et qui le fait reconnoitre du public, sous ses divers deguisements

On a remarque avec raison que les heros de marionnettes incarnent en eux les vices et les qualites du peuple qu'ils amusent : e'est comme un resume pousse a la charge du caractere et du temperament national. Cette observation est vraie aussi de Qara-Gueu\. Sans doute, tous ces heros de bois se ressemblent par certains cotes : ils sont tous' plus on moins cyniques, plus ou moins fanfarons, plus ou moins poltrons; mais chacun a son caractere particulier, ses propres qualites et ses propres defauts. Qara-Gueu^ a plus d'un trait de ressemblance avec Polichinelle dont il possede la verve railleuse, le sans-gene et le cynisme : il se moque des mollas et des cadis, comme I'autre se moque des juges et des gendarmes;

du mailre ecrivain ainsi qu'au charmant Voyage en Orient, dc Gerard de Nerval, huuiemc edition. Paris. 1882, tome II, p. 192 et sitivantes.

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