‹ Deux copainsChapitre 22 sur 27 · THEOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

THEOPHILE GAUTIER

Le soleil s'enfoncer comme un vaisseau qui sombre.

FRECHETTE

Le soleil, s'engouftrant comme un vaisseau qui sombre.

Et voilà l'honnêteté de M. Fréchette !

Four faire reconnaître cette honnêteté, le lauréat nous a dit comment il avait réussi à dramatiser la Bastide JRoage, quinze jours seulement avant la première représentation de VExilé. Il nous a parlé d'un vers de Crémazie, d'un vers de Victor Hugo, de quatre mots de Mme de Girardin, d'an vers de Prosper Blanchemain, d'un hémistiche de Jose-Maria de Heredia.

Mais son Vive la France, servilement imité de

Pour le i/rapeaa de François Coppéo, son Cadiear, versifié sur le texte même du CoUeux de ]M. Taché, ce qu'il a filouté au docteur Morrisset dans un concours resté célèbre, les vers qu'il a volés à son frère Achille, sa Touffe de cheveux hhmcs prise dans un livre de classe, son Murillo, sa Petite Histoire des Bois de France, copiée mot à mot dans Larousse, ses ÎJxcom)uu )iiés, dans lesquels il a honteusement faussé l'histoire, ses rabâchages, son Jeun Suuriol, son Drapeau fantôme, son épître à M. Lemay démarquée de î'épître de Victor Hugo à Lamartine, son fiasco à l'Académie française avec sa Légende d'un Peuple, tout cela ne demandait donc pas d'explications de sa part ^ ?

Tout cela, au contraire, demandait beaucoup d'explications, et comme, malgré rimaginatiou que M. Fréchette a toujours pour mentir, il n'a pas osé risquer un mot sur ces sujets épineux, l'entrevue que le lauréat vient d'avoir avec Marc Sauvalle met le dernier clou à son cercueil littéraire.

Et savez- vous comment le même Sauvalle a terminé son dernier article en réponse à mon Lauréat f

Lisez ceci :

Et lù-dcssus le poète m'a congédie avec un franc éclat de rire qui m'a prouvé fiuo les lauréats manques et les abbés

1 — Voir le Lauréat.

LA BASTIDE KOUGE 113

déconfits pourront publier encore bien des volumes avant de désarçonner son inipertubablc et philosophique gaîté.

Cet éclat de rire que vient de jeter M. Frécliette est jaune comme le rire de tous ceux qui veulent faire, comme ou dit, fortune contre bon cœur, et prouve, une fois de plus, que c'est lui-même qui a écrit de sa plus belle écriture tout ce que vient de signer !Marc Sauvalle.

M. Fréchette a déjà ri comme cela, dans le temps où je lui arrachais dans le Courrier du Canada et la Yériié les plumes qu'il avait enlevées à tous les oiseaux poétiques tombés dans ses lacets. Il a déjà ri pour tacher de faire croire que mes critiques ne le touchaient pas, alors que sa peau de geai mise à nu saignait par tous les pores, et un passage d'un article qu'il publia dans la Patrie du 17 mars dernier, sous le titre de Sachons Rire, va encore établir jusqu'où cet avaleur de sabres littéraires peut pousser sa grosse pitrerie :

L'éclat de rire qui jaillit clair et sonore des lèvres largement ouvertes ne peut monter que d'un cœur vibrant et, lui aussi, largement ouvert.

Deux fois larfjeinent ouvert dans une phrase !

Quel guignon ! quel guignon !

Qwmd la malchance tombe sur les poules. . . .

La dernière reproduction ne démontre pas seule-

114 DEUX COPAIXS

ment que r éclat de rire dont nous a parlé récemment Saiivalle fut inventé par M. Frécliette lui-même, mais elle est une nouvelle preuve que le lauréat a fait dans les Hommes da Jour son propre éloge, — où se trouve cinq ou six fois l'expression largement ouvert, — et puis qu'il est incapable d'écrire vingt lignes de suite sans rabîîclier.

î^. B, — Je viens de découvrir, à la dernière heure, qu'en vue des comparaisons qu'il a fait faire à Sauvalle dans les articles dirigés contre moi, M. Frécliette ne s'est pas contenté de falsifier mes vers, mais cpi'il a dénaturé une foule des siens pour les faire ressembler à ceux de mes Qnébecquoises et de mes Feuilles <!.'' Erable et établir ainsi que je l'avais plagié.

On verra bientôt jusqu'où il a poussé cette fjilsification.

La découverte que je sigualais à la fiu de mon dernier article m'oblige — en dépit d'une déclaration que j'ai faite antérieurement — de m'oecuper des comparaisons dont M. Fréchette s'est servi, par l'entremise de ses deux paravents, pour essayer de prouver que je l'avais souventes fois plagié.

Quand ces comparaisons parurent l'année dernière dans la 3Iinerve et récemment dans la Patrie, je ne doutai nullement de leur autlienticité ; je ne songeai pas le moins du monde à feuilleter mes livres ni ceux de M. Frécbette pour m'assurer si ses vers et les miens avaient réellement été écrits comme Eoullaud et Sauvalle les transcrivaient.

Qui pouvait s'imaginer que M. Frécliette, cherchant à se disculper des accusations que je portais contre lui, avait osé dénaturer ses propres écrits et même ceux d'un adversaire pour les mettre en

IIG DEUX tor.vixs

regard et établir de cette façon qu'il avait été pillé l)ar moi ?

C'est pourtant ee (pi'il avait fait, et, comme ma naïveté est aussi grande que Timprudence du lauréat est sans égale, j'ai, en face des citations faites par Eoullaud, avoué, dans le Courrier <hi Canada^ avoir tellement lu M. Fréchette dans ma jeunesse, que SCS poésies avaient, à mon insu, déteint sur les miennes.

Comme le lauréat, en m'entendant faire cet aveu, a dû se tordre de rire derrière son paravent !

J'aurais peut-être toujours ignoré que j'avais été en butte à une supercherie aussi hardiment et aussi bêtement perfide, si J\I. Fréchette n'eût pas fait mettre en brochure les articles slynés par Sauvalle en réponse à mes critiques. Et c'est par un pur hasard — en transcrivant dans le Lauréat manqué des citations dont j'avais besoin pour confondre les deux copains — que je me suis aperçu, à mon grand étounement, qu'une foule de vers mis en parallèle pour me combattre avaient été remaniés dans l'ombre par une main qui, au temps jadis, aurait été coupée par la hache du bourreau.

Après avoir été ('On(hTniné par le tril)unal de l'opinion publique pour vols et mensonges, il ne restait plus à ]SI. Fréchette qu'à l'être pour faux, et il me sera bien facile de démontrer qu'il est un

faussaire littéraire aussi stup'de qu'audacieux. Pour cela, je n'ai qu'à trauscrire les comparaisons qu'il a fait fiiire parRoullaud et Sauvalle dans laMiiierve et la Patrie.

Mais jugez donc tout de suite, par les citations

suivantes, de la manière dont mon adversaire m'a

traité :

FRECHETTE

II avait entendu claquer dans la tempête Lo drapeau de la liberté.

CHAPMAX

Avec ses pavillons claquant dans la (emptie.

Vous êtes un faussaire, monsieur Fréchette, et tout le monde peut s'assurer de la chose en ouvrant mes Feuilles 'l'Erable, à la page 25, où Ton peut lire :

Avec ses pavillons claquant dans la rafale.

Yous, êtes, monsieur Fréchette, un voleur, un monteur et un faussaire !

Trois beaux titres, assurément, et vous devez en. être jaloux.

^Tais continuons à examiner vos faux, FRECHETTE

Des frimas cristallins V ctran(je floraison.

CHAPMAX Son portail est orné d' l Iran <jcs floraisons.

Si quelqu'un liésite à croire que M. Fréchette est un faussaire, qu'il regarde à la page l-3r> de mes Feuilles <rJEi'((hle, et il pourra lire ceci :

Son portail e&t orné d'étranges. /Voiit/rt/.so^.s.

Faussaire ! faussaire !

FKECHETTE

Qiian 1 ta bu-que sombrait à l'horizon brumeux, On entendit longtemps sur l'alnme écumeux.

chap:\[an

Te suivant du regard sur les ilôts éeumeux Sombrer dans le lointain brumeux.

Je n'ai jamais écrit ça.

C'est ceci que j'ai écrit, — à la page 56 de mes Feuilles (V Erable :

Te suivant du regard sur les ilôts éeumeux, Baissèrent tristement leur paupière effarée. En voyant tout à coup ta voile déchirée Sombrer dans le lointain brumeux.

Peut-on Otre plus stupidement audacieux ?

FRECHP]TTE

Minuit avait jeté si clameur solennelle. La bise s'engouffrait dans le noir corridor.

Cil A PMA X

Minuit vient de sonner à la vieille pendule Dans le noir corridor.

FArs^sAIRn: 119

Encore mi faux, puisque j'ai écrit à la page 119 de mes Québecquo'ses :

Minuit vient de sonner ù la vieille pendule.

Et, comme un long frisson, sa voix encor circule...

Que l'on remarque bien (pie je ne clierchc pas à faire ici d'une ]»ierrc deux coups, que je ne reconstruis pas mes vers pour me disculper des accusations de plagiat que M. î^'réchette a portées contre moi.

J'aurais écrit mes vers tels que le lauréat les a fait transcrire, que je pourrais bien, n'est-ce pas, me moquer de toutes les citations de ses deux paravents.

Il n'\' a qu'un imbécile qui puisse essayer parles comparaisons qu'on vient de voir de prouver que je suis un plagiaire.

Mais admirons encore l'honnêteté du procédé dont s'est servi M. Frécliette pour établir que je suis un voleur comme lui :

CIIIPMAN

Sous les bois épais tout cUdt parfums et joie. FRECHETTE

Tout était parfums et chansons, Lumière et joie.

Que l'on interroge Pèle- Mêle et les Fleurs Boréales et l'on y saura que le poète national n'a pas écrit :

120 DEUX COPAIXS

Tout ftaU parfums et clinnson^,

mais Ijieii :

Tout ^era \ ai-fuius et chanson.^.

M. Frécliette aurait-il ri assez, voj'ous, si je .n'eusse pas découvert ses faux !

Admirons toujours l'adresse de ceprestidio-itateur :

CHAPMAX

J?v>» n'a d'éinotioii.

Les parfums les plus doux n'ont plus pour moi d'arôme.

FRECllETTK

Pour lui rien n'a d'émotion.

Les parfums les plus odorants N'ont plus d'arôme.

Jamais M. Frécliette iTa écrit les derniers vers tels que Sauvalle les a transcrits.

Ils se lisent, à lu page 4G de son Pêle-Mêle, comme suit :

Hien pour lui n'a d'émotions ; Son cœur pour les illusions is'ii plus de place.

Quand on fait des vers, voyez-vous, on est capable aussi d'en refaire, — surtout (piand on a, comme M. Frécliette. la main souple et hirgemcid ouverte.

FEECHETTK

l\ji( rpiilitnt sa merveille us ■ note.

lAUSSAIRE 121

CHAPMAX

J-Jjiarjiillaaf dans l'air leurs notes inspirces.

Lisez à la page 206 de mes Qaébeequoises, et vous pourrez constater que je n'ai pa> 6cnt éparpHl'inf, mais bien ép'irpill'iit.

Le faux ici n'est pas énorme, mais il fait voir que

M. Frécliette ne dédaigne pas les petits tours de

passe-passe.

CHAPMAX

Quelle est cette lueur vacillante, indécise?

PRECHETTE

Aux lueurs de la nuit vacillante, indécise».

Un autre faux, attendu que M. Fréehettc a dit dans 3Tes Loisirs, à la page 24 :

Aux lueurs de la nuit, sa silhouette grise Se détai.lie en passant vacillante, indécise.

Et M. Frécliette a affirmé, dans son entrevue avec Sauvalle, qu'il est un honnête homme !

Ah ! hien, oui, par exemple.

CHAPMAX

Rumeurs plaintives et vagues, Qui montez du sein des vagues.

Xocturnes clameurs qui montez des vagues. Bruits souris et confu?, rumeurs, plainte? vagues.

M. Frécliette n'a pas écrit ça.

122 DEUX COPAIXS

Voici ce qu'il a écrit, à la page 54 de Pêle-Mêle :

Nocturnes clameurs qui montez des vagues, (^uand l'onde glacée entre en ses fureurs.

Faussaire ! faussaire ! foussaire !

FRECIIETTE

On respirait partout comme un vent d'épopée.

CHAPMAN On resjiirait partout de sauvages arômes.

M. Fréchette ira jamais fait le premier vers tel qu'il est là, pas plus que je n'ai fait le dernier tel que le paravent Ko 2 l'a copié.

Le poète naiioïKil a écrit dans la Voix (P un Exilé :

On respirait alors comme un vent d'épopée,

et moi j'ai écrit dans mes Feuilles <!' Erable :

On rcsjiire partout de sauvages arômes.

!M. Fréchette a donc fait deux faux dans une seule comparaison.

Quoi qu'il en soit, il va par une autre citation m'aider à le faire connaître pour ce qu'il est.

Jugez :

CIIAr^[AX

On respire parfois comme un vent d'ami )r()isie.

FRECHETTE

On respirait alori^ comme un vent d'épopée.

FAUSSAIIÎK 1-23

Pour me faire trouver eu faute, le htKré'ttj oubliaut qu'il avait déjà cité le dernier vers eu le modifiaut, vient de le transcrire exactement tel qu'il se trouve dans la Voix d'un Exilé, et l'adverbe alors qui remplace Tad verbe parfont qu'on a vu tout à l'iieure, le condamne, une fois de plus, comme falsificateur imbécile.

Au surplus, qu'on jette un coup d'cell aux pages 21 et 26 du L'Uiréal: ni'inqKé, et l'on y constatera l'oubli stupide dont je veux parler.

Mais revenons aux comparaisons faites par Marc Sauvalle pour M. Frécbette ou par ^f. Frécbette pour Marc Sauvalle :

CIIArMAX

Xous longions des rochers de feuillages couverts ; Devant nous s'enfuyaient des ailes éclatantes ; Et les arbres, penchés sur les vagues clr.mtantes, Semblaient nois s:\lucr de- leurs éventails verts.

frp:ciiette

Rasant les ilots verts et les dunes d'opales,

Des vols d'oiseaux marins s'élevaient des roseaux,

Et, pour montrer la route à la pirogue frêle,

S'enfuyaient en avant

On aurait dit qu'au loin les arbres de la rive, En arceaux parfumés penchés sur sen chemin, • Saluaient le héros.

M. Frécbette a pris tous les vers qu'on vient do lire dans trois stropbes de la Découverte du Mississipi;

il les a groupés en une seule stancc, pour la comparer avec une des miennes, et l'on peut voir dans le texte originaire du poète natiomil que le premier a,lexandrin qu'il a citj n'est pa-; suivi des vers qu'on a vus, mais de ceux-ci :

Dr "/iit';vndrc en inéauLUv, au lil de l'oinle pille,

Suivre le cours des lluts errants.

A. son aspect, du sein des ilottantes ramures Montait comme un concert de chants et de murmures, etc.

Maintenant, qu'on relise les vers de la dernière citation que Sauvalle lit pour M. Frécliette ou que M, Frécliette fit pour Sauvalle, et Ton découvrira qu'il n'y a pas là deux désinences qui riment ensemble, ce qui est très rare dans les vers français.

Est-ce assez canaille et assez idiot ?

M. Frécliette a pourtant agi encore plus hardiment et plus sottement pour taire la comparaison

:<uivante :

CHAFMAX

On a fait un palais avec des l)loc3 de glace. Son portail est orné d'ctranges.//om7'.s'0)i«. Du sommet transparent de sa tour l'œil cmlirasse De séduisants aspects, d'immenses liorizons.

Le givre à ses lianes met de folles dentelures ; L'aurore de rubis étoile son cristal ; Et, lorsque le couchant rougit ses crénclures, < >n dirait un taldeau de conte nririital.

l-AUSSAIRE V2ô

FRECHETTE

Des frimas cristallins l'étrange .^oraiwn. Dans le cadr3 idéal d'ici conte d'Oiitnt.

Comme on Ta vu, il y a un instant, M. Frécliette m'a fait écrire dans ma première stroplie floraisons 'pour frondaisons, et, non content de cette falsification, il a pris, à la page 167 de la dernière édition de ses Fleurs Borée les, ce vers :

Dos iViinas cristallins l'étrange floraison,

et l'a accolé à cet autre :

])nns ](> cadre idéal d'un conte d'Orient,

copiant le dernier vers dans la pièce Le Saint- La" re ut, à la page 41 de sa Ijégende d'an Peuple.

Il a, en puisant dans deux volumes, réussi à former un disticp.ie ; le distique fait, il l'a falsifié, puis Ta comparé avec deux vers presque voisins de mon Palais de Glace., où se trouvent les strophes qu'on vient de lire.

Et remarquez que le dernier alexandrin de M. Frécliette a été publié quatre ans après l'apparition de mon Palais de Glace, qui fut lu pour la premièrd fois dans la Patrie de 1884, et que le Coarrier da Canada réédita, l'hiver dernier, à l'occasion du carnaval.

Encore une fois, peut-on être plus niaisement audacieux ?

Si toutes ces comparaisons, faites par M. Frocliette pour Sauvalle ou par Sauvalle pour M. Froclietto, n'étaient pas si fastidieuses, je pourrais continuer à vous démontrer jusqu'où l'on a, dans le Lmiré it manqué, poussé l'audace du faussaire.

Mais je crois eu avoir fait plus que suffisamment voir pour établir que j'ai été en butte à une macliination plus déshonorante, si c'est possible, que le vol de la Bastille Rouge.

Et c'est avec de pareils moyens que le lauréat a cru pouvoir refaire sa réputation d'écrivain !

Quoi qu'il en soit, que ^\. Frécliette emploie tous les moyens qu'il voudra pour tâcher de blaguer le public, il est irrémédiablement coulé.

Il n'y a, il ne peut y avoir qu'une opinion là-dessus dans tout le pa^'s ; et je ne saurais, à ce propos, résister à la tentation de publier une lettre et une fable qu'un de ses anciens admirateurs vient de m'adrcsser et qui toutes deux inter[)rètent bien. j'en suis sûr, le sentiment publie à son égard.

Voici d'abord la lettre :

" Ottawa, 3 juillet 1894.

" Monsieur,

" Vous aviez blessé mortellement Fréchettte dans votre livre. Vous êtes en train de rachever, ou

plutôt VOUS êtes après l'enterrer. Il n'a pas volé ce qui lui échoit, certes ! Qu'est-ce qu'il n'a pas fait pour se rendre odieux ! 11 suffisait que quelqu'un le regardât un peu de travers pour qu'il bondît sur lui et le déchirât à belles dents. Il se croyait nn lion, mais voulait être pris pour un tigre, et il passait son temps à miauler et à grincer des dents, portant la terreur dans les parages où il était certain à l'avance de remporter des victoires faciles. Vous n'avez pas eu peur de ce prétendu tigre, vous l'avez saisi k bras-le-corps, vous lui avez arraché la peau sous laquelle il faisait tant de tapage, et, une fois cette peau arrachée, le public étonné a vu que ce grand massacreur n'était qu'un singe.

" Je crois que la fable que je vous envoie est pleine d*à-propos et d'actualité, et serait une bonne réponse à l'apologue que Fréchette a jaiblié contre vous. Sa publication dans un de vos articles lui serait, en tout cas, d'autant plus cruelle qu'elle a été écrite, comme vous le savez, par son fétiche le grand Victor.

" Je vous félicite d'avoir su si bien venger les

lettres et les gens, et je vous prie de croire que tous

les hommes bien pensants applaudissent à votre

Laiiréat, et surtout à vos derniers articles de la

VérKé.

" Agréez, " etc.

Lisons maintenant la fable en question :

128 DEUX COPAIKS

Un jour, maigre et sentant un royal appétit,

Vn singe d'une peau de tigre se vêtit.

Le tigre avait été méchant ; lui, fut atroce.

Il avait endossé le droit d'être féroce.

11 se mit à grincer des dents, criant : " Je suis

Le vainqueur des lialliers, le roi sombre des nuits."

Il s'embusqua, brigand des bois, dans les épines.

Il entassa l'horreur, le meurtre, les rapines.

Egorgea les passants, dévasta la forêt.

Fit tout ce qu'avait fait la peau qui le couvrait.

Il vivait dans un antre, entouré de carnage.

Chacun, voyant la peau, croyait au personnage.

Il s'écriait, poussant d'atïroux rugissements :

" Regardez, ma caverne est pleine d'ossements ;

Devant moi, tout recule et frémit, tout émigré,

Tout tremble .• admirez-moi, voyez, je suis un tigre ! "

Les bttes l'admiraient et fuyaient à grands pas.

Un belluairc vint, le saisit dans ses bras,

Déchira cette peau, comme on déchire un linge,

Mit à nu ce vainqueur, et dit : " Tu n'es qu'un singe !"

Oui, M. Fréchette irest qu'un singe littéraire, et ce qualificatif lui appartient d'autant mieux qu'il ne peut absolument rien faire sans imiter quelqu'un.

En tout cas, il a, depuis quelque temps, fort piteuse allure, ce pauvre mime, et quelqu'un, à qui j'ai fait voiT la fable qu'on vient de lire, me disait :

— Vous n'avez pas seulement arraché à M. Fréchette sa peau de tigre, mais vous avez à tel point éconrté le singe, qu'il ne lui reste plus rien pour. . . s'accrocher.

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