BERTHET
— Alors pourquoi vous a-t-ellc appelé ? Les amoureux ont
1 — Voir le Laurent.
94 DEl'X COPAINS
d'c'tranges idées. A votre place, jeune homme, savcz-vous ce que je ferais? J^ivah trouver Lin g luirdj je lui demanderais une explication franche et précise en présence de ces dames.
FIIECHETTE
Alors pourquoi vous a-t-elle appelé? Les amoureux ont d'étranges idées. A votre place, jeune homme, savez-vous ce que je ferais? J'irai? trouver Jo/i/i, je lui demanderais une explication franche et précise en présence de ces dames.
Je le répète avec le lauréat^ la rencontre en littérature est- une curiosité.
La réminiscence involontaire trop répétée constitue un manque d'originalité ; le démarquage, lui, est un vol calculé et constitue le plagiat, c'est-à-dire le brigandage littéraire, une des choses les plus honteuses qui soient.
C'est très vrai ; et, pour ne citer qu'un exemple, quand M. Fréchette démarqua l'épître à Lamartine pour faire celle qu'il adressait de Chicago à M. Lemay, il fit une des choses les plus déhonorantes dont puisse se rendre coupable le dernier écrivassier.
Que dire donc de son Cadieux décalqué du Cadieux de M. Taché ?
Or, voyons ce qu'on me reproche. Un vers qu'on dit emprunté à Leçon te de Lisle, un vers que j'ai écrit en 1862, quand le peintre Falardeau a visité Québec pour la première fois après son départ pour l'Europe. A cette époque, Leconte de Lisle avait publié des vers, si l'on veut, mais il était encore relativement inconnu même en France. Ce n'est qu'en 187Ô ou 1876 qu'on a entendu prononcer son nom pour la première lois au Canada.
M. Fréchette prétend .que Leconte de Lisle était relativement inconnu, en 1862, même en France.
Pour prouver que Leconte de Lisle était parfaitement coniiu des Parisiens, non seulement en 1862, mais dix ans auparavant, je transcris les lignes suivantes, publiées dans le Monde Poétique de 1884, sous la signature du poète Louis Tiercelin :
Le premier volume de Leconte de Lisle, imprimé chez Dacloûx, parut en 1852, sous le titre de Pohnes Antiques. Un second volume, Poèmes et Poésies, fut édité,peu de temps après, par Taride, le prédécesseur, sous les galeries de POdéon, des éditeurs Marpon et Flammarion.
Larousse dit la même chose. On y peut lire, de plus, que les Poèmes et Poésies furent refondus. On peut aussi constater, en lisant la première édition de ce volume et les Poèmes Barbares du même auteur, publiés en 1862, qu'une grande partie de ce dernier volume — qui contient le vers que M. Frechette a volé pour le glisser dans sa pièce au chevalier Falardeau, — provient des Poèmes et Poésies édités en 1854.
Oui, quoi qu'en dise M. Fréchette, on connaissait en France Leconte de Lisle non seulement en 1862, non seulement en 1852, mais bien des années plus tôt, puisqu'il est avéré qu'un poète n'édite ses vers en volume que longtemps après qu'il en a publié des spécimens dans les différents journaux et revues de son pays.
03 DEUX COPAIXS
Au fait, comment un écrivain pourrait-il espérer écouler ses livres s'il n'avait au préalable donné des preuves de son talent?
Et puis, en supposant que Leconte de Lisle ne fût pas généralement connu des Canadiens en 1862, ost-ce que M. Fréchette, un homme du métier, devait nécessairement ignorer les vers de ce grand poète ?
Mais est-co qu'il y a beaucoup de Canadiens qui connaissent Yann Nibor et Salvinien Lapointe ?
Ce qui n'empêche que M. Fréchette sait par cœur des vers du matelot-pobte de la Bretagne et du cordonnier-poète de Paris, dont les moindres productions valent tout ce que le lauréat a publié.
D'ailleurs, M. Fréchette a d'autant moins raison d'essayer de faire croire qu'il ignorait Leconte de Lisle en 1862, qu'à cette époque le futur lauréat fréquentait Crémazie, qui était libraire et se faisait expédier par les grands éditeurs de France toutes les primeurs des poètes du jour.
Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à M.
Fréchette, et laissons-le mentir tout son soûl.
On me reproche aussi quatre mots que j'aurais volés à Mme de Girardin. Or, quand ces quatre mots de moi furent I ubliés, dans le Journal de Québec, j'étais encore au collège, et ceux qui ont fait leurs études dans notre pays savent si les collégiens ont l'habitude de se plonger dans les œuvres de Mme de Girardin pour y chercher matière à plagiat.
LA r.ASTIDE ROUGE 07
Je n'ai jamais prétendu que M. Fréchctte avait
pris le sixain
Et le monde est sa\ivé
dans un des volumes de Mme de Girardin.
J'ai simplement indiqué dans mon Lauréat qu'il avait copié ce vers de la même femme-auteur dana V Abeille Poétique <ht XIXième Siècle^ de la piëce intitulée La Mort du Christ.
Or, V Abeille Poétique da XlXiènœ siècle^ qui porte pour sous-titre Choix de poésies co)t temporal nés, la plupart inédites, a été éditée à Paris, en 1849, par J.-B. Palissier, à l'usage des maisons d'éducation.
Je possède ce recueil depuis les bancs du collège, et M. l'abbé Boucher, curé de la Pointe-aux-Trembles de Portneuf, qui était mon maître de classe, m'en a fait apprendre des pièces que je me rappelle encore vaguement, parmi lesquelles se trouve la Résurrection d'Antony Deschamps, dont M. Fréclictte s'est beaucoup inspiré pour écrire son Alléluia, qui contient justement le vers volé à Mme de Girardin.
Il y a aussi un hémistiche de Jose-Maria de Ilcredia que j'ai volé. Or mon hémistiche, à moi, se trouve dans ma pièce L'Espo.gne, imprimée dans les bulletins de la Société Royale il y a neuf ans ; et les Trophées de José- Mari a de lloredia, le volume dans lequel on a déniché le vers désigné, a été publié seulement Tannée dernière. ..Voilà l'honnêteté do MM. Brtillairgé Ptrc et Cie !
M, Frécliette n'est pas seulomoiit capable de se rsteeroclier :\ cet hémistiche tl'unsoiiiiet de Ilercdia, et, pour prouver que sou explication est fausse, j'ouvre les CoiUempononsde Jules Lemaître, publiés en 1886, et j'y copie ce qui suit :
Au temps déjà luiiitiiiii oCi j'npprenaia l'IiUtoirc []e In littérature fançuiBc sur les baiicj) dii eollège, un nom m'iivait frftppÉ parmi ceux <lc8 poètes <lo In, l'idiado : Ponthus de Tliyaril. Je nie flgiirHis que le poète qui portait ce nom liormonienx et fleuri avait dû Être <iuelque cavalier merveilleusement élOgaut £t lier, et qu'il avait dû (■crire des vers plus beaux qu'auenn de bcs compagnons, des vers d'un tour plus liautain et d'une mytholof;ie plus faatueusc. Lorsque je pua lire ses Krreim ainmirmigea, ma déception fut grande ; poortant je continuai d'aimer Pontlius pour le noble esprit qui paraît çjl et lit dans ses niécliants vers cl surtout pour la sonorité de son nom.
Ce qnc PonthuB de Tliyaril fut pour moi jadis, M. Jose- Maria de Ileredia l'est sans doute encore anjourd'liui pour la plus grande partie du public : un nom éclatant et mystérieux. Mais croyez qu'il ne ménage pas à ses lecteurs le même mécompte. On verra, quand il nous donnera enfin ses Ti'opliies, que ses vers sont aussi beaux que son nom...
Il était donc question, h Paris, dès 1886, des Trophées, qui devaient être achevés, n'est-ce pas, puisque Jules Lemaître les avaient lus.
Au surplus, le grand critique français, parlant des cinquante sonnets que rcufevnieut les Trophées et qui parurent jmr séries dans la Poriiossc Conte/nportiive et la Hcvue des Dciix-Mondcs, d'où ils furent
reproduits par nombre de journaux, le grand critique français, dis-je, explique, dans une note mise au bas de l'article qu'il consacrait, en 1886, à Hèredia, que les sonnets en question furent originairement publiés de 1866 à 1885.
Sans doute, le vol de l'hémistiche de l'auteur des Trophées^ à côté de tant d'autres larcins dont s'est rendu coupable M. Fréchette, n'est, comme on dit vulgairement, qu'un grain de mil dans la bouche d'un âne, et cependant le lauréat n'a pas même la suprême consolation d'établir que je l'en ai accusé faussement.
Faut-il avoir du guignon !
C'est le temps de répéter le dicton populaire : Quand la malchance tombe sur les poules, le diable ne Jerait pas pondre le, ,.coq.
Mais écoutons enfin les derniers mots que M.
Fréchette a articulés, les lèvres largement ouvertes, en réponse à mon Lauréat :
— Je le répète, en fait de réelles réminiscences, on en a constaté trois dans toutes mes œuvres : un vers de Victor Hugo,un vers de Prosper Blanchemain et un vers deCrémazîe. Ce sont de véritables réminiscences, je n'en doute pas. car ces trois vers, imités ou intégralement reproduits, je devais les avoir lus. Mais, franchement, là, pour m' exempter la peine de faire trois vers déplus dans mon existence, j'aurais volontairement, sciemment, dans le but de tromperie lecteur,
et pour me parer des plumes du paon, volé ces trois vers, qui sont très ordinaires après tout î II faut avoir du toupet et surtout ITime faite exprès, pour s'imaginer faire gober ccIa au public.
Avez- vous bien entendu?
Je n'ai prouvé dans mon Lauréat que trois réminiscences de M. Fréchette : un vers de Victor Hugo, un vers de Prosper Blanchemain et un vers de Crémazie.
Ilien que trois vers.
Malgré une certaine pitié que m'inspire l'aberration mentale où est tombé le lauréat déconfit, je ne puis résister à la tentation de lui frotter le nez avec quelques-uns des vers qu'il a filoutés à tant de poètes français et canadiens, et les citations que je vais détacher de mon Lauréat vont démontrer que le vol du vers de Leconte de Lisle, celui de Mme de Girardin et l'hémistiche de Heredia seraient par comparaison de bien légères taches sur le blason du poète national.
Avant do transcrire ces citations, laissez-moi vous faire voir quelques-uns des vers que M. Fréchette prétend que je lui ai volés :
FRECHETTE
Le passant croit ouïr, quand le soir est tombé.
CHAPMAN Le passant croit ouïr comme une voix humaine.
FRECHETTE
Oui, deux siècles ont fui ; la solitude vierge.
CHAPMAN
Et le vent parfumé des solitudes vierges.
FRECHETTE On dit que depuis lors, sur la vague dormante.
CHAPMAN
Et l'on dit que depuis, dans les belles soirées.
FRECHETTE
Dans un tourbillon d'or, de pourpre et d'améthyste.
CHAPMAN
Dans des flots d'ambre, d'or, de pourpre et de vermeil.
FRECHETTE Le drapeau de la liberté.
CHAPMAN
Du drnpeau de la liberté.
FRECHETTE
Plus pur que le soupir d'un enfant qui s'endort L
CHAPMAN Et plus doux qu'un soupir de feuille qui bruit.
FRECHETTE Tonnant comme la voix des vagues en rumeur.
CHAPMAN
Hurlant comme la voix de l'océan qui monte.
1 -M. Fréchette, en m'accusant faussement de lui avoir volé ce vers, oubliait qu'il l'avait lui-même pris à Lamartine, qui a dit dans la 6ième strophe d^Ischia :
Doux comme le soupir d' un enfant qui sommeille.
102 i:kcx corAiss
FRECHETTE
I,G mci:£<:,att à l'éf nule ( u lu rngaie nu poing.
CHAPMAN Le fusil il rCpaulc d l'fcimie à la bonclie,
FEECHETTE K(t;b vfiiidis de i osscr (-cb longs jours de tempête,
CHAPMAN
Oubliniit le passé, lea longs jours doBouffrance.
FRECHETTE
Chaque victoire était Stérile.
CHAPMAN
Chnque victoire fiait jxiur nous infructueuse.
Il y a vingt colonnes de la Patrie, formant cinquante pages d'nne brochure in-8, pleines de citations comme celles que je viens de transcrire.
Assurément, si M, Fréchette s'est conduit à l'endroit des poètes do France et du Canada d'une manière aussi ignoble que je l'ai fait vis-à-vie de lui, le lauréat mérite bien d'être estrapade ou d'avoir tout au moins le ventre largement ouvert.
C'est ce que nous allons voir tout de suite par les comparaisons suivantes :