‹ Deux drames, 1871Chapitre 16 sur 31 · E. M. DE B · texte numérisé non relu

E. M. DE B

Voici, enfin, un badinage de E. Moreau, « sire de Bauvière », en date du « sanctissime jour de Pasques » :

En cestui sanctissime jour de Pasques du présent an mil huit cent soixante et sept

Damoiselle,

Si, comme Platon en donne le déduict, les hommes mènent le mieux à fin l'avancement et progrès de leur intellect en entrediscourant, certes bien et haultement m'est précieux et à profit l'heur de vostre entretien, en quel me sont semences et germes de graves et doulces leçons de sapience.

Si mêmement sont véridiques les maximes de Pythagoras de Samos en ses théories mathématiques des sons musicaux, bien m'en est de dévotement escouter vostre voix, laquelle j'infère en mon intérieur pour sa successivité des cycles concentriques agités en l'air.

Point ne vous puis éclaircir en tout cela comme faict Maitre Alcofribas Nasier l'abstracteur de quinte-essence en son livre des faicts et dits du géant Gargantua et de son fils Pantagruel ; mais, après lui, vous répéterai : « Il faut ouvrir la boîte pour en tirer la drogue, et briser l'os pour

LA COMMUNE

en sucer la moelle. » Cela dict à l'occasion des paroles non idoines à exprimer la pensée par le menu.

Somme, et pour ne point soumettre à trop longue épreuve vostre bénévolence, je requiers de vous me continuer icelle et ne me point mettre en l'advis de nostre amé monseigneur le roy François, le premier du nom, lequel est : Souvent femme varie — ainsi qu'il en appert d'un vitrail où le dit roy escrivit icelle sentence de sa propre main.

Sur ce, veuillez me donner licence baiser à force respect et amitié vostre main, et je prie messire Dieu qu'il vous tienne en' joye et vous ait en sa très sainte garde.

De votre Grâce et Beauté le dévot et fidèle féal

E. More AU Sire DE Bauvière

LE GHATELET

LE GHATELET

défaite

La défaite frappe Edouard Moreau comme un* coup de foudre. Le 3 mai, il rêvait d'une Constituante. Le 21 mai, l'armée de Versailles est à une portée de fusil de son cabinet de chef du bureau des renseignements au ministère de la Guerre. J'ai devant moi, au moment où j'écris, l'enveloppe d'une lettre qui lui est adressée, en mai, par un journaliste étranger venant aux nouvelles, et qui porte comme suscription : « Monsieur Moreau, délégué à la Fédération, au Ministère de la Guerre, 90, rue Saint-Dominique-Saint- Germain. » Edouard Moreau, qui reçoit tous les jours de ses reporters — le mot était déjà en circulation — des rapports circonstanciés, n'a pas encore appris que cent soixante-dix mille hommes attendent l'heure de se précipiter sur Paris, et que, si vaillante que soit la résistance, la Commune est d'avance vaincue, et la Constituante reléguée dans la plus lointaine nuit.

Si la défaite surprend Moreau, les incendies, qui

l53 drames. — 9.

Edouard Moreau

commencent dès le mardi, le terrifient. Aux heures les plus exaspérëes de son patriotisme, il n'a pas entrevu si terribles représailles. Dès le lundi, lendemain de l'entrée des troupes, il quitte le Ministère de la Guerre, que tout le monde du reste a quitté, (i) Avec ses amis Gouhier et Gaudier, ses collègues, il va de l'Hôtel de Ville à la rue Basfroi, où siègent les membres du Comité qui n'ont pas abandonné la lutte. Il semble qu'il se soit employé de toutes ses forces à chercher un terrain de conciliation entre la Commune et le Gouvernement de Versailles. On ne le rencontre pas à la vérité, de sa personne, à la Ligue des Droits de Paris, qui siège en permanence et qui porte ses efforts vers un accord qui mettrait fin à la lutte et aux incendies, mais on y rencontre ses amis de tous les jours, Gouhier, Grêlier, qui ont pour Moreau la plus vive admiration. Rien n'empêche de penser que Moreau ait été l'âme de ces suprêmes démarches. (2)

Moreau est, le mercredi, à la mairie du onzième arrondissement, place de la Roquette, où se sont transportés les membres de la Commune, après que l'Hôtel de Ville eut été livré aux flammes. Et c'est là, vers deux heures, qu'une scène tragique se déroule. Moreau arrive place de la Roquette au moment même où l'on vient d'arrêter Beaufort. (3) Charles de Beaufort,

(i) Mes Cahiers rouges, VII, page 60.

(2) Voir Histoire de la Ligue Républicaine des Droite de Paris, par André Lefèvre (Paris, Charpentier, 1881), pages 293 et suivantes. Les noms des membres du Comité Central qui se mettent en rapport avec la Ligue ne sont pas publiés dans ce livre. Mais, le procèsverbal manuscrit des séances de la Ligue pendant la Semaine de Mai, que je possède, mentionne ces noms. Gouhier et Grêlier, amis de Moreau,

(3) Mes Cahiers rouges, II, pages iSj et^suivantes.

LE GHATELET

son cousin. Il le voit sortir de la boutique de la rue Sedaine, où Beaufort vient de passer devant une cour martiale présidée par le colonel Gois. Delescluze est là, monté sur un banc, qui cherche à apaiser les fureurs. Moreau se précipite vers lui. « Sauvez-le. 11 est innocent. Je le jure. » Mais Beaufort est déjà en route vers la mort. « C'est vous qui le tuez, dit amèrement Delescluze à Moreau. Ce sont vos intrigues contre la Commune qui sont la cause de sa mort. » Moreau, sanglotant, se couvre le visage de ses mains. La fusillade l'avertit que Charles de Beaufort, le parent, l'ami de sa jeunesse^ n'est plus. Il fuit, désespéré.

Où va-t-il ? (i) Il est rentré dans le quatrième arrondissement, occupé depuis la veille par les troupes. Il ne se cache pas. On dirait qu'il a fait, une dernière iois, le sacrifice d'une existence qui désormais lui est à charge. Où sont-ils, ses beaux rêves du siège, quand, garde au i83® bataillon, dans sa capote « chocolat », il découvrait qu'il y avait en lui « l'étoffe d'un général et d'un tribun » ? Tribun, il l'a été. Général, pour le moins commissaire civil à la Guerre. Tous les grands mots qu'il a prononcés, aux jours du triomphe, lui reviennent à la mémoire. Et sa belle proclamation du 19 mars, le jour de la grande victoire, quand il disait au peuple : « Mon maître, tu t'es fait libre. Obscurs il y a quelques jours, nous allons rentrer obscurs dans tes rangs, et montrer aux

(i) Maxime Du Camp (Voir Convulsions, IV, page loi), qui a été très bien renseigné sur Edouard Moreau, dit qu'il fut arrêté le 26. Ce n'est pas, d'après le témoignage de la personne qui l'accompagnait, le vendredi 26, mais le jeudi aS, que Moreau rentra dans le quatrième arrondissement. Il fut arrêté dès qu'il eut mis le pied chez lui, rue de Rivoli, 10, vers midi.

Edouard Moreau

gouvernants que l'on peut descendre, la tête haute, les marches de ton Hôtel de Ville, avec la certitude de trouver au bas l'étreinte de ta loyale et robuste main. » (i) L'Hôtel de Ville! Le voilà, flambant comme une gigantesque fournaise, jetant au ciel des nuages de fumée noire coupés de longues traînées rouges...

la cour martiale

Rue de Rivoli, lo. La maison du Paradis des Dames. C'est là que Moreau a vécu tout le Siège, avec le mort d'hier, son cousin de Beaufort, chez sa tante, madame de Bauvière. Pourquoi n'entrerait-il pas? Il ne songe même pas qu'il a certainement été signalé. Dès la prise de possession du quartier, on a dû venir ici. Son adresse est connue. Il passe le seuil. Il n'est pas seul. Une personne dévouée, celle à qui sont adressées les lettres reproduites ici, l'accompagne. Ils montent, ne restent qu'un instant, assez cependant pour se souvenir, causer du meurtre de la veille. Ils revoient Beaufort, grand, mince, élégant dans son uniforme de capitaine d'état-major... Où est-il? Où a-t-on jeté son cadavre?... Ils descendent, entrent chez le concierge pour déposer les clefs de l'appartement... Les soldats... Un sergent et une dizaine d'hommes... « M. Edouard Moreau? Où demeurez-vous? Montons... Je vous arrête. »

Une rapide perquisition. En route... Le groupe, soldats et prisonniers — les deux prisonniers, Edouard

(i) Voir VOfficiel du 20 mars i8;;i. Moreau, que ses collègues du Comité Central avaient délégué à VOfficiel, rédigea entièrement ce beau manifeste, et aussi plusieurs des afiSches qui suivirent.

Page 1