‹ Deux écoles; comédie en quatre actesChapitre 14 sur 168 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Mme JOULIN

Ton mari t’est devenu indifférent ?

HENRIETTE

T out à fait. Je ne le prends plus au sérieux, et quand on se met à ne plus prendre un homme au sérieux, c’esteffrayant... D’abord, c’est bien simple, je commence à croire qu’il n’existe pas, mon mari... Je t’assure, ce n’est pas un homme, c’est un fantôme... 11 va, il vient, il remue, il parle, mais tout ça au hasard, sans réfléchir, sans penser... Il n’aura jamais de remords, quoi qu’il fasse.. . Je suis même convaincue qu’il n’a jamais eu une émotion de sa vie... Pourquoi m'at-il épousée ? je me le demande. Il est allé au mariage comme à un rendez-vous. . . pimpant, joyeux, tranquille. Le domicile conjugal a été pour lui une garçonnière.

JOULIN

Tais-toi donc ! 11 est charmant, ton mari !

HENRIETTE

Toi, lu le trouves charmant, parce que vous faites des armes et que vous soupez ensemble. . . M ais, d’ailleurs, il est charmant, je ne dis pas le contraire... Il est gai, il se porte bien... 11 boit du champagne tant qu’on veut... C’est très agréable de souper avec lui ; mais il n’y a pas besoin d’être mariés pourça. Aussi, j’en ai assez. Il épousera qui il voudra, mais moi, c’est fini. .. Tu comprends que je ne me suis pas décidée en un clin d’œil... J’ai réfléchi... j’ai hésité... Je suis allée jusqu’à la dernière limite des concessions. . . Pour avoir bien ma conscience pour moi, j’ai résolu d’attendre une certitude, une certitude absolue, cette foisci, qu’il me trompait... un fait qu’il ne pourrait pas nier. Maintenant, je l’ai, et nous divorcerons coûte que coûte. Il a dépassé les bornes, à la fin des fins !

M,ne J0UL1N

Et tu dis que tu l’as, la certitude ?

HENRIETTE

Oui.

Mme JOULIN

Absolue ?

HENRIETTE

Absolue !

Mme JOULIN

Depuis quand?

HENRIETTE

Depuis cette après-midi. Ces choses-là, il faut souvent des années pour en avoir le soupçon, il suffît d’un quart d’heure pour en être sûre. J’ai vu, de mes yeux vu... Edouard entrer au 5i bis, rue Vignon, avec une amie à moi..; Il a loué là, depuis je ne

sais combien de temps, le rez-de-chaussée qui est à gauche sous la porte cochère...

Mme JOULIN

Une amie à toi ? Qui ?...

HENRIETTE

Ce n’est pas la peine de te dire son nom. Elle est mariée. D’ailleurs, je ne lui en veux pas du tout à elle. C’est une personne qui a toujours eu des amants, comme Edouard a toujours eu des maîtresses... Il s’est trouvé qu’un jour Edouard n’avait pas de maîtresse et qu’elle n’avait pas d’amant, alors ils sont allés tous les deux5i bis rue Vignon, c’est bien naturel.

Mme JOULIN

Et tu dis que tu les as vus ?

JOULIN

Mais comment as-tu pu les voir ?

Page 1