‹ Deux comédies turquesChapitre 4 sur 146 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

INTRODUCTION

mais, c'est Id un trait qui est commun aux marionnettes de tous les peuples.

Dans tons les pays, dans ceux surtout qui sont soumis a un regime despotique , on laisse a ces acteurs de bois une liberte relative; la censure ferme les yeux sur les allusions politiques qu'ils se permettent ; elle les laisse expr inter tout haut ce que chacun pense tout bas.

lis deviennent alors comme le porte parole du peuple opprime, et leurs attaques contre le maitre, contre I'autorite sous toutes ses formes, ont d'autant plus de faveur aupres du public que celui-ci est tenu a plus de reserve et a plus de soumission. Mais, ce qui est particulier a Qara-Gueu^, c'est la grossierete, c'est la licence extreme de ses plaisanteries et de ses f aits et gestes. II est impossible de dire honnetement a quel degre d'obscenite atteignent ses exploits les plus applaudis; et tout cela se passe sous les yeux des Jemmes et des en/ants qui sont en majority parmi les spectateurs. II y a la quelque chose qui revolte I 'Europeen ; mais, les Orientaux entendent autrement que nous ce respect du a I'enfance dont parle le poete latin. Rien de tout cela ne les choque, et ils s'amusent sans arriere-pensee, lor sque Q ara-Gueu\ renouvelle, sous les yeux de leurs en/ants, les exploits du Priape antique.

C'est en Turquie surtout que Qara-

INTRODUCTION

Gueu\ est populaire; mais, son domaine s'etend egalement a I'Egypte. En Perse, il change de nom et de tournure : il s'appelle Ketchel-Pehlevdn, et il est chauve '.

Ketchel-Pelevdn est aussi cynique que Qara-Gueu\; mais, il I' est avec moins de grossierete et de lourdeur. II est aussi, plus souple, plus spirituel, plus lettre : il differe de Qara-Gueu^ comme le Persan dijfere du Turc.

Un autre cute tres-remarquable du caractere de Ketchel-Pehlevdn , c'est sa fausse devotion et son hypocrisie religieuse : il cache, sous des dehors devots, son scepticisme et son incredulite . Sous ce rapport encore, Ketchel-Pehlevdn est le portrait fidele de plus d'un Persan.

II y a une autre forme de spectacle comique, qui se rapproche davantage de nos comedies de mceurs ou d'intrigue que les representations de Qara-Gueu^ ou de Ketchel-Pehlevdn :

i. Ketchel-Pehlevdn, en persan, « heros chauve, guerrier chauve ». Le mot Ketchel est un mot turc-oriental qui a passe en persan : il signirie specialement a. teigneux » et, par extension, « chauve ».

c'est la temacha ou teqlid ', espece de saynete a deux ou trois personnages, analogue aux farces de nos foires. Ce spectacle est asse\ ancien dans tout 10rient musulman et surtout en Perse; mais, M. Chod^ko nous parait meconnai tre les lots de I'etymologie et le temaignage de I'histoire quand il cherche dans le nom meme de la Perse (fars) Vorigine des « epistolce far sit ce » des latins ~.

D'ailleurs, sous sa forme actuelle, ce spectacle nest peut-etre pas aussi ancien qu'on le croit. De meme que le ta\ie s'est greffe pen a peu sur des danses d'un caractere religieux et liturgique, dememe, la temacha parait avoir eu pour origine des danses lascives et des chants amoureux. Du temps de Chardin, le dialogue n'existait pas encore, et le voyageur le dit en propres termes : « Les music iens et les danscuses sont les mimes ou les come'diens des Orientaux, ou pour mieux dire, ce sont leurs opera ; car on n'y fait que chanter des vers, et la prose n'entre

1 . Temacha : « spectacle » ; teqlid : « imitation » ; ces deux mots sont arabes.

2. L'etymologie de ce mot est connue. On sait que ces sortes de spectacles etaient, a 1'origine, composes dans un latin melange de langage vulgaire : de la le nom de drames farcis qu'on leur a donnes. Dante aecrit des farces melees d'italien, de provencal et de francais. L\s a subsiste dans l'espagnol et Ht alien « farsa ».

INTRODUCTION

point dans leurs chants-, t Ce serait done a une epoque poster ieure au x vn e Steele que remonterait I'origine de la ie'macha telle que nous la connaissons aujourd'hui .

Voici, d'apres Chardin, la description d'un de ces spectacles auquel il assista en Perse, au mois de mars i of 3: on verra que I'action de la comedie etait encore dans une periode de formation. « Les plus nouvelles actrices ouvrent la scene, qui commence par la description de lamow, dont elles depeignent les appas et I'enchantement, et represented ensuite les passions et la fur ear, ce qu elles entremelent d'episodes, qui contiennent des portraits de beaux gar cons et de belles filles, vifs et touchans au-dela de ce qui se peut imaginer, et e'est la d ordinaire le premier acte. On voit au second, la troupe separee en deux choeurs, representant, tun, les poursuites dun amant passionne, I' 'autre les rebuts d'une fiere maitresse. Le troisieme contient Vaccord des amans, et e'est la-dessus que les actrices se pas-sent et que I les epuisent la voix et les gestes. Les chanteurs et les joueurs d'instruments sont debout aux endroits passionnes, et s'approchent d'el-

t. Voyages du chevalier Chardin, en Perse, et autres lieux de I'Orient, nouvelle edition publiee par Langlcs. Paris, 1811, tome II, p. 207.

INTRODUCTION

les plus ou moins, quelquefois jusqua crier dans leurs oreilles pour les animer, avec quoi elles sont mises comme hors d'elles-memes et transportees; mais c'est la aussi oil lesyeux et les oreilles en qui il reste quelque pudeur, sont obliges de se detourner, ne pouvant soutenir, ni l ' effronterie , ni la lascivete de ces dernier s actes ' . » Les danseuses dont nous parte Chardin, formaient alors une sorte de corporation dirigee, selon son expression, par une superieure; mais, elles e'taient re'pandues dans tons les quartiers des villes persanes. Ce n'etaient, d'ailleurs, que de simples courtisanes, la danse etant pour elle le complement et ['occasion de leur premier metier. Elles e'taient, pour la plupart, fort riches, et le bon Chardin s'etend avec quelque complaisance sur le luxe de leurs vetements, la beaute et le prix de leurs parures, Venormite de leurs pretentions .

Peu nombreuses dans les provinces, elles atteignaient a Ispahan, alors capitate du royaume, le chiffre enorme de quator\e mille enregistrees. A cette epoque, la danse et la comedie n'etaient exercees en Perse que par des femmes ; on sait que c'est le contraire aujourd'hui.

La temacha, ou teqlid, n'a pas d'originalite propre : c'est une farce quelcon-

i. Voyage de Chardin, p. 207 et suivantes.

INTRODUCTION

que jouee par des loutis l , sortede gens a lout /aire et comediens d'occasion, qui voyagent de ville en ville, comme les gens de nosfoires. II n'y a dans la temacha ni regies ni conventions : c'est une improvisation qui suit la fantaisie des comediens, et qui varie selon leur verve et leur talent. Comme le public de ces spectacles est, en general, un public pen raffine, les acteurs lui parlent un langage vulgaire, bourre de jeux de mots et de plaisanteries au gros sel. Mais, ce qui importe surtout, c'est laction, c'est le geste poussejusqu'au comique le plus vil et le plus bas. Pour grossir encore ces effets, les acteurs se barbouillent ordinairement le visage defarine ou de suie.

On le voit : ce spectacle n'a rien de particulier a la Perse ou a. tout autre partie de I' Orient musulman ; il est de tous les pays et il merite a peine qu'on en fasse mention. Cependant, il est regrettable qu'on n'ait pas songe a recueillir certaines de ces improvisations, non certes pour leur valeur dramatique, mais, parce qu'elles fourniraient sans doute de curieux materiaux au philologue et au folk-loriste. M. Chod^ko a donnc, dans

I. Louti : litt. « sodomite, homme adonne au vice des compatriotes de Loth »; mais, ce mot a perdu aujourd'hui cette signification pour prendre ceile de « vaurien, boheme ».

gjH

INTRODUCTION

son theatre persan, le scenario d'une de ces bouffonneries ', asse^ inter essante, car elle montre ce que sont les autres farces persanes du meme genre. Gerard de Nerval rend compte ega lenient d'un spectacle analogue auquel il assista en Egypte 2 . Mais, ce qu'il faudrait recueillir, autant que possible, c'est le texte meme de I improvisation, tel quil est sorti de la bouche des comediens.

Qiioi qu'il en soit de la valeur de ces bouffonneries, ellcs refletent toujours avec fidelite le caractere du peuple qui les e'coute et les applaudit. Dans la teqlid egyptienne, on retrouve le pauvre fellah toujours exploite et maltraite par les agents du fisc et les usuriers ; en Turquie, la farce est plus grosse et d'un comique plus intense, avec ce gros bon sens dont on a un specimen dans les plaisanteries de Nasr-ed-d'in-Hodja 3 ; dans la temacha persane, la perversion est plus profonde peut-etre, mais, I'esprit

i. Theatre persan, introduction, pages xu a xiv.

2. Voyage en Orient, tome I", pages 'ibb a 367. Voir aussi, dans le tome II, pages 202 a 207, du meme ouvrage, une farce-come'die turque qui contient une intrigue assez ingenieuse. Cette

derniere piece est dej

e petite comedie.

3. Voir le sottisier de Nasr-eddin-Hodja, bouffon de Tameilan, traduit par Decourdcmanche, Bruxclles, 1878, ou les Plaisanteries de Nasreddin-Hodja, traduit par le meme, Paris, Leroux (Biblioih. onentale elzeviriennei.

INTRODUCTION

est plus vif et plus alerte, la verve plus gaie et plus naturelle, avec ce grain de poesie qu'on retrouve partout en Perse, che\ le derviche ou le louti deguenilles, cotnme che\ le mir\a ou le poete de cour.

En somme, bien quelle ne merite pas en~ core le nom de comedie, la temacha presente quelques essais d' intrigue comique, une certaine somme d' observation, et quelques traits de caractere pris sur le vij.

Ce n'est pas asse\ pour qu'elle merite d'etre e'tudiee par elle-meme, mais, c'est asse\ pour qu'on puisse affirmer que le sentiment de la comedie n'est pas etr anger aux populations musulmanes.

Les deux comedies dont nous donnons, ci-apres, la traduction, n'appartiennent a aucun des genres que nous venous d examiner. Ce sont deux comedies de mceurs, faites a limitation de nos pieces europeennes par un homme qui connaissait le theatre europeen. L'auteur ne cache pas la source oil il a puise son inspiration et sa methode, et d'ailleurs, quand meme il rfen dirait rien, i arrangement de ses comedies suffirait pour en deceler forigine. Ce ne sont done pas des oeuvres vraiment originates, creees, de toutes

INTRODUCTION

pieces, par un ecrivain de genie. Mir\a Feth-Ali n'a rien d'un novateur et, reduit a lui-meme, il n'aurait pas songe a doter V Orient d'une nouvelle formule dramatique. Mais, parce que notre auteur a emprunte a I' Europe la forme de ses comedies, est-ce une raison pour les dedaigner? Est-ce que Rome n'a pas emprunte a la Grece ses procedes sceniques? Plaute et Terence ont imite Aristophane. Et notre tragedie? ne procede-t'elle pas directement dela tragedie grecque? Les litte'ratures de tous les peuples se font de mutuels emprunts, et ces emprunts sont toujours legitimes quand ils sont utiles et feconds.

Aussi, seraitM injuste de reprocher a Mir^a Feth-Ali son admiration quelque pen naive pour le theatre europeen et limitation de nos procedes sceniques.

Nous pouvons seulement lui demander compte de la f aeon dont il a mis en oeuvre la matiere qu'il emploie. Si I'auteur trouve en lui, et autour de lui, un fond d'observation originate et sincere, si les personnages qu'il met en scene sont bien vivants et bien reels, son oeuvre vaut par elle-meme, et on ne petit lui reprocher d'avoir emprunte au-dehors le moule dans lequel il I'a coulee. Mais, si les Orientaux ont raison de s'inspirer du theatre europeen, il est un ecueil quits doivent eviter avec soin, car il est a re-

INTRODUCTION

douter, c'est line imitation trop absolue et trop servile de nos idees et de nos modeles. En nous empruntant la comedie de mceurs^ ils doivent s'appliquer a rester eux-memes : ce sont les mceurs de leurs pays qiCils doivent peindre, et les personnages qui Is mettent en scene doivent etre titrcs ou persans, plus que de nom et de langage. Malheureusement, les Orientaux n'ont pas toujours compris cette verite si evident e ; 'ils n'ont pas vu que I'ceuvre de Vauteur dramatique est faite avant tout de recherche et d'observation personnel les ■ aussi, la plupart des comedies turques qu'on imprime a Constantinople sont-elles sans la moindre valeur.

Nous verrons que notre auteur a su eviter cet exces de servilite et que les pcrsonnages de ses comedies sont finement observes et sincerement decrits.

Mir\a Feth-Ali Akhond-Zade « etait onginaire du Qaradja-Dagh 2 et, comme son nom Vindique, fils d'un molla de village *. Entre au service de la Russie, il

1. Akhond-Zade : « fils d'un Akhond » Un akhond est une sorte de theologien de village qui remplit aussi des fonctions administrates analogues a celles d'un maire.

2. On donne le nom de Qaradja-Dagh ., la montagne noire » a un massif momagneux de la Mesopotamia au sud de Diarbekir

i. Nous emprumons la plupart des details suivants sur Akhond-Zade, soil a un article de

INTRODUCTION

parvint jusquau grade de capitaine.

C'est sans doutc a I'occasion de ses /auctions militaires qu'il ftU appcle au scjour de Tiflis oil il sc trouva en relations avec la colonic europeenne de cette ville. II y avait a Tiflis un theatre que le gouverneur general Woronsoff avait fait construire, en 18^0, pour les pieces du repertoire russe et oil Von representait meme quelquefois des ceuvres dramatiques francaises. Mir^a Feth-Ah assista a ces representations, et il se prit d une belle passion pour le theatre europeen. 11 se mit a I'oeuvre aussitot et composa un certain nombre de comedies dont voici lestitres : !° Molla-Ibiahim, ok VAlchimiste- 2" Monsieur Jourdan. le botaniste et le derviche Mest-Ali-Chah, le celebre enchanteur; 3" le Divan-Bey i; f le Vizir du Khan de Serab; 5" /'Avare ; 6° les Procureurs: 7 une scene historique dialogued qui se passe sous le regne de Chah- Abbas. — La quatrieme et la sixieme de ces comedies sont celles dont nous donnons la traduction, ciapres, avec quelques changements dans les litres que nous- expliquerons tout a / heure.

Mir- X a Feth-Ali Aklwnd-Zade a cent

M Barbier de Meynard, public dans la Revue critique (i<) mars |883). soit a la preface que le meme Onentaliste a placee en tele de ses 1 rois comedies pcrsanes. Paris, 1880.

INTRODUCTION

ses comedies dans tin dialecte du turc oriental, le dialecte d\eri, qui est parle dans tout le nord de la Perse et dans le Caucase russe. Ces comedies ont ete imprimees a Tiflis, en i858 : ellessont devenues extremement rares, et c 'est a peine si on en connait deux ou trois exemplaires en Europe. Elles ont ete traduites en persan par un certain Mir\aDja'fer Qaradja-Daghi sur le compte duquel nous allons pouvoir donner quelques details biographiques. Sur la foi de renseignemenls venus de Perse et dont on lui avait garanti I' authenticity, M. Barbier de Meynard avait annonce la mort de Mir\a-Dja'fer ; mais, il a appris depuis que ce dernier est encore heureusement de ce monde. C'est ce qui re'sulte, en outre, d'une lettre adressee par M. Sidney Churchill a la Societe asiatique de Londres. D'apres la lettre de M. S.

Churchill, Mir^a-Djafer a aujourd'hui cinquante-quatre ans et il est loin de posseder la fortune que la notice per sane, envoyee a M. Barbier de Meynard, lui avait Hberalement attribuee. II etait, il y a quelques annecs, secretaire du prince Djelal-ed-D'in-Mir^a, auteur d'une histoire persane fort curieuse et tres estimee en Perse '. Le prince, nous

i. Get ouvrage pone le litre de Namei Kliosrevan, a le livre ties rois ». 11 se compose de

INTRODUCTION

dit M. Sidney Churchill, avait envoye a Akhond-Zade, I'auteur de nos comedies, un exemplaire de son ouvrage et celui-ci, en retour, avait fait hommage a Djelalcd-Din-Mir^a de l' edit ion de ses comedies, en exprimant le desir de les voir traduire en persan. Longtemps, les comedies de Mil" a Feth-Ali Akhond-Zade resterent oubliees dans le coin d'une armoire, jusqu'au jour oil le secretaire du prince les decouvrit et les lut. Plein d'enthousiasme a cette lecture, Mir\a-D)d fer voulut defe'rer au vo?u de I'auteur turc et il traduisit aussitot en persan la comedie de /'Alchimiste qu'il presenta a Djelaled-Din-Mir\a. Le prince, charme, I'encouragea a continuer sa traduction.

Les comedies traduites en persan parurent a Teheran, a diverses epoques, de i8ji a 18-4 Files ont ete, a cette derniere date, reunies en un volume qui est devenu presque aussi rare que I'original turc, de Tiflis. Malheureusement cette edition lithographiee est peu lisible, et elle contient un certain nombre de fautes d'orthographe.

La publication des comedies persanes

trois volumes dont les deux derniers sont devenus rares. C'est une histoire des rois de la Perse depuis les Keianides jusqu'aux Qadjars. et ecrite dans un persan depouille de toutes locutions arabes. Les trois volumes ont ete lithographies a Teheran en 1 868, 1870 et 1871.

INTRODUCTION

ne fut pas, parait il, une bonne affaire pour Mir\a-Djafer ; il y per d it le plus clair de sa fortune. Son protecteur, le prince Djelal-ed-Din etait mort, et le pauvre Mir\a erra pendant quelques annees a tr avers la Perse, meconnu et inconnu, desole du peu de succes d'une ceuvre dont il s'exagerait peut-etre le merite et rutilite. La bienveillance des Orientalistes europeens doit le consoler un peu aujourd'liui de V indifference de ses compatriotes. Mir^a-Dja'fer n'a pas connu personnel lenient Mir^a Feth-Ali Akhond- Zade : il a ete seitlement en correspondance avec lid et il a decouvert, d'apres ce quil a dit a M. S. Churchill, que Vofficier de Tift is etait son compatriote et son parent. II vit aujourd'hui a Teheran, avec sa file qu'il cherit et a I 'education de laquelle il s'est consacre tout entier.

Nous n'entrerons pas ici dans I'examen des comedies de Mir\a Feth-Ali Akhond-Zade. Pour celles dont nous donnons la traduction, le lecteur est le meilleur juge ; quant aux autres, il faut bien reconnaitr e que lies ne valent pas grand' chose. II est probable que notre auteur a procede par une serie d'essais successifs et que ce n'est que peu d peu qu'il est entre en pleine possession d, talent. Nous croyons inutile egaj^tn^nt de discuter les theories qu'il ajimises

INTRODUCTION

dans sa preface et que le traducteur persan a reprises dans la sienne. L'axiome « Castigat ridendo mores » est tres contestable et cette verite — si e'en est line — rencontre aiijourd'hui bien des sccptiques. Mir\a F'eth-Ali et Mir\a Dja'/er ne sont pas de ceux-ld, et ils croient, de la meilleure foi du monde, a la portce moralisatrice de leur ceuvre.

C'est la une illusion dont il est permis de sour ire; mais, I ' enthousiasme sied aux neophytes.

Le Vizir du Khan de Lenkeran porte un titre un pen different dans V original turc; il est intitule : « Le Vi\ir du Khan de Serab » . Lenkeran est un changement du traducteur persan, changement qui a sa raison d'etre, car la seul localite qui porte le nom de Serab est un village a pen pres inconnu et qui n'est pas situe au bord de la mer. Lenkeran, sur les bords de la Caspienne, au nord-ouest de Recht, s'accorde bien mieux avec toutes les exigences de I' act ion. Nous avons done adopte ce titre, qui est d'ailleurs le plus connu. Le Vizir de Lenkeran est, sans contredit, la meilleure comedie de notre atiteur. Les caracteres des personnages sont bien observes; laction se deroule avec ordre et clarte, sans trop de maladresses. Certaines scenes sont mime ires piquantes, celles, par exemple, oil I'auteur nous montre la justice expedi-

INTRODUCTION

tire du Khan, et qui sont charmantes de verve et de gaite, quoique elles soient un peu en dehors de faction. Les seuls personnages qui pretent quelque peu a la critique, sont les amoureux des deux comedies. Timour-Aga nest qu'un fanfaron ridicule, et A\i\-bey a un role asse\ efface. Le style du vi\ir de Lenkerdn est vif et alerte : c'est le vrai style de la conversation. Settle, la harangue que Timour, devenu Khan, adresse a ses nouveaux sujets, tranche asse\ malheureusement sur le ton general de la piece; hdtons-nous de dire que ce beau morceau d'eloquence ampoulee et prud'hommesque est une addition du traducteur persan : nous n'avons conserve ce petit hors-d'oeuvre que pour donner une idee du style de cour et de chancellerie.

La dettxieme comedie de notre recueil, <n Les Procureurs » est moins bien faite que le Vizir de Lenkeran. L 'intrigue est encore asse\ ingenieuse ; mais, l exposition est lourde et le caractere de qttelques-tins des personnages est a peine dessine. II y a des maladr esses evidentes et des invraisemb lances nombrettscs comme, par exemple, la rapidite avec laquelle I'autettr fait intervenir des personnages qui sont peut-etre a I'autre bout de la vtlle. Mais, le dettxieme acte, presque tout entier, est excellent : c'est de la

Page 1