‹ Deux drames: Le cloître; Philippe IIChapitre 5 sur 12 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Décor du 4" acte : jardin du couvent

LE PRIEUR Toute la nuit, j'y ai soD^é. Dire qu'une aussi âpre ijuerelle, moi présent, a divisé l'assemblée, que la confession de Dom Balthazar n'a point porté, que nos moines...

DOM MILITIEN Oh I vous les avez superbement matés...

J'eusse préféré mourir sur place, dans ma chaire, plutôt que de leur abandonner Balthazar. Ils étaient tous rués contre lui, contre moi... Et Balthazar ne boug^eait point, ne se défendait point... Toute sa force paraissait morte, tout son orgueil vaincu.

DOM MILITIEN Le remords entame les énergies les plus belles.

LE PRIEUR

Gomme Idelsbald nous résistait ! Comme son mauvais esprit g-ag-nait nos moines! Comme tous étalaient leur audace et leur impatience , au grand jour. Il me semblait que ce cloître m'échappait, que mon autorité, fléchissait comme une branche ployée et emporter? par la rafale..,

DOM MÎLITÎEN Jamais vous ne leur avez parlé sur un tel ton.

LE PRIEUR Et eux, sur quel ton me bravaient-ils ? Avez-vous pesé leurs réponses, leurs allusions, leurs défis? Tout ce qu'ils disaient supposait une entente, une conscience soudaine de leur force. Ce qui m'inquiète, c'est qu'ils aient osé non seulement parler, mais penser ainsi, en face de nous, en face de moi. Il faut qu'en ce cloître quelque chose de profond se soit transformé sans que je l'aie su, sans que je le sache.

LK CLOÎxnE

DOM MIUTIEN

Quand on est vieux c®mTOemms^ on n*a plus d'jcux pour voir tout ce qui chan^g-e.

LE PRIEUR (saisissant dom militien par le bras et le regardant TÎremciïl dans les yeux)

Dire qu'il 7 a trente ans tofiit était ordre et soumission ! Quand je fus élu prieur, vous seul me disputiez la place et quand je fus nommé, yous, >e premier, vous vous rangiez sous moi. Peut-être n'aura rs^je point eu votre sag-esse si le sort m'eût été contraire. Et de quel bon conseil vous me fûtes toujours ! Dites-moi, croyez-vous vraiment qu3 Balthazar me succédera ?

DOM MILITIEN Idesbald autant que Thomas brig-ue votre place. Du jour où Balthazar sera perdu, ils se sépareront et se feront la guerre. Jusqu'à cette beure, ils sont restés unis : c'est bon signe.

LE PRIEUR Hélajs l je ne peux plus te croire Depuis que j'ai douté de ma toute puissance,

80 DEUX DHÀMES'

L'airain de mon autorité s'est assourdi ;

Il ne résonne plus, sous son battant hardi,

Dans le silence et la ferveur des consciences.

Mes bras sont las, j'ai soixante dix ans ce soir ;

Je ne puis qu'en tremblant soulever l'ostensoir

Sur la foule. La mort rôde dans ma poitrine ;

Je suis un mur qui tombe et meurt, une ruine

Dont la tour veut, quand même, encor, rester debout ;

J'aurai été, dans ces âg-es mornes et mous,

Le dernier g-rand prieur de force autoritaire.

Moi sous terre, Dieu sait en quels fangeux remous

S'eng-loutira ce monastère !

(Un silence.)

Je ne vois plus personne, sinon toi, toi seul, Dom Militien, qui me puisses succéder.

DOM MILITIEN Moi ! mais ne suis-je point vaincu moi-môme, si vous l'êtes ? Ne suis-je point las, malade, inutile, à deux doig-ts de ma tombe ? Peut-on savoir qui de nous deux enterrera l'autre? Nous avons achevé notre œuvre d'accord avec celle de Dieu, et tous les deux, nous partirons en paix. (L^/is//ence.) Au reste, quand Balthazar aura vaincu sa propre crise, il triomphera de l'autre.

LE PRIEUR

Oh! de celle-là je m'en charge. Je me sens fort encore pour ce devoir dernier. Mais si, lui, si de ses propres mains, il allait se perdre; s'il annulait l'énerg-ie qu'il tient de sa race, comme une réserve magnifique. Il survient une heure, où les forces les plus sûres travaillent quand même à leur ruine. Et alors, plus rien à faire, c'est tout à fait la fin.

DOM MILITIEN Il vous reste Dom Marc.

Celui-là ! jamais. Ses mains ne peuvent que prier... Des sons de cloche se font entendre.

DOM MILITIEN

Voici les matines du dimanche terminées. — Nos moines arrivent.

LE PRIEUR

Allez. — C'est vous qui chanterez la grand'messe. J'y prêcherai.

Ils disparaissent.

Les moines arrivent. Les uns pc promènent sous les tonnelles, d'autres se rassemblent et causent.

IDESBALD (à thomas) Pourquoi approuvais-tu si nettement le prieur ? II no faut jamais donner raison à ses ennemis.

THOMAS Vous ne comj)renez pas.

IDESBALD Depuis hier, tu me semblés chang"é. Je no te reconnais plus. -

THOMAS Encore une fois, vous ne comprenez pas.

IDESBALD Quoi ? quoi ?... Mais parle donc...

THOMAS (haussant les épaules et ne donnant pas suite à rinterrogartron d'iDESBALD)

Le prieur a raison. L'autorité doit rester intacte et souveraine... Au reste, les choses se précipitent d'une

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