‹ Deux écoles; comédie en quatre actesChapitre 15 sur 168 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

HENRIETTE

Vis-à-vis le 5i bis , il y a un fàmily-hôtel, tenu par une vieille dame anglaise. Je me suis informée s’il restait des appartements à louer, donnant sur la rue. Il en restait un au premier. La vieille dame anglaise ne voulait pas louer d’abord à une femme seule. Je lui ai démontré que j'étais veuve... Je lui ai juré que je ne recevrais jamais aucun monsieur... Bref, j’ai eu l’appartement. Je suis allée l’occuper cet aprèsmidi, tout de suite après déjeuner, un peu avant qu’Edouard ne sortît. Je me suis mise à la fenêtre en me dissimulant derrière les rideaux, et j'ai attendu. Ça n’a pas été long. Edouard est arrivé paisiblement à pied, en fumant un cigare, ne prenant aucune précaution, ne regardant même pas s’il était suivi, comme s’il allait au club. Elle est arrivée quelques instants après lui, en voiture. Je l’ai bien reconnue, il n’y a pas

d’erreur possible. Alors, je suis partie à mon tour, ma résolution prise et bien prise, et je vous ai laissé un petit mot, vous priant de passer ici. Voilà !

JOULIN, à sa femme.

Quelle est ton opinion, chérie?

HENRIETTE

Oui?...

Mrae JOULIN

Ma chère enfant, je vais être franche. Je t’avoue donc tout bonnement que le divorce me paraît une institution contre nature. Il me fait l’effet d’une opération chirurgicale. Or, je veux bien du bistouri, mais à condition qu’il me soit bien démontré que c’est une question de vie ou de mort. En attendant, j’aime mieux mon bobo. Non, non ! Pas trop de chirurgiens et ■ pas trop d’avoués. Gardons le divorce pour des cas

un peu plus rares et un peu plus intéressants que le tien.

HENRIETTE

Ah ! vraiment, tu trouves que mon cas n’est pas intéressant !

M,ue JOUL1N

A peine. Ton mari te trompe; tu 1 as guetté, tu as fini par le surprendre. Eh bien, .d’abord permets-moi de te dire que tu as eu . tort. Tu as eu tort. La femme, la vraie femme, telle du moins que je la comprends, ne doit jamais chercher à savoir si elle est trompée. Nous sommes trop supérieures en général à nos maris, pour nous préoccuper de ces détails. Et les hommes ne méritent même pas que nous attachions tant d importance à leurs fautes. Ou’ils nous trompent, si ça leur fait plaisir ! Quant à nous, nous devons rester non seulement dans le

doute, mais dans une dédaigneuse ignorance...

JOULIN

Ta mère a raison...

Ah! par exemple... Mais il n’y a pas de femme comme toi, il n’y a que toi...

Mme JOULIN

C’est fâcheux. Mais il faudra renoncer au mariage ou bien en arriver là. Et tant qu’un homme ne nous trahit pas d’une façon grossière et désobligeante, tant qu’il ne nous ruine pas avec des drôlesses et qu’il ne passe pas ses nuits dehors, nous n’avons rien à lui reprocher; c’est tout ce qu’on peut demander à un monsieur. En dehors de ce principe, on ne sait plus où l’on va. On est dans l’aventure, dans les ténèbres, dans le gâchis. Le divorce, c’est le gâchis.

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