‹ Deux copians. Réplique à MM. Fréchette et SauvalleChapitre 11 sur 32 · LIMOILOU · texte numérisé non relu

LIMOILOU

Non loin de Saint-Malo, la ville aux fiers remparts Que l'Atlantique embrume et bat de toutes parts, Sur un vaste plateau désert et monotone,

NOUVELLES COMPAKAI>OXS ol

Comme l'on on voit tant sur la côte bretonne,

Au coin d'un champ planté d'arbres agonisants,

8c profile un manoir vieux de quatre cents ans.

L'antique logis est de structure maussade,

Et l'on a peine à croire, en voyant sa façade

Et la mesquine tour lui servant de donjon,

(^u'il ait été construit au temps de Jean (ioujon,

Au temps où l'astre d'or qu'on nomme Renaissance

Versait tout son éclat fastueux sur la France.

Depuis déjà longtemps il n'est plus liabité,

Et l'on se sent ému de sa viduité.

Le haut mur qui l'enclôt se lézarde et se gerce ;

Son vitrage est en poudre, et le vent et l'averse

S'engoufl'rent à travers ses treillages jaunis

Où des essaims d'oiseaux nocturnes font Uur? nid> ;

L'ossature du toit s'affaisse et se disloi|ue ;

Chaque volet s'éraille et pend comme une hjque ;

Chaque plancher moisit et craque sous les pas :

Partout où les rayons du soleil n'entrent pas

Librement l'araignée ourdit ses sombres toiles ;

Le soir, par le plafond on compte les étoiles, *

Et l'on voit clignot(>r aux soliveaux souillés

L'éclair des grands yeux ronds des hiboux éveillés.

Tout cet intérieur vous attriste et vous glace ;

Et bientôt Limoilou nv serait qu'une masse

De dél)ris à l'aspect sinistre et menaçant,

Et dont n'oserait plus s'approclier le passant,

Si ses murs, aussi froids (>t mornes (pie les tombes.

N'eussent été l>A.tis à l'épreuve des lM»ml)es.

Or, bien ([(it^ Limoilou soit près du me géant Où Chatc^aubriand dort bercé par l'Océan, Wivw (ju'il Mit par son Ag(> une nuijesté saiiitr. L'isolemiMit se l'ait autour tb' son enceini».

52 DLUx corAixs

Seul, parfois, un rêveur, qu'attire Paramo

Avec sa plage d'or, son iiot calme et rythmé.

Erre un instant le long de sa muraille grise ;

S(.-ul, quelque jeune peintre étranger, que l'art grise,

S'en vient par la jachère aux arômes exquis

Le contempler de près pour en faire un croquis.

Tristement étonné qu'il fut la résidence

D'un marin qui donna tout un monde â la France.

Quatre siècles ont fui depuis que ce marin S'en vint là repeser son grand front si serein Et si souvent tourné vers le flambeau des astres. Depuis ce temjçs. combien de superbes pilastres Ont été renverses par l'homme ou par l'éclair ? Combien de murs se sont éparpillés dans l'air Sous le feu de la mine et des artilleries ? La Bastille est tombée avec les Tuileries ; Cent autres tours, témoins d'un duel dont le nom Vibre encor dans les cœurs comme un coup de canon, Ont croulé sous l'eftbrt d'indicibles colères ; Des couches de granit mille fois séculaires S'éboulèrent du front de grands caps aux abois ; Les trois quarts du Pérou — lui si riche autrefois- - S'effondrèrent aux chocs d'un tremblement de terre ; Enfin, l'île d'Ischia, la moderne Cythère, Disparut récemment dans une mer qui bout... Et les murs du manoir de Cartier sont debout, Debout comme le roc d'où Saint-Malo domine L'Océan dont le Ilot toujours en vain le mine, Debout comme le sont leurs voisins les menhirs Dont l'âge s'est perdu parmi les souvenirs. Debout comme la gloire immense et souveraine De celui qui, prenant l'inconnu pour arène, Sans répandre le sang, et la croix sur le cœur, A promené si loin son pavillon vainqueur.

NOUVELLES CO.MPARAISOXS 03

Limoiloii ! Limoiloii ! malgré l'abîme immense Séparant notre sol de îa terre de France, Malgré l'éloignenient et les vapeurs du Ilot Qui cachent à mes yeux les tours de Saint-Malo, J'aperçois nettement, h\-l)as, ta silhouette, J'entends parfois, avec l'oreille du poète, La brise moduler sur l'angle de tes murs, J'écoute tout auprès murmurer les blés mûrs, Gazouiller les linots, eluiclioter l'hirondelle Qui vient bâtir son nid au flanc de ta tourelle. Oui, malgré ta vieillesse et ton isolement. Malgré toute l'horreur de ton délabrement. Quand je songe à celui dont tu fus l'ermitage, A celui qui laissa tant de gloire en partage, Et dont les tiers exploits n'ont pas coûté de san::, Je te vois à travers un prisme éblouissant.

AV. ClIAPMAN'.

Nous allons à présent confronter nne épître do

M. Fréchettc avec une é[ntrc de celui qui trace ces

lignes.

A MATTIIEW ARNOLD

Plus rapide (jue n'(\st l'aile de la mouette ()ui nargue les gouffres anuu\^,

Emportés par le vol de ta gl(»ir(\ ô [).)ète ! Tes chants ont traversé l(\s mers.

Connue je l'ai surahondannnent démontré daius mon /jdiirc'df, ([\u\\n\ M. I^'i't'elietti' ne i>ille pas les autres, il se jéilh^ lui-niénu>, à [)reuve, ([u'il a d«'j;\ écrit ceci dans une piè^-e ;\ Longtellow :

Un soir, tu t'iMivoIas, comme l'oisiau de mer

Ooiit le eouj) iVdih' altier nnri/nc Ir ifniiffW amer, etc.

51 DEUX corAixs

Admirons la fécondité du lauréat^ et continuons à le lire :

Ils sont venus déjà sur nos plages lointaines Où la neige tombe à flocon,

Nous apporter, avec les doux parfums d'Athènes, Comme un ccho de l'Hélicon.

Ils sont venus souvent, troupe mélodieuse D'oiseaux dorés du paradis,

Secouer sur nos fronts leur gamme radieuse,

Et nos mains les ont applaudis.

Car, dans ces fiers accents, chacun croyait entendre

La flûte du divin Bion, Et la lyre d'Olen mêler sa note tendre

A la fanfare d'Albion.

Aujourd'hui ce n'est pas ta muse charmeresse Qui franchit l'océan houleux,

Pour verser un rayon du soleil de la Grèce Sur nos rivages nébuleux.

C'est toi-même, poète à la vaste envergure

Qui t'arrêtes sur ton chemin,

Pour nous faire admirer ta sereine figure

Et nous tendre ta noble main.

O toi qui, si longtemps, des sources d'Hippocrène T'abreuvas au flot transparent,

Comme Chateaubriand et Moore, qui t'entraîne

Aux bords glacés du Saint-Laurent ?

Qui dirige tes pas vers ne s montagnes blanches. Vers nos grands fleuves enrayés,

Vers nos bois sans oiseaux, et dont les avalanches Tordent les rameaux dépouillés ?

NOUVELLES COMPARAISONS ÔO

A nos traditions bretonnes et norinanrh^s

Viens-tu demander leurs scercts ?

Ou r(:^'V<'iller l'essaim des farouches Kfçendes Qui dort au l'ond de nos ibréts ?

rroynis-tu, (juand, vers nous, sur la vague leiine,

Le vent du lar^»? t'apporta, Voir surgir, à côté d'une autre Evangéiinc

(Quelque nouvel Hiawatha ?

M. Fi'éclictte s'est encore volo lui-inr'me en prenant la dernière stroplie (hms la niOnie pièce à Longfellow, dont je parlais tont àTlienre, et on l'on pent lire :

Murmurant à la Itrise un cliant OC Hiuwatha, Longtemps je contemplai \v jlot i\\\\ Vf,nij)-)rta, () doux (.^Mxniro (V l'A'aïu/f'line.

La seule difterence entre ces citations, c'est que dans la première le vent du large apporta sur une vagin: féline le poète anglais, tandis ([\\c dans la dernière ]oJiot emporta le poète américain.

Constatons, une t'ois de [dus, la tocondité du lauréat, et re[)renons le til de notre lecture :

Oui, sans doute ; c^t (hnant notre nature immense

Ton génie a déjA trouvé Le réjit mcrveilliuix, la suhliiu" romance,

Le pormi^ longtiMiips rêvé.

(^)n';m vciil de n )s liiviTs ta i-.uisc ouvre son aile,

(Qu'elle entonne ses eluints hautains,

Kt, répète aux éeh»H, île sa voix solennelle,

Un hvnnie à nos futurs destins.

Qu'elle chante nos lacs, notre climat sauvage,

Nos torrents, nos monts sourcilleux, Nos martyrs, nos grands noms, et l'héroïque page

Ecrite ici par nos aïeux !

Oui, prètc-no js ta muse, ô chantre d'Empédocle !

Et chez nous, fils de l'avenir.

Les âges passeront sans ébranler du socle

Le bronze de ton souvenir.

Louis Feéchette.

Après avoir lu la pièce que M. Fréchette adressait à un poète, il y a quatre ans, lisons celle que j'ai adressée récemment à un artiste :

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