LA BASTIDE ROUGE
Continuation de l'INTERVIEW
Ecoutons à présent rcxplication que M. Frocliotto va donner à son truclienient sur son plagiat de la Bdstnic liougc. :
M. Saîimlle. — Cliapnian — pavdcn, votre onij'iuntiur — vous accuse aussi «l'avcjir, diins une ce rtainc pièce de Ihéâtr»', copié des fragments de dialogues dans un roman d'Klie Hirtlict inlitulé Lfi BaMide JUjfi;/e.
M. Fréc/irUc. — J'ai été beaucoup plus loin ; j'ai tlrannUisé tcut le volume. Ottc accusation, j'en ai fait justice dans le temps, et j(> ne saclu* pas que j'aie été considéré e<tmme un voleur depuis ('((te époque. Uenuttre au jour cette risiMe affaire n'est <iu"une]<erlidie, toute jugée d'avance, qui témoigne suilout de l'impuissance où l'on (st de trouver quelque eli(\<?e de sérieux Ame reproelier ; et si je prends la peim^ d'( n(r( r dans de nouv(lh's explications là-(Ussus, c'est tout simj)Iem( lit pour l'aetiuit «le ma réputation auprès de mes ccmj atriotes de France étai)lis récemment dans le pays, et (;ui m'IioiH r(.nt de leur tstime.
N'oici la cli( se ( n {]( u\ mois. Kn ISSU. j';\v;ns A l'étutle un
80 DIUX COrAINS
drame historique intitulé Papiuea'u, et mon associé Jehin- Prnme et moi, nous nous demandions si la machine pourrait tenir l'afiiche durant les six jours pour lesquels la salle était louée. C'était deux . semaines seulement avant la première. Xous assemblâmes nos acteurs amateurs, et il fut convenu que je dramatiserais la Bastide Bouge d'Elic Berthet, qu'on l'imprimerait et qu'on répéterait au fur et à mesure que je pourrais livrer un acte.
Au(;un mystère en tout cela-: M. Prume, M. McGown, M. Chs Lebelle, M. Brazeau, M. Louis Lebelle, M. Dufour sont encore pleins de vie et peuvent endosser ma déclaration. Restait à décider si nous mettrions le nom d'Elie Berthet sur la brochuTC et sur l'affiche. On fut unanime dans la négative, attendu que le succès d'une pièce faite et montée dans ces conditions était loin d'être assuré, et que c'eût été une injustice de faire courir aucun risque à l'auteur sans sa permission.
Parce que M. Frécliette a le toupet de donner une pareille explication, en face d'anciens camarades qui, par pitié, ne le démentiront pas, il croit pouvoir se disculper de l'accusation que j'ai portée contre lui à propos de la Bastide Bouge.
Le lauréat se fourre le doigt dans l'œil jusqu'à la deuxième plialange, et les citations que je vais faire de différents journaux de l'époque vont prouver qu'il ne s'est pas borné à mettre le nom de V Exilé ou celui du Betour de V Exilé sur l'affiche, mais qu'il en fait faire l'éloge dans son propre organe \ii Patrie, qu^W a, sans lèvres desserrer, laissé même les rédacteurs des feuilles conservatrices, trompés
LA IJA^TIDi: i:ou<iE 8 ]
par ses n'claincs de charlatan, dire tout le bien f|U*ils pensaient de son i»rétendu drame.
Et remarquons bien que chaque fois que M. Fréchette fit louanger par la [jresse Pajiinenu et VJExf'lé, hx i»lns large part dos éloges fut pour le dernier, qui, au fait, valait, sous le rapport de F invention et du style, dix fois mieux <[Uc le premier.
Lisons d'abord ce que la P<it)ie publiait le 12 avril 1880, c'est-à-dire deux mois avant la première représentation du Retour de V Exilé:
M. Frc'ciiette est MctucllcmciU en trnin (récrire un nouveau drame qui aura pour titre, creyous-ntjus, I.e 1iet(nir de V K.rilé, et (jui sera i-eprésenté alteruativemont avec rapinrau au TliéAtrc Ivoyal A l;i lin du mois i\o mai.
Nous prc<lisons à iKitre ami un succès ma<^uili(jUe, <]u'ii m-'riti; tant et à ni j u ut r titre, ci nous saluons en lui le fondateur du drame fianco-canadicn (t du tlu'âtre national.
OÙ en est nuiintena\it M. Fréehctte avec la déclaration ([u'il vient de faire à >nn copain ?
Après rm'il a atlirnu' soleiiiu'llenu'iit iruNoii- v\\ (pie (piinxe jours — ([uinze jours avant la première représentation de V Exilé — pour dramatiser la Bustnlc Jioin/i. le jnni'nal la P'ifrit\ v\\ prouxant (|u'il travaillait, d('s U' 12 avril, à cette pit'ce, — (pii devait être jout'e polir la première lois le S juin suivant, — vient de donner à M. l'^n'elietti» le ]dus
82 DIUX COPAINS
durable certificat de menteur que j'aurais voulu lui décerner moi-même.
Le 5 mai, un mois et plus avant la première de V Exilé, la P(//?^^e revenait à la charge et publiait l'ëbouriftante réclame suivante, écrite probablement par M. Frécbette lui-même :
L'art dramatique a cto peu cultivé jusqu'ici par nos hommes de lettres. Ce ne sont cependant pas les sujets qui font défaut. Notre Canada français a ses annales glorieuses, et notre société canadienne ses ridicules particuliers, où l'on trouverait des matériaux abondants pour la création d'un théâtre national.
C'est là que M. Fréchette a recueilli le sujet des deux drames qu'il est sur le point de soumettre à l'appréciation du public.
Le Retour de V Exilé, dont la presse a fait mention, est maintenant terminé et sera produit alternativement avec Papineau dans le cours d'une série de représentations qui auront lieu au Théâtre Royal vers la hn du mois.
Cette pièce dramatique, comme son aînée, est parfaitement réussie. M. Fréchette y a fait preuve d'un talent dramatique hors ligne et d'une connaissance complète des ressorts de la scène. L'intrigue est conduite avec une rare habileté ; l'auditeur s'étonne de la facilité avec laquelle l'auteur réussit â dérouler sa trame compliquée avec art el'incidents et de situations aussi variés qu'émouvants, qui s'enchaînent et se succèdent d'une manière irréprochable. L'intérêt est très bien soutenu dans tout le cours de la pièce, et le dénouement admirablement ménagé.
Comme études de mœurs canadiennes, IcBctour de V Exilé ne
LA liA.STIDE IIOUCJE S-'î
laisse rien à drsirer. Lci canictères y sont dessinés de main <l(' maître, et le dialogue, tantôt pathétique et d'unj élo- <[Uf'nce entraînante, tantôt vif et pétillant, se déroule avec un naturel charmant.
Kii t'îice (U' preuves au.ssi fond royautés que le sont 1rs citatious ci-dessus, qu'est-ce (|ue va dire la colouio française de Montréal, à qui ^f. FiN^'clictte devait, il'après lui, r('X[)licati(.)u ([Uc Ton sait, p mr Vn'-tinlf fie s<t ré pli t(iti(,ii /
La iv[nitatioii de M. 1^'ivcliette !
JiC '24 mai, M. L,-< ). David, odieusement induit •cMi erreur par le lutui* lauréat ou ((uelqu'un dr seamis, faisait dans Y Opinion Pifhli juc ra[q)réciatiou suivante de V Exilé, (pii était terminé le ô mai et peut- être longtemps ii\ant cette date, imisquc M. Frécliette n'a\ait fait (pie transci'ire la U>isti>le RoiUje :
\.v lletuiir (!<• l' l'ifili , ^i^w nous n'avnu.s j);i.s «ntriidii, rsi, tlit-uii, aiiph-'uuii', sous certains raj)p(»rts, îl J'apinr m.
Les d(Hix pièces seront jouées à l:i lin de e.^ mois A Montréal et à l^)uél)(»(' le soir d(> la S;u"nt-Je:in-HMi>t iste vt les join-s suivants.
On p(Ul s'attendic à une v/ritaMe tVte litl* r.iii i' ; c c sei;i lii nnissance ou le haplènie du drame euuM lien.
( )n a \n d;ni< mon L'Oirént comment ci* l)aptème liltt'raiiH' fut administ r«'', — non pa^ au 'Piiéàtiv Uoval eonnne Tavait d'abord projeté Nf. Fréchctte,
s 4 DF.UX COPAIXS
mais il r Académie de Musique, — et l'on saura plus loin pourquoi le lauréot et ses acteurs ne sont pas Avenus renouveler leur farce à Québec, le jour de la Saint-Jean-Baptiste elles jours siùvcdUs.
Sans doute, les citations que je viens de faire de la Patrie sont surabondantes pour démontrer que M. Fréchette est l'un des plus grands menteurs qui aient jamais tenu une plume dans n'importe quel pays du monde, et je n'ai nullement besoin d'autres documents pour le confondre. Cependant, comme je tiens à le châtier, comme il faut, d'avoir mis autant d'audace à mentir qu'il en a mis à voler, je vais lui remettre sous les yeux certains trucs dont il s'est servi pour tâcher de faire réussir V Exile, ainsi que certains pavés qui lui furent lancés le jour où l'on découvrit qu'il n'était qu'un vulgaire imposteur.
A cette fin, je cite ce que disait la Patrie du 9 ■ juin dans son compte rendu de la première représentation du Betour de V Exilé, donnée deux mois après avoir été annoncée et moussée dans le même journal :
Après la première de Pajnneau la première de VExilé. Après le succès de lundi le succès de mardi. Certes, deux premières en deux jours. M. Fréchette fait bien les choses. Xous avons parlé si souvent de V Exilé que nous n'entreprendrons pas de parler de ses mérites littéraires. La charpente du drame est forte, élégante et durable, le dialogue est vif, mouvementé, et il y a dans chaque scène cette lerve et cette
i.A lîASTiDE koU(;f: 85
énerrjic, de laih/ue qui distini/uf^nt \c Htrlr de M. Fitclietto. Iv.'i scène se passe à Québec, et l'intri^aie roule sur l'arrivée inattendue d'un Canadien (lui a quitté son pays depuis vingt ans et <iui vient réclamer à un int<'n<lant infidèle sa fnrttine qu'il lui a confiée avant son départ. Tu p«'u l'intrij^ue des Cloches de C.ornevillr !
Eiiteiuloz-vous V Un peu rintrii;MU' des Cloches <le
Conier/illr. !
Poun^iioi pas riiitriiiMU' de la Biist'nlc 7^"/'/t' <rElie IJcrtliet ?
M. Fréclietto cspt'rait, n'est-ce pas, (|u\'ii avouant que le nn'rite de son m nvre dramatique ne dépassait pas, (juant à roi'ii;-inalité, celui des Cloches <le Cor/iedlle, le pul)lie croiiait })lus aisément (pTil ('tait le véritable auteur du Rctiniv <lr. l'ExHi'.
\ a-l-il dans la laniiMie lran(;ai>e un niol ["MHpeindre une nareille liahler'u^ ?
M. Fi-t'eli('(ti' ne se contenta point de taire »-li antcr U's louanges de rautenr de V K.ri/c dans son propre joiunal, de laisser ((Mîtes les autres téuilK's montréalaises taire chorus aprt's la P<i(r>r:\\ jioussa l'audace et le ridicule jusipi'à or^^aniser une chnpu- ipii devait, à cluKiUt' rc|ir«'sentation de cidtc piccj, l'appclei' sur la seèiie |>onr lui lu^rder de la r('s:ne s«Mis le nez.
Et la résiiu', de lait, l'ut briMée à ju-otusion s ni^hi noldc narine du hinrciif^ comme oîi peut en juger
ÇC) DEUX COrAINS
encore par la Pairie^ qui, après avoir fait un éloge à tout casser de la première de V E.rilè^ ajoutait ceci :
Soninic toute, rcprésentaticn spleiidide d'iui drame fortement eomposé et ôlégimment écrit.
]\r. riécliette fut appelé sur la scène, à la fin du cinquième acte, et reçut une nouvelle ovation de Li part du public enthousiaste,
Si M. Frécliette n'eût pas été un prétentieux imposteur, ça aurait été, n'est-ce pas, le bon moment — la première fois qu'on l'appela sur la scène — de déclarer qu'il n'était pas l'auteur de la pièce qu'on applaudissait avec tant de confiance et d'enthousiasme.
Mais son stupidc amour de la gloriole se révolta à l'idée qu'il lui faudrait renoncer aux applaudissements qu'on lui prodiguait comme dramaturge ; il laissa le public croire, toujours plein d'une admiration sincère et fervente, qu'il avait réellement écrit VE.Cf'lé, et, le surlendemain soir de la première représentation, il vint encore renifler toute la résine que ses claqueurs à gages purent brûler aux feux de la rampe sans rasph3^xier. Et voici ce que la Patrie publiait encore à la date du 12 :
Salle comble hier encore, à l'Académie de Musique, en dépit du mauvais temps, pour la deuxième de V Exilé.
Evidemment le public montréalais tient à cajoler M. Fréchctte et les artistes qui l'ont si bien secondé pen Tant
LA IJASTIDK r.or<;E 87
CL'itO SCmniUQ inriitoriiblr <\aus Ics :Ulll:ll('S (I< • 1:1 lit î 'îmI n !c
f'jinadienno.
^r. Frécliettca (jtc Jipp(>lc à ;::raiKls cris coinine (It'coiiluiiK'. car 1(» piiMic a pris l'hahitudc d'applaiKUr les artistes, mnis cIo lie .jamais oublii'i- Vante nr.
Même k la (leuxit'ine do Y Kx'iU\ il v\vi L-tv l'iicoïc temps pour W. Frccliotto d'avoiu'i' «jifil avait copi»,* .son proteiidu drame <lans Is H'isUtlc lîonje, alors qu'il y avait foule et qu'il n'y avait i>lus a eraiiidre pour Bertliet l'insuccès dont il nous a i>arl('.
La fiè\'re incurable de l'infatuation cette tois encore lui paralysa la langue, et, [»aiitin dont >a chupie organisée tirait les iieelles, il revint, la Ijoucho en e(eur, taire force saluades à l'auditoire ravi d'admiration, [»uisse retira à reculons, ti>uJours la houelie en c-(eur, empocher, l.ii m<i''ii bn'tfcinatt rmroiey les sous que venait de lui rapp(^rtor une repri'sentation domn'e, comme la [n/'eiMU-iite. dans des conditions si honorables.
La Mincir,-^ (jni n'a\ait pourtant pas riial>itinle de gâter M. i^'ri'ehetle [)ai" ses eomplimt'nts. i-rovant, elle aussi, (pfil était le vc'ritahle auteui- du lutuitr (le V K.iilé, voulut mêler sa \"oix au conei'rt laudatif ([ui saluait hi naissance du tln^àtre national, et elh» pid)lia, ;\ la inr-me date, la liât teu-^e ai>i>r«''«iation «pu' voici :
Nous exprimions hier le v. cii «pie M. rréclutle exon.Al
88 DEUX COPAIXS
son talent sur un drame non politique. Nous ne savions pas que VExil'' renfermait toutes ces qualités. Ce drame est purement un drame, et nous n'y trouvons pas matière à critique.
Après avoir analysé V Exilé, c'est-à-dire la Bast'nle Jîo/ffje, la IL'nerve ajoutait :
. Ce dr.ime est très mouvementé et contient des alternatives de triomphes et de défaites, d'espérances et de décourage" ments fort bien nn'nagées.
L\ représentation d'hier a été parfaitement goûtée par l'auditoire intelligent et nombreux: qui remplissait l'JLcadémie de INTusique, et nous n'avons qu'à souhaiter d'autres succès à iNI. Fréchette dans la carrière noiTvelle qni s'ouvre à son talent.
Le Courrier (Je Montréal ne fut pas moins élogieux,et l'on y peut lire, à la même date, les lignes ci-dessous :
L'empressement du public à encourager de sa présence les commencements de notre théâtre national est d'un bon augure. S'il va applaudir les étrangers qui apparaissent de temps à autre sur la scène, à Montré. il, il sait aussi faire des ovations à nos concitoyens qui interprètent si bien les œuvres d'un auteur compatriote ; et cette conduite des Montréalais fait grandement honneur à leur cœur et à leur intelligence.
Nous avons déjà dit que nous remettons à plus tard notre humble appréciation du drame V Exile ; nous dirons cependant dès maintenant que, si le théâtre était toujours alimenté p:u- des oeuvres aussi morales que celles de M. Fréchette, on pourrait y assister sans danger c^t y conduire les personnes qu'on respecte.
LA lîASTiDi; i;<)U<.i-:
IJExild est un drame assez moiiveniciité, dont l'intriginest très bien nouée, et dont le dénouement arrive tout naturellement. Ce sont déjà lu des «lualités prétieuses ; mais il y a' plus : lii pièce est écrite chms un sfulf (juirrvilc h poîte.
Dans \\\\ stylo qui révMe le [xjète !
Le mot ;\ mot de la [)i'ose (KKlie liertliet.
Dans le même temps. V Opinion P"l>Jiqi(e publia le portrait de ^^. Fréeliette dans un cadi'o artistiqiiCTnent orné de deux couronnes de laurier, sur lesquelles se détachaient nettement les mots Pap'iirn II et V Exilé.
Tout eela, naturellement, était l'expression d»- Ventliousiasme du publie aveuglé parle rayonneuxiit (le la médaille draniati(iue de M. Fréchette.
Mais (piand ee bon publie eu vit le revers, (piand M. lîenjamin Globensky eut l'ait eonnaitre à des amis,— ({ui coururent aussitôt en a\ertir M. b'réchette, — (pie y Exilé n'était rien autre chose (pie la Ihisfiilc Riiu/ir dVElie Berthet, le dramaturge imju'ovisé eut beau aller di'elarer, à la trcVisième repr»'seiilaliou, (leN'anl des l)an(|Uettes \i(b's, (|u'ila\ait éeril sji niacbiiie en e(>ll;ilM»rati»>u, ee tut un (h'ehaîiu'mcnt de liué'es inde>rrii)tible et dout les oreilles du lam'riil d(>i\-ent eurorc bourdonner.
Et N'oiei ce (jUe M. Tmi'iI i\ cl ('rri \ ait, SOUS sa siiTi'ature, dans le C^nKidltn du l'\ août de la mémo année :
Pafiiieau n'est pas le seul drame qui porte le nom de M. Fréchette. Il y a de plus le Retour de, V KxiJr, drame en einq actes et huit tableaux.
J\cndant compte de cette pièce, le Courrier de Montréal cs^ allé . il squ'à dire que le public ^ait apprécier le talent que M. Fréchette a déployé dans la création de cette œuvre. Et il a donné do plus au Retour de V KriJr un certificat déliante moralité.
Quant à la question de moralité, il n'y a pas à y toucher. Du haut de la chaire sacrée M. l'abbé iNfartineau a solennellement condamné le JiV/o^rA- de V Ksilé comme une œuvre profondément immorale.
Le fond du drame est donc juiié. Reste la partie littéraire.
Le Njuveau ^fonde a déjà fait connaître en ([uoi consiste la eotlaborai ion dont il est question. Le drame de M. Fréchette est tout simplement un roman d'Elie Bertliet condensé. Notre drarnaiurf/e a tout bonnement pris la Ba><tide Rouf/e publiée en 186Ô et y a fait de larges coupures, ne changeant à peu près que les noms propres.
Curieuse manière de collaborer, en vérité !
Pour convaincre le public qu'en eflet le drame de M.. Fréchette est une copie servile du roman deBerthct, je vais confronter quelques extraits des deux écrits.
Suit une pleine colonne de citations.
Je pourrais, ajoutait M. Tardivel, continuer ces citationsad Hhitntii, car d'un bout à l'autre V Exilé n'est (pi'une copie de la Bastide Bouffe. Mais je crois en avoir assez fait voir pour édifier le public sur le talent que M. Fréchette a déployé dans la création de cette œuvre.
Quelque temps après, la Minerve^ qui avait fait à M. Fréchette les éloges r[u'on a vus, publiait presque
i.v l'AsTini-; i;oL(;e 91
rii entier la Ihisi'ale Romjc et VEx'>lt% pour les comparer, eu faisaut précéder cette comparaison par les ligues qui suivent :
L'accusation (jne nous loitniis contre >[. Frccliettc < »t ' xcessivenicnt grave. Prouvée, elle peut sullire ;\ (.Ictruirc la : l'putation littéraire le mieux assise. ^lallicureusenu-nt pour notre lauréat, nons sommes eu mesure d'étaMir cette lecusation de/n'.r àla satislaction ou plutôt à la stupélactioii (le ses apologistes les plus l'crvcnts.
D^s aujour«rinii nous commenrons à un ttre (U reganl le texte d'P^lîe Berthet et le texte travesti plus <>u moins grossièrement (le 31. Fréchctte.
Déjà cettesuperclieric a été si ;nalée dans un aut re journa' : mais clic n'a pas été démas<|Uée d'une ra(;on açs;'Z complètement. M. Frécliett(^ n'a pas seulement plagié <4Uel<|U(< j'assages, comme on va le voii-. mais c'est à j-eine s'il pi'ut revendif|Uer la i)at<rnité de <|nrl(|nes ])ages, de (piehjucs '•outs de dialogues.
Il a voulu doimer une couleur cana^lienne à uuosccuc<|ui se passe aill(MU-s. Mais riial.il d'empruiU per.M^ partout ; il n'a pas eu s(HiIement 1(> tact de supjirinH r une toule de clioses lui ni' sauraient avoir été dit(\s ou laites ici. .lamais pi rsonnages cana<liens n'ont tenu 1(> langage ([u'il leur prêle. Saul" (luelques plaisant eri( s de mauvais a!<ii, empruntées a i langage populair(>, rien «[ui sente le tern>ir. Tardon, il a un mérite : il a changé h s noms d(> la |»ln| art vies pcrsrnnagis du roman d'Flie r.ertliet." '
Et a[»res un ('reiiiti'ii'iciit eoinnu' ianiai> inip«»>i«ur lu' reçut (le la part des journaux, après l\'\plosion
Voir le I.(tii ii'id.
92 DEUX COI'AIXS
(le sarcasme et de mépris (j^u'on vient de voir contre sa fameuse collaboration^ M. Fréchette a encore l'efFronterie de venir nous expliquer son plagiat de
Décidément, le huiréat est — selon le mot de ses propres amis — tout à fait mûr pour la Longue- Pointe.
En tout cas, l'explication que M. Fréchette a donnée pour la colonie française de Montréal, relativement à la Bastide lion g c^ vient de mettre le sceau à sa réputation. Et, de même que Tipitte Vallerand de ses Originaux et Détraqués remporta la " torquette du diable dans un concours de sacres ", il esc parvenu à obtenir, sur le tréteau de foire où il se débat depuis trente ans, la palme du plagiat à outrance et du mensonge à jet continu.
J'oubliais. Après avoir raconté — à la façon d'un Marseillais décrivant à un Parisien la Cannebière — comment il avait dramatisé la Bastide Ronge d'Elie Berthet, M. Fréchette s'est renversé en arrière, et, la figure rayonnante de satisfaction, les lèvres large n) eut oaverte^, il a ajouté : ■
— Et voilà rbistoirc de mon grand phigiat.
Et Marc Sauvalle, riant sous cape, de reprendre :
— -Ma foi, Monsieur, elle m'intéresse à ce point que je ne puis m'empêeher de vous demander celle des petits.
LA r ASTI DE noUOK *X\
Et M. Frcclictte a poursuivi :
— Ali ! quant îiux petits, par cxeniplc, c'est uiil' tout autre allairc. S'il s'agit d'avoir plagié des prépositions et dos adverses, pour, avec, (hjmix. alors, jianrfant, et des substantifs, le soh'if, J(s ro^'a".'*, avec les Dlaeaiix, les niih, la hrise, les hranclici, les fm il /en, l'rcarcr, les racines, <[i:aMd je parle d'un ;iil»ro, je l'adinds, mes rapints sont presque aussi nonil»rcuscs que celles de N'ietor Hugo et i\o Lamartine.
Tour C(> qui est des plagiats de cette espèce, j(^ in'av<»ui coupal)le; je n'ai, (\\\ reste, lait (|ue cela toute ma vie : plagier le dieti()nnair(>.
]\r. Fréclicttc veut, siius doute, faire allusiou mu <lictioiinaii'e de Laronssp^ où il a plag'ié deque)i taire tout uu volume : la J^ctUc Histoire des Rois île France '.
Oui, <;a doit être le dietiounaire de Larousse dont il \'eut uous jcirler ici.
Autr(Mlioso est des phrases ([ui se ressemldent. Ici, il y a ce qui s'appelle la rencontre, la réminiscence involontairi'. < t le démarcjuage.
1/1 i-eneoiitrc enr.stitue nue simj>le curiosité en littérature.
Va\ etrcl, l;i l'cncolil re i-ii li 1 1 ('nit 11 Te est UUe eurioit(', (t je n'en eoiin;ii> [>as de [dus auuisnuti' (jUe eelle-ci, par eXelupK' :
Al'irs pourquoi vous a-t-ell'' aj)i clé ? L(\"< amoureux ont 1 — Vnir !«• I.nun'»a.
(rrtranges idées. A ventre plaoo, joaiio homme, savcz-vous ce que je ferais? J'irais trouver Zi/^^f^'f^/, je lui demanderais une explication franche et précise en présence de ces dames.
FEECHEÏTE
Alors pourquoi vous a-t-elle appelé ? Les amoureux ont d'étranges idées. A votre place, jeune homme, savez-vous ce ■ que je ferais ? J'irais trouver Jo/i/i, je lui demanderais une explication franche et précise en présence de ces dames.
Je le répète avec le lauréat, la rencontre en littérature est une curiosité.
La réminiscence involontaire trop répétée constitue un manque d'originalité ; le démarquage, lui, est un vol calcule et constitue le plagiat, c'est-à-dire le brigandage littéraire^ une des choses les plus honteuses qui soient.
C'est très vrai ; et, pour ne citer qu'un exemple, quand M. Fréchette démarqua Tépître à Lamartine pour faire celle qu'il adressait de Chicago à M. Lemay, il fit une des choses les plus déhonorantes dont puisse se rendre coupable le dernier écrivassier.
Que dire donc de son CaiVeux décalqué du Ca<i;eu.r de M. Taché ?
Or, voyons ce qu'on me reproche. Un vers ([u'on dit emprunté à Leconte de Lisle, un vers que j'ai écrit en 18(32, quand le peintre Falardeau a visité Québec pour la première fois après son départ j^our l'Europe. A cette époque, Leconte de Lisle avait publié des vers, si l'on veut, mais il était encore relativement inconnu même en France. Ce n'est qu'en 1875 ou 187G qu'on a entendu prononcer son nom pour la première lois au Canada.
LA j'.ASTiDî-: K(»u<;k 95
M. Frécliettc prolend que Lccoiito de Lisle était relativement inconnu, en 18G2, mAine en Franci'.
Pour prouver que Leconte de Lisle était parfaitement connu des Parisiens, non seulement en 1862, mais dix ans auparavant, je transcris les lignes suivantes, publiées dans le Mo/tf/r Poétiqw de 1884, sous la signature du poète Louis Tiercelin :
Le proiiiior volume de Lconte de Lisle, inipriiné chez Ducloux, parut en ISÔ^, sous le titre de Pot nir.i Antiques. L'n second volume, Pocnies et J'nrsies, lut (?dit^,peu de temps après, par Ta ride, lo prcdcîcesseur, sons les galeries de rOdéon, d<\s éditeurs Marpon et Flamniaiion.
Larousse dit la mCMuc cIio.h'. On v peut lire, de jdus, (pie les Pornns cl Poésies furent refondus. On peut aussi constater, en lisant la première édition de ce volume et les Pohufs Burbircs du même auteur, publiés en 18(12, qu'une grande partie de ce dernier volume — (pli (contient le vers que ^L Fréchette a volé }K)ur le glisser dans sa pièce au chevalier Falardeau. — [)rovient des Pohin'x et Poén/'es édités en 1 8 ")4.
Oui, (pioi (ju'en dise AT. Fréeliette, on eonnaissaiî en France Leconte de Lisle non s.Milenient (Mi L^i'>2. non seulement en 18r)2, mais Lii-n des années plutôt, puis(|u'il est a\('i'(' (pTuii poètr n'é'dite ses vers en volume (|Ue longtempsajirès (pTilt'ii ;i i>nl>lit' des spécimens d:ui> le> difl'éi'enls journaux v[ re\ues de son pays.
93 DEUX COPAIXS
Au fait, comment un écrivain pourrait-il espérer écouler ses livres s'il n'avait au préalable donné des preuves de son talent?
Et puis, en supposant que Leconte de Lisle ne fut pas généralement connu des Canadiens en 1862, est-ce que M. Frécliette, un homme du métier, devait nécessairement ignorer les vers de ce grand poète ?
Mais est-ce qu'il y a beaucoup de Canadiens qui connaissent Yann Nibor et Salvinien Lapointe ?
Ce qui n'empêche que M. Fréchette sait par cœur des vers du matelot-poëte de la Bretagne et du cordonnier-poëte de Paris, dont les moindres productions valent tout ce que le hinréat a publié.
D'ailleurs, M. Fréchette a d'autant moins raison d'essayer de faire croire qu'il ignorait Leconte de Lisle en 1862, qu'à cette époque le futur lauréat fréquentait Crémazie, qui était libraire et se faisait expédier par les grands éditeurs de France toutes les primeurs des poètes du jour.
Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à M. Fréchette, et laissons-le mentir tout son soûl.
On me reproclic aussi quatre mots que j'aurais volés à Mme de (Urardin. Or, quand ces quatre mots de moi furent I ubliés, dans le Journal de Québec, j'étais encore au collège, et ceux qui ont lait leurs études dans notre pays savent si les collégiens ont l'habitude de se plonger dans les œuvres de Mme de Girardin pour y chercher matière à plagiat.