EDOUARD MOREAU
LE SIEGE
Genève
Genève, 1871. — Un soir, au sortir d'une réunion de la Société des Proscrits, (i) Arthur Arnould (2) a reçu de Paris une lettre, qui nous donne quelques nouvelles de ceux dont nous n'entendons plus parler... Edouard Moreau. Nous nous sommes souvent demandé ce qu'était devenu Edouard Moreau, membre du Comité Central du 18 mars, commissaire civil (en mai) auprès du délégué à la Guerre, alors Delescluze, puis, jusqu'à la défaite, directeur de l'Intendance... Gouhier, (3) qui a beaucoup connu Edouard Moreau, raconte que Moreau est à
(i) Dès leur arrivée à Genève, les proscrits de la Commune s'étaient groupés en une Société d'aide fraternelle. La plupart d'entre eux, si ce n'est tous, avaient atteint la terre d'exil dans une situation précaire.
(2) Arthur Arnould, membre de la Commune.
(3) Charles Gouhier, membre du Comité Central. Voir Mes Cahiers rouges, VII, pages 5o et suivantes.
Edouard Morean
Londres, ne voyant personne, vivant complètement isolé. Le bruit a couru qu'avant son départ il avait fait remettre au Gouvernement, par une personnalité connue, 40.000 francs, reliquat de la caisse de l'Intendance dont il avait les clefs... Mais, personne ne peut contrôler les dires de Gouhier. Voici la lettre d'Arthur Arnould, qui était du quatrième arrondissement, comme Moreau... Moreau n'est pas vivant. Il a été fusillé à la caserne Lobau. Arrêté rue de Rivoli. Conduit à la Cour martiale du Châtelet... Gela s'était déjà dit... Les journaux l'avaient raconté... Mais, les journaux... n'avaient-ils pas dit aussi que Vallès avait été fusillé. Et Billioray, et Vaillant, «5t le père Gaillard, (i) et tant d'autres... Or, Gaillard est là, avec nous, qui écoute la lecture de la lettre d' Arnould. Vallès est à Londres, de même que Vaillant. Les renseig-nements apportés par la lettre d' Arnould sont brefs. Moreau, pris au moment où il rentrait chez lui, le jeudi matin de la Semaine, avait été emmené par les soldats. Quelqu'un l'avait reconnu, au milieu du peloton en armes, suivi, vu entrer au Châtelet, revu accoudé au balcon de la galerie du premier étage, ouverte sur la place. Il était parmi ceux qui attendaient d'être conduits à la mort... Il ne pouvait y avoir le moindre doute. Edouard Moreau, fusillé à la caserne Lobau, dormait en ce moment dans l'une des fosses creusées, pour l'ensevelissement des victimes, dans le square Saint- Jacques-de-la-Boucherie... Ou, relevé, avait été transporté vers l'un des charniers où l'on versait les cadavres, à Montparnasse, hors des murs... Où?
(i) Gaillard père, directeur des barricades.^ Voir Mes Cahieï^s rouges, IV, pages 106 et suivantes.
IIO
Et nous nous mettons à causer de Moreau. Qui parmi nous, l'a connu? Arnould évoque ses souvenirs. Trente à trente-cinq ans, portant haut la tête, les yeux bleus, la chevelure luxuriante, rejetée en arrière, la barbe blonde entière. Toujours en civil. Parfois un képi de simple garde... Gouhier interrompt... Moreau, d'après lui, a été joué aux Français. Il était de famille noble, et cachait son vrai nom. Et Gouhier s'engage dans un éloge enthousiaste de Moreau, qui a été son ami de tous les jours, depuis le i8 mars, où il l'a vu pour la première fois, ou l'une des premières fois, jusqu'à la fin. Il ne l'a quitlé que le mercredi, à la mairie du onzième, après la fusillade de Beaufort. (i) Il n'a pas revu Moreau... Gouhier confirme, ce que nous savons tous, que Moreau fut désigné par ses collègues du Comité Central pour rédiger les premières affiches...
On continue de causer... Très peu d'entre nous ont connu Moreau pendant la Commune. Gaillard, qui commandait les barricades, ne l'a jamais vu. Massenet (2) non plus. Noro, (3) qui a vécu longtemps dans le quartier de l'Hôtel-de- Ville, où habitait Moreau, ne le connaît pas. Arnould ne l'a rencontré à la Mairie qu'à de rares intervalles. Seul Gouhier l'a fréquenté assidûment. Il était avec lui au ministère de la Guerre. Il l'a suivi partout. Pourtant Gouhier n'a pas connu Moreau avant la fin du Siège. Il a fait sa connaissance au Vaux-Hall j à la réunion d'où sortit la Fédération de la garde nationale... Moreau n'a jamais signé, pendant le Siège,
(i) Voir Mes Cahiers rouges, II, page i3:j.
(2) Massenet de Marancour, commandant d'armement.
(3) Noro, chef du 22^ bataillon, pais de la 7== légion.
Edouard Moreaii
aucune affiche. Ni l'Affiche Rouge du 5 janvier 71. Ni l'affiche du jour de l'entrée des Prussiens... (i) Il n'était pas du 3i octobre, ni du 22 janvier. 11 n'était pas de la Gorderie... (2) D'où vient-il? Comment a-t-il fait irruption, brusquement, sans antécédents révolutionnaires, dans le grand mouvement du 18 mars?... Sa vie reste enfermée, mystérieuse, presque énigmatique, entre son entrée à l'Hôtel de Ville, et la fin tragique — maintenant, nous en sommes sûrs — à l'infâme caserne
Lobau.
rencontre
1910. Quarante ans après. Dans une maison amie, je suis présenté à une dame, âgée, pleine de distinction, qui, tout de suite, quand nous fûmes seul à seule, met la conversation sur la Commune. Elle a lu mon récit des otages, (3) le chapitre de l'Archevêque, où je raconte la mort du capitaine de Beaufort. Nous causons. Les souvenirs se pressent sur les lèvres de mon interlocu-
— J'ai —
me dit-elle —
beaucoup connu monsieur de Beaufort... Charles de Beaufort, cousin germain d'Edouard Moreau... Tous deux habitaient chez leur tante, madame de Bauvière, 10, rue de Rivoli... Edouard Moreau, arrivé à Paris dans les premiers jours d'août 70, y avait retrouvé son cousin. Depuis, ils ne s'étaient plus quittés... Beaufort, dans un bataillon de garde nationale du faubourg Saint- Antoine... Monsieur Moreau dans le i83° bataillon du quatrième arron-
(i) Voir la reproduction de ces deux affiches dans Les Murailles politiques françaises, pages 490-1 et 971. Paris, Lechevalier, i8;j3.
(2) Salle de la rue de la Corderie-du-Temple, où siégeait le Comité des Vingt arrondissements.
(3) Mes Cahiers rouges. Cahier II, pages iS^ et suivantes.
dissemént... Quand monsieur Moreau arriva à l'Hôtel de Ville au i8 mars, Charles de Beaufojrt l'y suivit, pour entrer, peu après, au ministère de la Guerre, en qualité d'ofiicier d'état-major... Vous savez que l'infortuné monsieur Moreau a péri à la caserne Lobau... Je l'accompagnais quand il a été arrêté, le jeudi de la Semaine de Mai, rue de Rivoli, chez sa tante. La veille, Charles de Beaufort avait été fusillé, comme vous le racontez, à la Roquette... Charles dé Beaufort... Je le vois encore, grand, mince, toujours coquettement coiffé, avec sa chevelure noire, ses yeux bruns, très élégant dans son uniforme de capitaine adjudant-major, aux aiguillettes d'or sur la tunique bleue. Brave, dévoué. Sa mort, tué par les siens, fut une abominable erreur...
Ces quelques phrases de ma visiteuse m'apprenaient bien des choses. Peut-être allais-je savoir, en entier, qui était Edouard Moreau. Je hasardai une interrogation.
— Mais, avant la guerre, où était Edouard Moreau ? D'où venait-il, quand il arriva à Paris dans les premiers jours d'août ?
— Monsieur Moreau était à Londres quand éclata la déclaration de guerre. Il y était depuis 1868, date à laquelle il avait quitté Paris, avec sa femme et son jeune enfant... A Londres, il s'était intéressé dans une affaire de fabrication de fleurs artificielles, (i) Dès que la guerre fut déclarée, sa résolution fut vite prise. Il ne voulait pas, lui, très patriote, rester à l'étranger quand il pouvait servir son pays. Il rentra en France vers le i5 août, et se dirigea tout de suite sur Paris, où il arriva vers le 20... Je l'y voyais souvent. Moi-même je m'étais engagée, pour la durée de la guerre, dans les ambulances des Sœurs de France. Je fus attachée, jusqu'à la fin, à la brigade du général de la Mariouse, avec séjour à Bobigny, route de Saint-Denis... Monsieur Moreau
(i) C'est peut-être pour cela que Lissag-aray (Hist. Commune, édition Dentu, page 112), qui ignorait les antécédents de Moreau, ainsi que sa parenté avec de Beaufort, accole à son nom la qualification de « petit commissionnaire en marchandises ».
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Edouard Moreau
était, lui, au i83' bataillon, commandant Boudin. Il marcha, dans les compagnies de guerre, à Ghampigny et àBuzenval... Il était brave, d'une bravoure froide, et d'un patriotisme ardent... J'ai encore des lettres de lui...
Mon interlocutrice s'était tue, comme si sa pensée retournait tout entière vers ces lointains et poignants souvenirs.
— Mais, demandai-je, monsieur Moreau.., que faisait-il à Paris, avant de le quitter i)our aller s'installer à Londres ?
— Monsieur Moreau... je l'ai rencontré pour la première fois en 1867... Il faisait alors représenter, au Théâtre Rossini, à Passy, rue de la Tour, un théâtre qui n'existe plus depuis longtemps, une petite pièce dont je ne me rappelle plus le titre. Vous retrouverez certainement le titre de cette pièce à la Société des Auteurs dramatiques dont il était membre. La pièce, une comédie en un acte, était signée du nom qu'il portait alors, et qui est le sien, E. Moreau de Bauvière. Il donnait des articles à divers journaux littéraires. Il me lisait souvent des poésies. J'en ai conservé quelques-unes. Il composait des œuvres musicales. Il fit une messe en musique qui fut exécutée. Il dessinait des scènes charmantes. Quand je l'ai vu pour la première fois, il venait d'épouser une jeune fille, titrée comme lui. Rien ne laissait entrevoir, à ce moment, sa destinée. Rien. Il n'était pas mêlé au mouvement politique. Personne n'eût pu prédire qu'il disparaîtrait à si brève échéance, victime de l'effroyable tempête révolutionnaire...
J'étais fixé sur la personnalité d'Edouard Moreau. Je compris, alors seulement, la raison du silence fait autour de lui. Absent depuis trois ans de Paris, sans aucun lien avec aucun groupe politique, nul ne le connaissait quand il y revint en 1870. Nul ne possédait ses traits, publiés pour la première fois ici, grâce à l'obligeance de mon interlocutrice, qui voulut bien me confier
la précieuse photographie qu'elle possédait. Elle me confia aussi quelques lettres, celles qui lui restaient et qu'elle avait pu sauver de la tourmente. Car elle aussi dut fuir. Son crime était d'avoir continué à donner, comme ambulancière, aux blessés de la Commune, les soins qu'elle avait donnés aux blessés du Siège.
vers Paris
Edouard Moreau a quitté Londres, Il s'est arrêté pendant quelques jours dans un village de l'Orne, près d'Argentan. Il est là avec son jeune fils. La lettre suivante, non datée, doit être du i5 au 20 août. Elle fait allusion à l'affaire de la Villette (i) qui est du i3 août, et au nouveau ministre de la Guerre, Palikao, ministre depuis le 10 août. Remarque extrêmement curieuse. Edouard Moreau, non seulement n'afiîrme pas de sentiments hostiles à l'Empire. Il serait plutôt disposé à mettre en lui toute sa confiance, et à espérer encore que l'Empereur pût retirer la France de l'abîme où elle est déjà précipitée.
Mardi soir.
Votre lettre est désolée et désolante. Prenez garde de vous laisser aller à partager la mobilité du Parisien, qui conspue aujourd'hui ce qu'il acclamait hier, quitte à l'acclamer de nouveau demain. Si les Athéniens sont morts, ils revivent dans les murs de Paris. Il faut voir la question sous toutes ses faces et avec ensemble ; il est impossible que le nouveau
(i) Le i3 août 1870, Blanqui et une centaine de ses amis, parmi eux Eudes et Bridault, qui furent condamnés à mort et délivrés le 4 septembre, tentèrent d'enlever le poste des pompiers du boulevard de la Villette.
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Edouard Moreau
ministre (i) débrouille en quarante-huit heures le chaos que lui a laissé le maréchal Lebœuf, et, avant de régulariser les mouvements secondaires, avant même de courir aux principes de l'émeute, qui est essentiellement prussienne, (2) il faut qu'il meuve et masse les éléments militaires, ce qui se fait en ce moment avec vigueur. Vous voyez que nos agitateurs ont quitté la partie lorsque cette partie est devenue nationale : la Marseillaise s'est retirée avec Rochefort dès qu'a vibré le mot : Patrie ! La révolution, qui s'est trouvée mal derrière le cercueil de Victor Noir, (3) fait dans ses culottes en entendant le canon prussien. Incapables de diriger, ils ne cherchent qu'à déconsidérer ceux qui dirigent. On ne marche pas, c'est vrai, mais on organise la plus puissante défense qui se soit jamais réunie, et vous allez voir bientôt un écrasement prodigieux ; c'est avec plusieurs millions d'hommes que la France va tuer la Prusse, le passé et le droit divin. D'ailleurs, vous voyez que les Prussiens le comprennent; l'arme au pied, ils ont peur de leurs premiers succès ; ils sentent que l'Empereur, perdu, tombé, méprisé, leur prépare un coup prodigieux, si quelqu'un de leurs assassins n'arrive pas à temps ; en tous cas, ils se savent perdus ; ils savent qu'ils ne sont venus que pour « engraisser nos sillons ». L'histoire nous prépare une grande page, et le temps que vous croyez perdu est le temps qu'elle met à retourner le feuillet. Courage! Courage! Rien n'est perdu; rien n'est dégénéré.
... Nous partîmes enfin de Rouen; on nous renvoya de gare en gare en changeant notre route, parce que le service de la ligne était désorganisé pour le transport des mobiles. Nous fîmes ainsi plus de cent vingt lieues la nuit, attendant deux heures à un point, trois heures à un autre. Vers
(i) Maréchal de Palikao, qui avait succédé le 10 août, comme ministre de la Guerre, au maréchal Lebœuf.
(2) Les journaux de l'Empire affirmaient que l'affaire de la Villette avait été organisée par des espions prussiens.
(3) Allusion à un autre racontar des journaux, représentant Rochefort s'évanouissant aux obsèques de Victor Noir, à Neuilly.
minuit, on me déclara qu'on ne pouvait me conduire que le surlendemain à Éco'uché. Il me fallut me contenter d'aller à Argentan, où j'arrivai à trois heures du matin, ayant perdu ma malle dans les innombrables transbordements qu'on y avait faits ; je fis partir des dépêches à sa recherche, et l'on me répondit (Ju'on la retrouvait à Serquigny, et que je la recevrais le lendemain. J'allai donc à travers la ville; j'éveillai un loueur de voitures, et à quatre heures du matin, je partis. A six heures, j'étais ici. A onze heures j'étais debout, quoique je me fusse couché brisé de cette longue traite. J'allai à Rânes. Gens effrayés, tremblants, revenant de tenter d'incendier le château de M. Lebœuf, découragés par le départ précipité de toute la jeunesse. Je courus à droite, à gauche, chez le Maire à qui je réussis de mettre le feu dans le cœur, dans les auberges où j'éveillai le courage et la haine; je n'ai pas perdu mon temps. A huit heures, je revenais et je me couchais, harassé, mais heureux de n'être pas déjà venu pour rien. Je n'aurai peut-être pas de volontaires ; mais j'ai jeté un grain d'enthousiasme qui pousse déjà. Le Maire se plaint de n'avoir pas d'ordres. Eh bien, lui dis-je, agissez de vous-même ; votre puissance est énorme, vous êtes la nation, c'est en vous qu'est sa force : debout ! Merci, me répondit-il, je commence demain. Et me saisissant les mains : Vive la France ! dit-il. J'ai vu les paysans : même élan.
... En deux jours, notre Abel (i) a déjà rougi et bruni, il fait l'admiration de tout le monde ; on se le repasse de lèvres en lèvres. Est-i vif! Est-i résous! Est-i aimabe ! Est-i chérissant ! Et fort ! Et malin ! Et fùté ! Et de fait, il rit à tout le monde, court après les poules, traîne les brouettes, porte des paniers deux fois lourds comme lui, se barbouille de cerises, imite le meuglement des vaches, appelle les chevaux : dada ! administre des coups de baguette à son
(i) Le jeune enfant d'Edouard Moreau. Nous n'avons pas cru devoir supprimer ce passage, qui témoigne de l'affection sans bornes que Moreau portait a son fils.
Edouard Moreau
père, en eriant : hue!... Nous nous retrouverons après ce moment d'agitation, la conscience heureuse, et fiers d'avoir pour Patrie celle des soldats de Reichsofifen. Selon toute probabilité, je pars après-demain pour Paris...
arrestation
Edouard Moreau est à Paris. Et voici, que, peu de temps après son arrivée, il est le héros d'une extraordinaire aventure. Il est arrêté comme espion prussien. Lui! En allant se promener aux avancées — Paris n'était pas encore complètement fermé — il avait compté sans cette folle terreur de l'espionnage qui avait envahi la population parisienne. On voyait partout des espions. Sa barbe dorée, ses yeux bleus, n'est-ce pas là un fils de la blonde Allemagne ! Il n'en fallait pas plus, en ces jours où tant de naïveté s'alliait à tant d'héroïsme, pour faire arrêter quelqu'un. La lettre n'est toujours pas datée.
II h. soir.
Il m'est arrivé aujourd'hui une aventure.
Une course m'avait amené au delà de Boulogne, du côté de la rivière. Je me promenais sur le bord, et je me mis à lire le journal. J'étais là depuis une heure et demie, et je me disposais à retourner vers Paris, lorsque quelqu'un me frappa sur l'épaule.
— Qui êtes-vous ?
— Et vous ?
— Moi, je suis douanier. Mais répondez-moi.
— A quel propos ?
^ — Vous êtes signalé pour vous promener ici depuis plus d'une heure : on fait des travaux de défense ; vous êtes suspect : je vous arrête.
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LE SIEGE
Vous devinez quel fut mon premier mouvement ; mais heureusement je réfléchis à temps que cet homme obéissait à une consigne, et qu'après tout il y avait des raisons pour cela. J'exigeai seulement qu'il ne me touchât pas, et je le suivis. Il me mena à un ingénieur qui l'envoyait et qui me fit subir une sorte d'interrogatoire en plein vent. On commençait à faire cercle. C'est un Prussien! C'est un espion! Je fis un mouvement et je cherchai des yeux celui qui avait dit ce dernier mot; mais on me prit par les bras, on me fouilla, on m'entra dans un poste de douaniers où l'interrjogatoire fut renouvelé. Je protestai contre la saisie de mon portefeuille qu'un magistrat seul avait droit de faire, et on me le rendit (après avoir ouvert une lettre). Deux hommes furent chargés de m'emmener à Boulogne et de me remettre entre les mains de la gendarmerie. Je fis ce premier trajet, escorté par deux revolvers.
Arrivé à la gendarmerie, troisième interrogatoire, et ordre de me mener entre deux gendarmes chez le commissaire de police pour faire mon arrestation en règle. Nouveau trajet avec défense de mettre les mains dans mes poches. J'écumais. Je fis ainsi une grande demi-iieue, les passants me faisaient la haie. Vingt fois, je crus que j'allais tomber. Enfin j'arrivai. Quatrième interrogatoire. Nom, prénoms, âge, qualité. D'où venez-vous ? Où allez-vous ? Avez-vous de l'argent? Quand je dis que j'arrivais de Londres : Oh! oh ! fit le commissaire. On me fouilla de nouveau et l'on visita jusqu'à mon cornet à tabac.
Dans le courant des questions, le commissaire me demanda si je connaissais une personne en place. Je nommai M. R. Dans une i30che, il y avait une lettre adressée par moi à M. L. Après avoir confronté mon écriture avec celle de l'adresse, que je déclarai être de ma main, le commissaire l'ouvrit et la lut bas ; puis se mettant au milieu du bureau où des curieux m'avaient suivi, il en fit lecture à haute voix (elle est chaude, peutêtre). Aux derniers mots, le commissaire s'avança vers moi. « Cette lettre est magnifique, monsieur, voulez-vous me faire l'honneur de me toucher la main ? » On applaudit. A deux ou trois, la lecture de ma lettre avait mis les larmes
Edouard Moreau
aux yeux. C'est la première fois que ma plume me sert à quelque chose.
Mais, ô formalités, le nom de M. R. ayant été écrit dans l'interrogatoire, il fallut me faire aller chez lui pour me faire reconnaître, et qu'il en donne un certificat. Je sortis, et cette fois, vingt mains se tendirent vers moi. Un agent en bourgeois m'accompagna à Passy. Le beau-frère de M. R. me reconnut, et, à huit heures, j'étais mis en liberté... moyennant deux francs pour la course de l'agent. Je n'en finirais pas de vous décrire toutes mes impressions...
Ghampigny
Nous voici à la veille de la grande sortie du 3o novembre. La fameuse proclamation du général Ducrot, affichée sur les murs, fait vibrer tous les cœurs. Moreau fait partie des compagnies de guerre du i83^ bataillon de la garde nationale. Simple garde, en capote « chocolat ». Les deux lettres suivantes témoignent de l'ardent patriotisme d'Edouard Moreau. La Patrie est pour lui « la grande Idole » à laquelle il est fier de se sacrifier. Où se battit-il? A Villiers? A Bonneuil? A Ghampigny? Il ne le dit pas.
Lundi (28 novembre).
... Nous recevons un ordre de départ pour la nuit prochaine; il y aura, nous dit-on, une grande affaire. Renseignement recueilli à la Place : « une fois dehors, nous serons peut-être un mois sans rentrer. » Tant mieux : car je vous avoue que je commence à être écœuré de toutes les lâchetés qui commencent à s'avouer. Si nous nous rencontrons, ne passons pas l'un à côté de l'autre sans nous voir — i83* bataillon, commandant Boudin, réuni en régiment à deux autres, sous le commandement du lieutenant-colonel
LE SIEGE
Duval; le i83' a des capotes couleur chocolat, et nous ressemblons assez à des cochers de bonne maison. Avec ce renseignement, vous pourrez nous apercevoir de loin. Si j'étais blessé et que nous ne fussions pas de l'autre côté des Prussiens, car on veut, je crois, tenter une trouée, je tâcherais de me faire transporter, soit chez madame de Bauvière, soit à l'ambulance du Théâtre-Français, à moins qu'on ne m'ait fourré rue Vandrezanne. En tous cas, vous trouveriez des renseignements chez le commandant, 24, rue Jacques-Cœur. Je vous dis tout cela, x)arce que si j'étais grièvement frappé, je voudrais vous voir. En tout cas, il y a toujours chez mon concierge deux lettres à votre adresse, que je vous prierais de faire prendre et de garder, (i) Gela soit dit une fois pour toutes; car il est possible que les plans soient dérangés et que nous rentrions tout bonnement le soir, ou que nous restions à battre la semelle aux avant-postes.
Lundi soir.
Contre-ordre : nous ne partons plus que dans la nuit de mardi à mercredi, à quatre heures du matin. Je ne puis vous dire quelle impression pénible j'ai eue toute cette journée. Je vois tous mes camarades dire adieu à ceux qu'ils aiment, parents, femme, enfants, maîtresse; moi, je n'ai personne, et je partirai avec de bons baisers plein le cœur et sans en avoir un sur les lèvres. Chacun emporte un de ces talismans qui constituent la foi de la famille : une mère, une sœur, une aimée a fait ou brodé un porte-cigares, un sac à tabac, a 'donné line ceinture, a fait spécialement le plastron de flanelle qui doit garder un peu de chaleur
(i) Nous avons eu en mains ces deux lettres d'Edouard Moreau. De l'une d'elles, datée du 26 novembre 1870, nous détachons le passage suivant, nouvelle profession de foi patriotique du futur membre du Comité Central : « Nous allons enfin partir. Dans quelques jours, nous aurons eu l'honneur de risquer notre vie pour la France. Demain nous recevons nos effets de campement; après-demain nous quittons Paris au point du jour, et nous avons la promesse d'être lancés sur la ligne d'attaque, à la première bataille, qui aura lieu sous trois jours, si rien ne vient entraver nos plans... »
Edouard Moreau
pendant les longues et solitaires factions de nuit des sentinelles perdues. Plus d'une y a mis, à l'endroit de la poitrine, à la place du cœur, de ces baisers superstitieux auxquels elles attachent la vertu de repousser les balles. Moi, rien!... Je ne crois certes pas à l'utilité de ces fétiches; mais je crois aux sentiments qu'ils représentent... Allons, allons, il ne faut pas se laisser aller à ces idées; sac au dos, fusil chargé et en avant... mourir pour la Patrie! Il faut se griser dans le culte de cette grande Idole, et n'espérer de lendemain pour soi que si on l'a fait plus beau pour elle... Je vais me coucher pour me préparer à la fatigue. On nous annonce pour la nuit prochaine une marche forcée... Au revoir ou adieu.
31 décembre 1870
La lettre suivante, écrite le dernier jour de cette terrible année 1870, met à nu l'âme tendre et familiale d'Edouard Moreau. Ses préoccupations patriotiques ne lui ont pas fait oublier un seul instant ses devoirs de père. Loin par-dessus les murs de la cité assiégée, il est un petit être qui est à lui seul toute sa vie et tous ses espoirs. C'est à lui qu'il songe. Cœur patriote et aimant, c'est toujours à son fils chéri qu'ira la pensée de Moreau, quand, déjà condamné, il s'engouffrera, avec ses compagnons d'infortune, sous le portail de l'horrible abattoir où la plus affreuse, et la plus imméritée des morts, l'attend.
3i décembre 1870. — i" janvier 1871. Minuit.
Bonne année. Oui, malgré l'affreuse crise que nous traversons, je veux saluer avec vous le nouvel an. D'ailleurs, c'est quand on est malheureux que l'on peut, à plus juste titre, former des souhaits : le moment n'est donc jamais mieux venu. Puisse l'année dont le glas sonne emporter
LE SIEGE
avec elle les derniers débris de nos hontes et la dernière étape de nos revers ; puisse celle qui vient, être l'aurore d'une nuit sanglante dont nous sommes sortis plus forts et mieilleurs ; puisse-t-elle s'élever à l'horizon enveloppée comme un enfant divin dans des langes victorieux, langes aux trois couleurs flottant enfin sur nous au souffle de la liberté.
Si, de ce haut aspect, nous nous abaissons à nous, je vous souhaite autant de force et de santé que vous avez de courage; autant de repos et de bien-être dans l'avenir que vous avez maintenant de fatigues et de privations ; d'autant plus de récompense que vous en cherchez peu.
A moi, je me souhaite tout ce qui peut être désirable pour Baby... Croiriez-vous que je fais encore des rêves d'avenir heureux au milieu de l'horrible cauchemar où j'entends sans cesse une petite voix m' appeler ? — Quand je l'ai quitté, il a étendu ses petites mains vers moi, il a dit : Papa, papa!, pleurant de me voir partir; pas une minute de ma vie ne s'est écoulée depuis sans que je sois en proie aux plus affreuses craintes; eh bien, par moment, il me passe dans l'esprit et dans le cœur des éclairs illuminant un tableau d'avenir où un foyer calme et heureux nous réunit avec ce cher petit être sur les genoux — oh ! l'espérance! — Il faudrait pourtant bien peu de chose pour renverser tout cela...
Voyons, arrière les idées noires! le nouvel an régénérera, réparera, édifiera... Quand le Nil déborde, c'est un fléau; quand il est rentré dans son lit, il a laissé des bienfaits. Telle cette guerre; telle sera 1871 après 1870. — Tel sera notre avenir. Le bonheur et la fortune courent souvent après ceux qui les fuient ; tous deux nous attendent peutêtre au bout du chemin que nous suivons, chemin qui passe à travers des champs de bataille et où nous ne serons peut-être pas renversés...
Je pose la plume sans vous quitter pour cela; mais comme on a coutume de nous battre le rappel vers deux heures du matin sans que nous soyons prévenus, je vais me coucher à tout hasard.
Edouard Moreau
rêves
Une lettre curieuse par ses conclusions. Le patriotisme de Moreau ne rencontrerait-il pas plus d'occasions d'être satisfait, si, au lieu de rester dans la garde nationale, il prenait rang dans un régiment de l'armée. La question avait été débattue entre lui et le destinataire des lettres ici publiées. Décidément, Edouard Moreau reste simple garde au i83® bataillon.
Je ne vous ai pas répondu au sujet du 42' de ligne. La raison est que je puis rendre plus de services en donnant une impulsion quelconque qu'en tenant simplement mon rang dans une escouade de ligne. Quoique n'ayant encore rien fait de bien appréciable, j'ai plus fait déjà que si j'avais été soldat d'un régiment. La formation, l'habillement, l'armement de mon bataillon, son emploi actif, sa présence aux avant-postes, la rectification d'une tranchée, le prolongement d'une autre, la résistance aux idées de découragement, même auprès des généraux, et d'autres petits détails qui m'échappent à moi-même, m'ont rendu bon à quelque chose. — Laissez venir quelques rayons de soleil et les idées me pousseront. J'ai un peu du général, de l'ingénieur, du chef de partisan et du tribun ; de ce mélange sortira un résultat, soyez-en certain, d'autant mieux que je n'ai ni orgueil ni ambition.
résistance
La capitulation est signée, (i) Nous allons voir se réaliser les rêves de Moreau. De ce mélange, comme il dit, de général, d'ingénieur, de chef de partisan et de tribun, va se dégager le membre du Comité
(i) 28 janvier i8;ji.
LE SIEGE
Central, bientôt commissaire civil au ministère de la Guerre de la Commune. La dernière lettre, le dernier billet d'Edouard Moreau, avant le i8 mars, est le suivant :
24 février.
J'ai pesé de tout mon poids pour fortifier cet esprit de résistance à outrance, (i) Si vous ne devez plus me revoir, je vous dis adieu.
Ces quelques lignes disent tout l'état d'esprit de Moreau, à la veille de l'entrée des Prussiens. (2) Il a été de ceux qu'un patriotisme exaspéré a poussés à acceptep le projet, à la fois sublime et insensé, de barrer la route à l'ennemi victorieux, de s'opposer par les armes à l'occupation allemande. Il a, encore une fois, fait le sacrifice de sa vie...
(i) Une réunion des délégués de la garde nationale avait eu lieu le 24 février au Tivoli- Vauxhall, et il y avait été pris la résolution « de se porter contre l'ennemi envahisseur, au premier signal de l'entrée des Prussiens ». Moreau fait certainement ici allusion à cette réunion à laquelle il a dû assister.
(2) i"^ mars 187 1.
LA COMMUNE
LA COMMUNE
à rHôtel de Ville
Lendemain du Dix-Huit Mars. Avec tout le Comité Central, Edouard Moreau siège à l'Hôtel de Ville. C'est par ce billet triomphant qu'il l'annonce. A l'heure tardive où il l'écrit, il vient de rédiger le long manifeste qui paraîtra à l'Officiel du 20 mars. Il en est certainement l'auteur. La phrase finale est dans sa manière, parfois déclamatoire. Voici ce court billet :
Hôtel de Ville, 19 mars. Nuit.
Nous avons réussi et je ne suis pas mort. Comment cela se fait-il?
Si, dans la position toute exceptionnelle où nous nous trouvons, il m'arrive quelque chose, vous direz à mon fils que son père a siégé à l'Hôtel de Ville et a signé des décrets.
Merci d'avoir pensé à moi.
Une lettre, cette fois plus longue, écrite, comme le précédent billet, dans la nuit, après quelque orageuse séance du pouvoir nouveau. Edouard Moreau explique
Edouard Moreau
les raisons qui lui ont dicté son attitude. Il est de ceux qui, refusant de se présenter à la Commune, (i) ont, d'après la promesse faite dans la déclaration du 20 mars, loyalement déposé le mandat que le peuple leur avait confié.