‹ Deux couronnesChapitre 11 sur 18 · A IS N A · texte numérisé non relu

A IS N A

Richard, c'est mylord qui demande à te parler. {Bus.) Si c'était pour ta pièce, ne le rebute pas; ce sera un protecteur.

RICHARD, avec douceur.

Je sais ce que j'ai à faire, ma mère.

ANNA

Mylord, voici Ricliard, celui que vous demandiez; l'auteur du drame que...

STANLEY, froidement.

Laissez-nous, s'il vous plaît.

ANNA

Oui, mylord.

RICHARD

Allez, ma mère; monsieur ne me retiendra pas long-temps.

Anna sort. STANLEY.

Cette femme parle beaucoup.

RICHARD

A cette réflexion, je dois reconnaître l'auteur laconique de ce billet.

STANLEY, après ij avoir jeté tin regard. Lui-même, monsieur Richard... Veuillez me donner un siège, s'il vous plaît.

RICHARD, après un instant d'hésitation, le lui donne et en prend icn pour lui-même' .

Je suis prêt à vous entendre, monsieur.

STANLEY, froidement.

Je suis lord Stanley .

RICHARD

Je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

STANLEY

C'est aussi la première fois que je vous vois; et cela n'a rien d'étonnant, nous vivons dans un monde si différent 1

RICHARD

C'est vrai, mylord, je suis constamment avec nos auteurs, nos journalistes, nos hommes d'esprit.

STANLEY

Nous ne pouvons nous rencontrer. Mais venons au motif de ma visite... on joue ce soir à Drury- Lane un drame que l'on dit être de vous.

RICHARD

Et l'on a raison de le dire, mylord.

STANLEY

C'est à ce sujet que je veu\ vous entretenir.

RICHARD

Je ne vous comprends pas, mylord ; veuillez aborder plus franchement la question î

STANLEY

Aussi bien n'ai-je pas besoin de détours pour vous dire ce qui m'amène. Il nous est revenu... je parle de mes collègues, les pairs du royaume... que dans cet ouvrage vous vous attaquiez vch'';mentement à la noblesse.

mCUARL).

Qui a dit cela?

STANLEY

Nous avons pitié de votre esprit, qui prendrait là une fausse route; le succès ne durerait pas long-temps; et qu'est-ce qu'un succès basé sur une cause aussi peu digue?... ce serait un triste début.

RICHARD

Mais, mylord, je ne puis vouscoinpreudre : il n'y

* Stanley, lUcliarJ .

a dans ma pièce rien d'insultant ni de scandaleux.

STANLEY

Prenez garde, monsieur Richard, vous joueriez là une dangereuse partie, que vous perdriez bien sûrement.

RICHARD, avec impatience.

Pour la perdre, il faudrait d'abord que je l'eusse engagée.

STANLEY

Oh!,., il est inutile maintenant de dissimuler, et s'il faut ajouter un poids de plus dans la balance, je vous dirai que l'on m'a chargé de vous offrir une somme de cinq mille livres sterling, en échange du retrait de votre pièce.

RICHARD

Pardon, mylord; est-ce votre faute, est-ce la mienne?... mais votre phrase m'a semblé obscure.

STANLEY

Elle est très-claire cependant. Nous avons assez de pouvoir à la chambre haute pour obtenir défense expresse ; mais nous voulons agir de bon accord, et...

RICHARD

Et vous venez me dire : Combien la vends-tu ? nous te l'achetons à tant la page. J'ai compris cette fois.

STANLEY, se levant.

Alors ce doit être une affaire terminée; je vous compte les cinq mille livres, et nous nous rendons chez. ..le directeur. ..cela s'appelle comme ça, je crois... que nous indemnisons de ses frais. RICHARD, fjui s'est levé en même temps.

Un instant... un instant, mylord I Vous allez aussi vite en affaire qu'en paroles, et vous devez faire une consommation bien complète de tous vos instans, car vous les employez à ravir; seulement, en agissant avec tant de promptitude, sans se donner le temps de la réflexion, on peut se fourvoyer, et c'est ce qui vous arrive aujourd'hui.

STANLEY

Que dites-vous?

RICHARD

Je dis, mylord, que vos cinq mille livres sterling sont mieux dans votre bourse que dans la mienne, et que par conséquent elles ne serviront pas à payer ma plume. Vous devez savoir d'ailleurs qu'on ne peut acheter ce qui n'est pas à vendre.

STANLEY

Je m'attendais à tout cela. J'ai déjà acheté cinq plumes de poète et une douzaine de pamphlétaires.

RICHARD

J'espère, mylord, que vous ne me rangez pas dans cette classe. Ce n'est point un libelle que j'ai voulu diriger contre la noblesse d'Angleterre, que je respecte comme tout bon Anglais doit le faire. Ce n'est point par le scandale que j'ai voulu me faire un nom ; et vous ne pourrez jamais étouffer avecde l'argent les élans du génie, quand ils partiront du cœur.

to

IMAGASIN THEATRAL.

STANLEY, froidement.

On m'a donné plein pouvoir jusqu'à dix mille livres.

M'offririez-vous les diamans de la couronne, vous me trouveriez aussi inflexible.

STASLET.

Mais, en échange de vos refus dédaigneux, je puis vous offrir un logement...

RICHARD

A la Tour de Londres, n'est-ce pas, lord Stanley? où était Thomas Otway quand il flt Venise sauvée. Eh bien! nesavez-vouspas que son œuvre est sortie radieuse, perçant les murs de sa prison trop étroite pour elle? La mienne sera plus heureuse; elle y rentrera glorieuse et célèbre, pour adoucir mon isolement.

STANLEY

Vous me faites de la poésie, là, monsieur Richard, et ce n'est pas pour cela que je suis venu.

RICHARD

Vous êtes venu me proposer un marché qui ne pouvait se conclure. Eussé-je dû me vendre d'abord, je n'aurais pas voulu vous voler, et. en bonne conscience, vous croyez le scandale plus grand qu'il ne sera.

STANLEY

Ah çà ! qui diable vous croyez-vous donc, mon cher, pour vous montrer aussi dur, aussi intraitable ? N'est-ce pas une singulière prétention de votre part, de vouloir lutter contre nous?

RICHARD

Mais je ne veux pas lutter, mylord, je veux mon droit. Si vous saviez quel avenir est attaché pour moi à la représentation de ce drame!

STANLEY

Ah! ah! nous n'offrons pas assez!... C'est peutêtre vrai, dix mille livres sterling ne sont pas...

RICHARD

Ah! par Dieu, mylord, ne savez-vous donc parler que par chiffres, comme un marchand de la Cité? Est-ce que je vous parle de cela, moi ? Vous ne savez donc pas qui je suis? Un des vôtres peutêtre?... car c'est sur les marches de Saint-Paul que j'ai été exposé, il y a vingt ans, et la richesse des vêtemens qui me couvraient témoignait assez de mon origine. Eh bien! rejeté par l'orgueil du sein de ma famille, j'ai voulu que l'orgueil me rappelât... non l'orgueil seul, car dans mon oeuvre, où je me suis peint, j'en appelle aussi à la nature. Je serai là, demandant à toutes ces femmes un cri du cœur qui puisse me faire reconnaître ma mère, ma mère, qui m'entendra sans doute, qui pleurera peut-être, et qui m'appellera. J'y compte.

STANLEY, troublé depuis les ■premières paroles de Richard.

Quel événement!... Et c'est lui justement!...

RICHARD

Eh bien! mylord, comprenez-vous maintenant? et pensez-vous que je puisse recevoir vos dix raille livres sterling?

STANLEY, toujours à part.

Cela devient plus critique. Quelle diable d'ambassade ai-je acceptée?

RICHARD

Malgré la brusque enveloppe dont vous vous êtes revêtu pour me parler, il y a un cœur chez vous, sans doute, et c'est à lui que je m'adresse. Vous ne croyez plus, j'imagine, me voir renoncer aussi facilement à l'espoir dont je me suis bercé, à présent surtout que je touche à l'instant décisif.

STANLEY

Et voilà ce que tous, et moi personnellement, nous voulons empêcher. Tenez, j'espère vous trouver raisonnable. Il se peut que vous ayez raison, que cette histoire de votre naissance soit vraie. Eh bien! quelle conséquence en pourriez-vous tirer? Vous imaginez-vous que votre mère, émue de vos vers et des larmes de votre représentant, ira se donner en spectacle, les bras hors de sa loge, et demandant à haute voix son fils?

RICHARD

Cela peut arriver ainsi, mylord.

STANLEY, froidement.

Cela n'arrivera pas, monsieur Richard; maintenant moins que jamais, car jesauraiymettreordre. RICHARD, avec explosion.

Vous connaissez donc ma mère, lord Stanley?

STANLEY

Oui. Je le crois, du moins, à certains rapprochemens, et c'est ce qui doit vous faire accepter mes offres. Cet événement a fait quelque bruit dans son temps... Réveiller les soupçons, appeler les railleries du peuple sur une famille illustre, ce serait un mauvais moyen, convenez-en. Lorsqu'on cherche à acquérir un nom, est-il nécessaire d'avance de le salir?

RICHARD

Mais je vous répète...

STANLEY

Toutes vos raisons sont autant de folies !... Ce n'est pas sans de graves motifs que votre mère s'est séparée de vous...c'estun rêve que vous avez fait lorsque vous avez pensé qu'elle pourrait un jour vous léguer son litre.

RICHARD

Son titre?... Ce n'était pas son titre que je voulais, mais son amour, ses baisers, ses larmes.

STANLEY

Mais pardon , nous sommes très-loin de mon premier but. Et cependant la route dans laquelle nous nous sommes engagés peut nous y ramener. Renoncez à vos projets, ou craignez-en l'issue. Les ennemis puissans que cet éclat vous attirerait...

RICHARD

Des ennemis ! je n'en ai pas d'autres que ma destinée... mais bien loin de mon cœur la pensée d'affliger ma mère ! Ecoutez-moi, mylord : la connaissez-vous assez pour répondre d'elle?

STANLEY

Je vois qu'il faut vous livrer la plus grande

partie de mon secret pour conserver l'autre,.. Eh bien! c'est votre mère qui m'envoie.

RICHARD

Elle !

STANLEY

La coïncidence de l'action de votre pièce et de l'événement qui fit Je maliieur de sa jeunesse lui a fait craindre un scandale qu'à tout prix nous devions éviter.

RICHARD

Et elle m'a fait offrir de l'argent, à moi, son Qlsl

STANLEY

C'était à l'auteur que je parlais... Qui diable aussi eût pu penser...?

RICHARD

Que l'enfant n'était pas mort de faim ou de froid, n'est-ce pas? qu'un jour il serait encore là, demandant avec amertume la place d'où on l'a chassé, le nom dont on l'a déshérité, les caresses dont on l'a sevré?

STANLEY

Ah! nous retombons dans les idées surnaturelles! quittez donc un instant votre manteau de poète, et soyez homme. Votre reconnaissance est impossible: votre mère la voulût-elle , sa famille s'y opposerait; il faut donc, puisque cela ne servirait à rien, que la représentation n'ait pas lieu.

RICHARD

Vous m'avez imposé vos conditions, mylord, je vais vous dire les miennes. Quoiqu'il soit bien tard pour retirer ma pièce, je puis encore le faire; mais savez-vous ce que je veux en échange? que vous me conduisiez près de ma mère , que je puisse me jeter à ses pieds, qu'elle sache qu'il y a sur la terre un être pour lequel ses prières seront efficaces, un être pauvre et obscur qui renonce à la gloire et à la richesse pour l'entendre dire une seule fois : Mon fils ! Voyons, mylord, vous qui êtes ici son répondant, ne pouvez-vous accepter pour elle î est-ce qu'elle vous désavouera ? est-ce qu'elle me maudira d'avoir préféré un instant de sa vue à l'or que vous me donniez en son nom ?

STANLEY, à part.

La voir! non, cela deviendrait trop dangereux.

RICHARD

Répondez-moi donc, mylord.

STANLEY

Vous mettez le pied sur un terrain où je ne pourrai vous suivre. Je vous le répète, contentez-vous du beau rôle que vous pouvez jouer. Les bienfaits de votre mère vous récompenseront.

RicuARD, blessé.

Mylord, cet entretien a duré bien long-temps; deux mots seulement : la guerre ou la paix !

STANLEY

La paixl mais aux conditions que vous savez. RlcUARn , éclatant.

Ah ! voilà tout ce dont on me croit digne, une misérable pension!.,. Merci à ma pauvreté, qui me rend i)lus grand lorsque je repousse du pied cet or qu'on me jette! merci à mon génie, qui de-

main placera ce nom de Richard Savage dans toutes les bouches, et lui donnera un éclat plus brillant encore que celui qu'on lui refuse!

STANLEY

Demain direz-vous merci au shérif qui vous enfermera dans la Tour de Londres?

RICHARD

Où Londres entier viendra me chercher, viendra demander ma liberté, qu'on me donnera, mylord, réclamée qu'elle sera par la voix du peuple. Vous ne l'ignorez pas, la voix du peuple, c'est la voix de Dieu !

STANLEY

Tant pis ! Dieu ne fait plus de miracles. Ainsi voilà votre dernier mot?

RICHARD

Oui; car je suis fort de mon bon droit; car une fois que vous aurez franchi le seuil de cette porte, vous n'y pourrez rentrer, m'apportiez -vous la couronne ducale et le manteau de pair?

STANLEY

Vous rêvez encore, monsieur Richard : puisse le réveil ne pas être aussi terrible que je le crains! Vous pouvez réfléchir. A ce soir donc !

RICHARD

A jamais, mylord!

Stanley sort impassible.

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