‹ Deux études sur la Grèce moderne: Capodistrias, Le royaume des HellènesChapitre 6 sur 10 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

L'opinion publique est, de sa nature, chose ductile et extrêmement variable. Dans ces dernières années surtout, elle abonde en rapides évolutions. L'habitude qui se prend de consulter les majorités, comme on consulte la Sagesse, a développé chez l'arbitre une mobilité inquiète voisine du vertige. Ce qui en résultera, on le verra trop tôt peut-être, mais tout en passant, courant, commettant mille méprises, pour s'emparer de mille erreurs et tomber dans mille désastres, il est juste de dire qu'il arrive pourtant çà et là à l'opinion publique de mettre la main sur une vérité, et, depuis quelques mois, c'est ce qu'elle semble faire en ce qui concerne la Grèce, les Grecs, leur établissement, leur valeur intrinsèque, leur avenir et, en conséquence, elle en revient à se demander s'il faut ou non reporter là quelque intérêt. La France est encore à hésiter; l'Angleterre

est plus avancée; elle y regarde, elle s'en occupe sérieusement; elle interroge les faits existants; elle fait effort pour se débarrasser du poids et des voiles que de longues préventions avaient accumulés.

Ce n'est pas assurément dans le but purement académique de rendre justice à un petit peuple, maltraité depuis longues années, il faut en convenir; c'est que les choses ont tourné de telle façon, que l'Europe occidentale pourrait avoir à gagner si elle rendait cette justice. Peut-être bien lui importe-t-il au premier degré de se faire une alliée solidaire des mêmes conditions d'existence qu'elle-même, sur la limite extrême de cet Orient où il se passe et se prépare surtout tant de nouveautés. Elle comprend l'opportunité de rechercher si, en face de cet empire turc qui manifestement s'écroule et passe aux mains d'un autre empire, immense déjà, au moment où se forme, dans une configuration nouvelle, une puissance comparable à tout ce que l'histoire du globe aura connu de plus grand, il n'est pas à propos pour elle de se couvrir autant qu'elle le peut faire; elle se demande enfin si la Grèce n'est pas propre à lui devenir une frontière. Tels sont les motifs qui ont amené de bons esprits à soupçonner qu'on avait des torts à réparer vis-à-vis de la Grèce et que l'on devait regretter l'abandon malveillant dans lequel on a tenu ce pays, surtout depuis les affaires de l'île de Crète. Cet abandon a été, en effet, profond. La faute commise alors a été punie au delà de la malveillance. On s'est abandonné à une mauvaise

humeur méprisante, qui n'était pas plus raisonnable qu'équitable de la part de la politique européenne, dans un temps comme celui-ci où, suivant l'expression de M. de Beust, il n'y a plus d'Europe, mais seulement une réunion de velléités essentiellement sujettes aux crispations de nerfs et aux écarts de conduite exécutés sous cette influence.

Néanmoins, quand on s'est trompé, surtout à son détriment, le mieux c'est de revenir et de changer d'avis. Il faut donc, sans hésiter, féliciter l'intelligence britannique, dans son désarroi actuel, d'apercevoir et de poursuivre enfin le rayon de jour qui lui apparaît et, en même temps, faire des vœux pour que la France se rende compte de l'utilité d'imiter un tel exemple. Il y aura profit pour tout le monde, pour l'Angleterre, pour la France, pour la Grèce, pour la Russie tout autant que pour l'Occident, et c'est dans cette conviction que je vais présenter des faits sur lesquels il m'est arrivé jadis, mais sans succès, d'appeler l'attention des intéressés. Cette fois-ci, le moment, il faut le souhaiter, sera plus favorable et la gravité de la situation donnera de la gravité aux esprits qui ont grand besoin d'en avoir. L'année dernière, revenant d'Orient, j'eus occasion d'entretenir entre Corfou et Brindisi un homme digne de considération à tous égards qui, après avoir disputé longtemps pour maintenir qu'on ne devait rien attendre des Grecs ni pour eux-mêmes, ni pour les autres, finit cependant par se laisser toucher et avoua que l'opinion à

laquelle il s'attachait pouvait bien, quoique générale, n'en être pas plus juste. Il reproduisait avec conviction un certain nombre de griefs, mais il convint aussi que le bien-fondé des reproches et surtout la source d'où le mal avait pu provenir ne lui étaient pas très connus. Je tâchai de le mettre en face de véritables réalités, et, un peu surpris d'apprendre ce qu'il n'avait jamais soupçonné jusque-là, il consentit à envisager et à peser certains faits d'une authenticité incontestable; il en tira les conséquences avec bonne foi, et j'eus le plaisir de le croire alors assez ébranlé dans ses convictions négatives, pour qu'en ce moment le revirement qui s'opère dans les idées et la conduite pratique de son pays me donnent les meilleures espérances de voir la vérité et le sens de l'utile remporter un triomphe définitif sur l'erreur et la vanité du bavardage.

Il est très bon de voir avant tout comment la Grèce a été successivement jugée par le public européen et les causes de ces opinions si variables. Ainsi qu'on doit bien le supposer, toutes les fausses appréciations ont eu leur contre-coup dans l'ordre des faits, et si on doit s'étonner, c'est que le jeune royaume n'ait pas éprouvé plus de convulsions, et pour n'exprimer ici que le fait tout rond, ait pu

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vivre. Il a été, pour ainsi dire, depuis et axant sa naissance, placé sous l'action d'une batterie électrique jouant incessamment, et ce qu'on lui a fait subir, tant l'Angleterre et la France, l'Allemagne, l'Italie et la Russie, occupées pendant de si longues années, moins à le sustenter qu'à le pétrir, le pousser, le former, déformer, reformer et galvaniser, aurait dû incontestablement le conduire à l'épilepsie. De ce qu'il y a échappé c'est déjà une preuve irréfragable de la solidité de son tempérament.

Vers le commencement du siècle on commença à s'apercevoir en Europe qu'il existait encore des Grecs. L'abbé Barthélémy et le jeune Anacharsis, fort en vogue depuis quelques années, furent des agents très importants et très actifs de cette découverte intéressante. Sans doute les doctes hellénistes, répandus çà et là dans les Universités, publiant leurs admirables éditions des auteurs classiques et les commentant ainsi que Wolf et Heyne l'ont su faire, avec un véritable génie, contribuaient de leur côté à maintenir la tradition du passé et à empêcher le souffle glorieux de s'éteindre. Mais leur activité limitée à la sphère transcendantale n'atteignait pas l'imagination du véritable public; Paul- Louis Courier lui-même, qui fit cependant assez de bruit, fut peu entendu comme Grec; il faut donc s'en tenir au jeune Anacharsis et, doué de cette grâce charmante avec laquelle il se communiquait, aux hommes aimables et même aux dames, vers le moment du Directoire, il fut l'initiateur du philhel-

lénisme. Grâce à lui on ne dit pas dans les salons : « Comment peut -on être Grec? » après s'être dit : « Comment peut-on être Persan? » On eût plutôt demandé comment il se pouvait faire qu'on ne fût pas Grec, tant on trouvait admirable de l'être. M. de Chateaubriand se mit de la partie; Pouqueville écrivit son exorbitant dithyrambe; le style de M. de Marchangy et celui de M. d'Arlincourt versèrent leurs corbeilles de fleurs tout entières sur le sujet; lord Byron y apporta la magie de sa puissance descriptive et la mode se précipita de ce côté. On aimait l'antique; on voulut Athènes et même Sybaris et Capoue; car pour l'austère cité des consuls et proconsuls romains on avait eu quelques motifs d'en être profondément dégoûté, et on déclara d'un jugement unanime que, hors de la Grèce, il n'y avait point d'élégance, il n'y avait point de beauté, il n'y avait point de grandeur d'âme, de générosité, d'élévation, d'enthousiasme, on voulait des Grecs, on voulut Miltiade, Léonidas, Philopœmen, Aratus et toute leur brigade, on les voulait vivants et il n'y eut pas moyen que l'Europe s'en passât.

Bien entendu, on les voulait tels qu'on se les figurait, et non autres. Ce n'était pas à l'histoire sérieuse que l'on demandait des renseignements sur ces grands personnages; celle-ci eût extrêmement rebuté les imaginations délicates, qui n'auraient pas manqué de lui fermer leur porte ; ce n'était pas même à Plutarque, encore trop réel et trop sévère, qu'on s'adressait et pourtant, on n'a

fait que lui rendre jusliee en le déclarant capable d'avoir rendu Pompée vainqueur à Pharsale, pour peu que sa phrase eût pu s'en arrondir; non, on s'en tint au jeune Anacharsis, et cette peste de niaiserie, s'élant répandue dans toute l'Europe, fut la cause première du mal qui vint ensuite et dont les conséquences durent encore. Il fut donc convenu qu'il fallait trouver des Grecs, sauver des Grecs, délivrer des Grecs, parce que les Grecs étaient les gens les plus tendrement héroïques et les plus élégamment patriotiques que l'on pût rêver. Mais existait-il des Grecs? Assurément. On en avait sous la main, et, ce qui est plus admirable encore, c'est qu'avant que la mode les fît apercevoir, ils avaient déjà existé de tout temps à côté de leurs meilleurs amis, enchantés de les apercevoir et de leur tendre enfin les bras.

Quand les Turcs avaient, à la fin du quinzième siècle, renversé le dernier débris de l'empire d'Orient, les Grecs avaient l'habitude bien prise, bien contractée, bien séculaire de venir en Occident. On s'est imaginé, on a cru, on a répété qu'à la prise de Constantinople et par l'effet unique de cet incident qui ne faisait que mettre le sceau à une situation déjà ancienne, les Grecs, lettrés et riches, avaient émigré en Italie. Il se peut que la catastrophe finale ait déterminé quelques-uns d'entre eux à quitter la dernière épave de la patrie, mais en somme, de tous temps, les Grecs s'étaient adonnés à fréquenter les universités de la péninsule, ils

avaient abordé dans les ports et les villes marchandes; ils y avaient figuré non seulement comme savants, mais surtout comme gens de négoce, et l'immense commerce qui éleva Venise au comble de sa grandeur, bien moins que la sagesse de ses institutions, eut pour principaux agents les Grecs, et s'ils furent savants, s'ils furent négociants, on les vit également voyageurs, navigateurs, matelots; et les bâtiments construits, conduits, montés par les Grecs se montrèrent les principaux instruments de la vie sociale à travers la Méditerranée. Des gens spéciaux raconteront quelque jour, plus largement et plus abondamment que par le passé, comment les Grecs ont apporté en Italie, même en Allemagne, les œuvres, surtout les enseignements plus précieux encore de l'art byzantin; et on ajoutera surtout comme ils contribuèrent à maintenir, et cela sans interruption depuis le sixième siècle, les traditions vivaces de la pensée indigène sur tout le littoral de l'Adriatique, et au loin dans la haute Italie. Si Pétrarque, au quatorzième siècle, et Boccace, ont si bien connu les classiques, leur contact avec les Grecs vivant autour d'eux y fut incontestablement pour beaucoup. 11 n'y avait donc pas à chercher loin pour trouver des Grecs vivants, réels, effectifs, en chair et en os, mêlés de toute façon à l'histoire et aux affaires de l'Europe, y faisant service et en tirant profit de tout sans interruption depuis les temps romains; et outre les catégories plus remarquables de Grecs que l'Italie surtout con-

naissait, il s'en ajoutait encore, depuis le seizième, doux espèces, et le dix-septième en vit naître une troisième.

Les Vénitiens, maîtres des îles de l'Adriatique et de quelques terres dans l'Archipel, que graduellement ils perdirent, avaient aussi la Morée et par la Dalmalie ils confinaient à la contrée illyrienne ou, suivant l'expression moderne, albanaise. Les jeunes gens de ces différents domaines, désireux de recevoir quelque instruction, que difficilement ils pouvaient se procurer sous l'administration turque, venaient la chercher dans les provinces de terre ferme de la République et particulièrement à l'université de Padoue. C'est ainsi qu'il se forma un enchaînement de générations d'étudiants prenant en Europe et rapportant sur le sol hellénique une quantité de germes intellectuels. Les médecins surtout abondèrent parmi ces conservateurs des liens antiques, parmi ces mainteneurs de l'ancienne intimité. Plus que personne, ces médecins firent pénétrer les notions européennes là où on avait cru qu'elles avaient eu toute opportunité pour s'éteindre, et les récits des voyageurs des seizième et dixseptième siècles en portent souvent les plus frappants témoignages. A chaque instant, le narrateur est surpris de rencontrer dans ces îles perdues, dans un village de montagne, au milieu de populations sauvages, un homme qui lui confesse des notions plus ou moins étendues, plus ou moins complètes, plus ou moins droites et justes du monde

civilisé. Il regarde ce solitaire comme une merveille. Mais cette merveille, qui a vu les villes d'Italie, qui se rappelle avec bonheur les années de sa jeunesse où, à Padoue, dans une petite chambre d'étudiant, il habita loin du pacha turc ou du terrible timariote albanais, n'est pas aussi rare qu'il le suppose. Dans toute la Roumélie et même dans une partie de l'Anatolie, ce personnage a ses pareils, et les récits plus ou moins judicieux qu'il répand autour de lui sont une des bases les plus fortes de la protestation des vaincus contre les oppresseurs.

A côlé de cette classe paisible, il y a les soldats grecs, les mercenaires, les stradiotes. Toutes les armées les connaissent et les emploient. Au douzième siècle les Allemands, les Français, les Espagnols, le Pape, les Florentins, le duc de Milan, en ont également à leur solde. La sérénissime seigneurie de Venise en recrutait au treizième siècle, les Anglais, dans les Sepl-Iles, en avaient de nos jours. Si Bayard faisait grand cas du capitaine Mercurio et de ses Albanais, bien qu'il n'approuvât pas toujours la rigueur et le laisser-aller de leurs procédés, les compagnies de chevau-légers en furent remplies et quelques-uns de ces couveurs de guerre s'établirent en France où ils ont tait souche d'honnêtes gens. Mais la plupart, après de longues campagnes, retournaient chez eux, dans l'Epire, la Thessalie, la Macédoine, la Morée et donnaient la réplique au médecin quand on parlait de l'Europe; de la sorte

8e maintenaient les traditions chrétiennes, par le moyen de gens qui souvent l'étaient, je ne dirai pas fort peu, qui l'étaient au contraire beaucoup, mais très mal, et cette tradition se rejoignait sans peine à celle que les Français du quatorzième siècle avaient laissée dans la Morée et tout le territoire de l'Altique.

Je n'oserais parler ici de choses déjà si lointaines; elles sont pourtant indispensables pour faire bien apprécier une situation que le jeune Anacharsis a si fort embrouillée. Lorsque Goethe, dans un livre immortel, imagina la rencontre de Faust et d'Hélène, autrement dit le contact du moyen âge et de l'antiquité, il fit œuvre de génie; ce fut une conception d'une profondeur inouïe, d'autant plus que, de son temps, on ne savait pas à quel point le poète était exact. Il croyait inventer; mais, ce qu'il tenait pour si beau et, avec raison, en même temps, pour une fiction dont il était l'auteur, et le plus hardi des paradoxes, représentait cependant la pure réalité. N'ai-je pas vu, et plus d'une fois, de mes yeux, de mes propres yeux, dans cette plaine admirable qui s'étend de Nauplie aux montagnes de la Corinthide, s'étaler, sur son escarpement trapu, l'en-

ceinte vigoureuse des murs cyclopéens de Mycènes et en face le piton lointain, se dressant, à l'autre flanc de la vallée, au sommet duquel s'élancent et les donjons, et les tours, et les courtines du château féodal, construit jadis par les chevaliers francs, seigneurs d'Argos? Voilà le point, aurait dit Hérodote, où les deux sœurs, également belles, également parées, l'Europe et l'Asie, se sont donné la main. De même à Athènes, où, sur la crête de l'Acropole, l'antique Pinacothèque, jadis brillante des tableaux de Polygnote, était devenue la chapelle des ducs français de la maison champenoise de la Roche; de même à Daphné, où sous les mains habiles des architectes byzantins s'était élevée l'abbaye bénédictine, sous les voûtes de laquelle des moines bourguignons gardaient les tombeaux de ces seigneurs; de même à Naxos, où le couvent des Ursulines, renouvelé au dix-septième siècle, n'est encore recruté que par des sœurs venues de Dijon; et quand le poète, qu'il est difficile de ne pas rencontrer quand on parcourt la Grèce, quand lord Byion vint séjourner dans la ville de Minerve, où établit-il la demeure illustrée par quelques-unes de ses plus attrayantes conceptions? Ce fut dans le couvent français des franciscains, au faubourg de la Plaka, là où s'élève le monument choragique de Lysicrale, que j'ai eu le bonheur de restaurer et de sauver de la ruine. Et ce concours si visible encore, si frappant, si puissant de l'Occident et de la Grèce n'a pas eu lieu sans laisser des traces sensibles dans

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la constitution physique du peuple : la population mixte appelée les Gasmules, si célèbre au moyen fige, et dont les empereurs de Byzance recherchaient particulièrement les services; ils en armaient leurs flottes, car c'étaient, disent les chroniques, des gens énergiques et dont l'audace ne reculait devant aucune tentative. Voilà encore des Grecs qui n'étaient pas moins parents des Occidentaux que les médecins de Padoue et les stradiotes de François Ier.

C'est ce dont Catherine la Grande fut sans doute avertie, lorsque avec un à-propos dont elle a donné tant de marques, elle envoya sa flotte dans l'archipel pour appeler les Grecs à la révolte contre leurs maîtres musulmans. Sans nul doute, son point d'appui principal était la communauté de foi religieuse qui l'unissait aux populations helléniques. Mais on ne parlait pas à celles-ci seulement de foi religieuse, au nom de la Russie, on leur parlait civilisation et développement intellectuel et institutions européennes. Voilà comme il se fît que les premières tentatives d'insurrection ayant échoué, il ne s'en développa pas moins, surtout parmi les Grecs, abondant au sein des villes russes de la mer Noire, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, une intensité de désir d'affranchir la Grèce qui n'avait de comparable en grandeur que l'impuissance apparente d'y pouvoir parvenir.

Pendant que ces rêves se formaient chez les Grecs vivant à l'étranger, et commençaient à se propager principalement parmi eux, non sans pénétrer çà et

là chez quelques-uns de leurs compatriotes, rayas de la Sublime-Porte, et vivant plus ou moins péniblement sous les lois de l'ennemi, l'Europe s'enthousiasmait de plus en plus pour l'Eurotas et les sommets neigeux de l'Olympe, mais elle ne s'occupait en aucune façon de la situation réelle des Hellènes, l'ignorant profondément et ne cherchant pas autrement à la connaître. Les Russes, on vient de le voir, en savaient beaucoup plus long, et il est naturel qu'il en ait été ainsi. Orientaux eux-mêmes, ils avaient mille moyens que l'Occident ne possédait pas de suivre la naissance et la marche des idées germant et se propageant chez la puissance musulmane et dont ils avaient tout intérêt à surveiller la décrépitude déjà bien avancée. Leur qualité de coreligionnaires leur donnait aussi des droits à la préférence des Grecs; ils savaient s'en prévaloir. Ils voyaient bien ce qui, dans un temps plus ou moins long, ne pouvait manquer de se produire; ils le comprenaient, ils le désiraient, ils le hâtaient. Quoi de plus naturel que les intéressés leur sussent grand gré de cette sympathie? Elle était vive, elle élait pratique et, en conséquence, elle ne se bornait pas à assurer à tout ce qui était grec une hospitalité bienveillante sur le territoire de l'empire et de solides avantages à tout Hellène qui entrait à son service, soit militaire, soit civil; elle allait chercher sur un point spécial du territoire ottoman le groupe grec qui lui paraissait le plus en situation de mener la nation entière le jour où le réveil se manifesterait

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el tjui, en attendant, étail en main pour lui rendre a elle-même des services considérables.

Ce groupe, c'étaient les habitants privilégiés du quartier de Constantinople appelé le Plianar.

Aux derniers jours de l'empire byzantin, il s'était formé là, dans un réseau d'habitations voisines les unes des autres, de très riches demeures où s'étalait, dans une retraite prudente, le luxe de l'époque; il s'était formé, dis-je, une société d'élite composée des familles qui tenaient dans l'Etat le premier rang. Tous les commensaux du palais impérial des Blaquernes avaient là leurs attaches, et quand Constantin XII commença son règne éphémère et tourmenté, il trouva ses derniers et plus dévoués partisans, ses plus habiles et plus passionnés défenseurs parmi les Phanariotes, dont le patriotisme absolu ne se démentit pas même au milieu de la dernière bataille. Aujourd'hui, après quatre siècles, la brèche par laquelle entrèrent les troupes turques, aidées des Génois, est encore, est toujours là béante, et semble attester avec ses tours éventrées et chancelantes, ses pans de murailles écroulées, la grandeur du carnage, l'exaspération de la dernière lutte, le besoin de la mort qui fît de cette prise de Cons-

tanlinople par Mahomet II un des moments les plus terribles de l'histoire et des plus glorieux pour les vaincus. L'empereur ne fut retrouvé que sous un monceau de cadavres, et tellement haché de coups, bleui et ensanglanté qu'on ne put le reconnaître qu'à ses brodequins de pourpre. Mais autour de lui, les principaux Phanariotes avaient donné leur vie comme lui la sienne.

La nouvelle ère commença. Le palais des Blaquernes, vide de ses hôtes impériaux, tomba en ruines. Les Turcs n'ont jamais rien détruit après le premier emportement; ils laissaient choir. Sous les murs effondrés, dans les galeries en ruines, le bas peuple vint mettre au monde ses enfants et étendre ses guenilles. Mais non loin de là s'élevait la demeure du patriarche orthodoxe, et celui-ci était devenu, dans le système ottoman, le chef administratif, le répondant temporel en même temps que spirituel de toute sa nation. Pour la Sublime-Porte, les rayas grecs relevaient directement de ce dignitaire, et soit qu'on eût des doléances à en écouter ou des ordres à émettre, le patriarche œcuménique était reconnu pour être leur organe légitime; et, prérogatives singulières au point de vue européen, on lui concéda les ornements de l'empire et l'aigle à deux tètes, antique symbole que, soit dit en passant, les empereurs romains, dans leur magnificence, n'avaient pas inventé, mais emprunté aux Arsacides de Perse et aux successeurs de ceux-ci, les souverains sassanides.

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Les Phanariotes étaient accoutumés à vivre de l'administration. Ceux qui survécurent continuèrent, après les désastres, à se pousser dans les affaires de leurs concitoyens, leurs enfants prirent leur succession et en conséquence, rélevant désormais du patriarchat et pressés autour du représentant actuel de leur nation, ils persistèrent à habiter le môme quartier et à y briguer la bienveillance du chef que les circonstances leur laissaient. L'intrigue avait existé de tout temps, à côté du courage, de l'habileté, de la science, dans celte société byzantine, dont on a dit tout le mal qu'elle méritait et un peu plus, tandis qu'à ses mérites profonds on a rendu peu de justice. Dans une cour ecclésiastique, toujours épouvantée, condamnée à une prudence tortueuse, et où les colères des sultans venaient à chaque heure ébranler un équilibre approximatif, laborieusement obtenu, la société phanariote acquit une puissance de duplicité sans laquelle elle n'aurait pu vivre un seul jour, et qui, si condamnablequ'elle pût être en bonne morale, ne détruisit pas toujours de nobles et utiles qualités. Avec le temps, les familles datant du temps des empereurs s'éteignirent. Elles voulaient être puissantes, elles voulaient continuer dans les grandes charges, elles voulaient rester en vue; elles en subirent les conditions, et les arrêts des maîtres osmanlis firent tomber tant de têtes, qu'à la fin il ne se trouva plus de descendants de ces races de grands fonctionnaires qui, dans le temps qu'existaient ce qu'elles appe-

laient de meilleurs jours, avaient plus ou moins bien supporté les disgrâces des Comnènes et des Paléologues. Toutefois les vides qui se faisaient dans leurs rangs se comblaient à mesure. Des sacristies du patriarchat, des bureaux des dignitaires sortaient constamment quelques commis que le caprice d'un vizir, ou leur habileté propre, ou le hasard, élevait et enrichissait. Celui-ci, issu de rien, devenait à son tour ce qu'on appelait emphatiquement un Phanariote. Gens nouveaux, dans le sens où la noblesse européenne le prend, ils le furent tous. Des anciennes couches, des anciennes souches, il ne resta absolument rien, mais ces gens nouveaux, dont aucun ne pourrait tracer sa généalogie jusqu'à la fin du seizième siècle, avaient hérité de toutes les traditions de l'empire national; ils en avaient pris le ton, ils en avaient quelquefois pris les noms; ils étaient, avaient été, ou pouvaient devenir princes tributaires, hospodars de Valachie et de Moldavie; la plupart d'entre eux ne faisaient pas grand bien, mais tous, par la force môme des choses, sans y songer, rendaient à la nation le service inappréciable de conserver la trace de son existence au sein des régions les plus élevées du pouvoir; plusieurs jouèrent un rôle si considérable dans les affaires extérieures du gouvernement ottoman que, comme les Mavrocordato, par exemple, ils se virent honorés du litre de princes du Saint- Empire romain, et toujours ballottés entre la plus haute élévation et la mort, aujourd'hui souverains

sans contrôle, demain décollés par le sabre d'un bostandjy, la grande majorité d'entre eux, les Ypsilantys, lea Morousys, les Kharadjas et bien d'autres, restèrent imperturbablement, bien que silencieusement, dévoués a la cause grecque. Ce fut surtout à ces Phanariotcs que la Russie eut affaire. Elle prit leurs avis, elle leur communiqua les siens. A l'occasion, elle les appuya contre les Turcs, à l'occasion aussi elle les abandonna; elle se servit d'eux, ils se servirent d'elle; et en somme, quand le moment de conspirer arriva, ce fut avec eux qu'elle ourdit les premières trames et on en était encore dans toute l'Europe à faire des vœux sincères et poétiques pour Harmodius et Aristogiton, que la Russie et ses amis grecs avaient déjà trouvé ce qui pouvait se faire dans l'état des circonstances et ils avaient inventé une société secrète.

On se trouva alors vers 1817-1818. Comme toute société secrète qui se respecte, celle-là parlait beaucoup et confiait ses projets praticables et autres à qui voulait les entendre; de sorte qu'en Allemagne, en France, en Angleterre, en Italie, on ne manqua pas d'en être promptement informé. Mais on se garda bien de voir les choses telles qu'elles étaient. C'était précisément l'époque où ces pays eux-mêmes goûtaient avec le plus de passion le plaisir des associations occultes, poursuivant un but politique et faisant des serments sur les poignards. Cette habitude d'esprit née à la fin du dernier siècle, avait été dérangée par les inquisitions de la police napoléonienne et peut-

être plus encore par le tourbillon de guerres où la politique du maître avait forcé tout le monde à vivre. Cette police ayant disparu, et les admirateurs de Cagliostro, de Mesmer, des rose-croix et des francs-maçons se voyant le champ libre, on put se donner tout entier aux douceurs de la Sainte- Vehme, et les débris du Tugendbund et les ventes de la charbonnerie trouvèrent immédiatement que les philadelphes grecs leur ressemblaient comme une goutte d'eau ressemble à une autre.

Ceux-ci voulaient la liberté; ils ne la voulaient pas moins. Ils voulaient la civilisation : eux-mêmes que demandaient-ils, sinon le progrès illimité du genre humain, ce qui était incontestablement même chose que la civilisation poussée à son carré algébrique? Les philadelphes juraient de mourir pour recouvrer leur patrie, et que faisaient-ils donc tout le jour, ces carbonaris si excités, sinon de machiner du matin au soir la ruine de gouvernements déclarés traîtres et oppresseurs? Evidemment la ressemblance, l'identité étaient complètes. C'est ainsi qu'on raisonnait.

Il y eut pourtant quelque différence, au fond, entre M. de Villèîe et le grand vizir, et certainement il y en avait beaucoup entre le roi Charles X et le sultan Mahmoud. M. le prince de Metternich luimême ne ressemblait que très approximativement à Djezzar, pacha de Saint-Jean d'Acre, qui faisait si lestement sauter les têtes, et quant au but poursuivi par les libéraux de l'Europe et celui que voulaient

atteindre les conjurés grecs, le rapport était nul. Les ardents, les premiers, que beaucoup de conservateurs d'aujourd'hui trouveraient même fort tièdes, se seraient épouvantés à l'idée du suffrage universel; pour les administrés des patriarches œcuméniques, il s'agissait de se soustraire au fil du sabre, de pouvoir conserver, avec leurs têtes, leurs propriétés; de cesser de trembler le jour et de trembler la nuit, supplémentairement d'organiser un gouvernement quelconque, mais qui fût, sinon plus raisonnable, du moins moins brutal; par-dessus tout, de se retrouver Grecs, à quelque prix que ce fût, et de recommencer une existence nationale. Ce n'était pas compliqué. Il n'était pas de raya chrétien de la Roumélie qui ne fût propre à comprendre un tel programme et à l'accepter d'enthousiasme. Mais c'était précisément trop simple pour les Occidentaux, et ils ne purent s'y faire. Pour eux, les Grecs furent et restèrent de judicieux théoriciens, aspirant tout bonnement à obtenir une charte constitutionnelle, à condition que ce pacte heureux fût manœuvré par des ministres ne ressemblant en rien à ceux qu'eux-mêmes n'approuvaient pas.

En même temps, on se cramponnait plus fort que jamais aux notions formées par l'enthousiasme. Plus le goût pour les Grecs allait se développant, et plus on attachait d'importance à les voir réussir dans ce qu'on supposait être leur maîtresse volonté» c'est-à-dire l'obtention du régime des deux Chambres, et on y mettait d'autant plus de prix qu'il

s'entendait de soi que les descendants de Périclès, d'Alcibiade et de Cimon, et à plus forte raison ceux de Pausanias, d'Agis, de Pélopidas et de Callicratidas devaient tenir énormément à se donner le plaisir des discussions parlementaires et des controverses de la presse. En ces temps on ne savait rien ni de l'histoire ancienne, ni de celle du moyen âge, ni de celle des temps plus rapprochés de nous. On n'en allait pas moins de l'avant, et on travaillait pour les fils de l'antiquité.

En se plaçant à ce point de vue, il est triste de l'avouer, il n'existe pas dans toute l'étendue de la Turquie d'Europe, pas plus que sur les côtes de l'Asie Mineure, un seul homme qui puisse légitimement se croire descendu des populations de la Grèce ancienne, et pour s'en étonner, il faut être de tempérament à admettre qu'on trouverait en France, si l'on cherchait bien, des familles issues des compagnons de Vercingétorix, et en Italie des neveux des Fabius, ce que personne n'a jamais imaginé sérieusement.

Encore, à la grande rigueur, serait-il non pas assurément plus exact, mais plus plausible de prétendre qu'une population très ancienne a pu se maintenir dans les régions les plus pauvres et les plus sauvages de l'Auvergne, même depuis une antiquité, dans tous les cas, un peu plus courte. Mais en Grèce, on sait trop aisément ce qui est arrivé; les Athéniens, dans leurs constantes révolutions, ont pris soin de détruire eux-mêmes leurs citoyens qui,

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au temps de la plus grande splendeur de l'Etat, n'ont jamais atteint le chiffre de quarante mille. I.rs Thébain6 ont été égorgés ou déportés en masse par le roi de Macédoine; les Spartiates étaient devenus si rares au temps d'Agis, qu'on en faisait avec des Ilotes, pour n'en pas manquer absolument; puis vinrent les guerres et les dépopulations et les colonisations romaines; puis vinrent les ravages des Goths; puis les massacres impériaux, puis les descentes des Sarrasins, puis les invasions ill\ riennes, puis les croisés français, puis les Aragonnais, puis les Turcs. Entre chaque catastrophe, le pays désert se repeuplait. Il est bien connu que les habitants de l'Attique sont Albanais, ceux du Péloponèse viennent de partout; la Grèce est, à l'heure actuelle, peuplée d'une race mixte parlant le grec et l'albanais, et dans le sang de laquelle il entre quelque chose de celui des bandes différentes qui, depuis six à sept cents ans, ont successivement et pour plus ou moins de temps gouverné le pays. Mais les libéraux d'Europe voulaient absolument parler à Miltiade, à Phocion et à Aristide. Ils ne s'adressaient qu'à eux dans leurs déclamations : ils ne consentaient à avoir affaire qu'à eux; bon gré mal gré, il fallut qu'on les leur présentât. On n'y manqua pas et la Révolution commença.

Non pas dans l'Hellade proprement dite, comme il l'eût fallu pour la belle ordonnance des choses; mais après une tentative manquée dans la Valachie, elle éclata en Epire. L'Epire est presque un pays sans gloire. Car d'avoir été gouverné par Pyrrhus, il n'y a pas de quoi faire beaucoup de bruit. Aller rechercher la réputation si lointaine et d'ailleurs fort embrumée des Thesprotes, il n'y a guère espoir d'en éblouir personne. Dire que le Styx n'est pas loin de ces pays-là, c'est quelque chose; mais on était en droit d'espérer mieux. Enfin, pourtant, comme on n'avait pas ce mieux et qu'il faut aimer ce que l'on a à défaut de ce qu'on préfère, on s'humanisa pour une belle anecdote, et ce furent les Anglais qui surent en tirer tout le parti qu'elle comportait. Sur un piton stérile d'une montagne très sauvage, au sein d'un amoncellement de crêtes presque inaccessibles, vivait une peuplade albanaise, pareille à toutes les peuplades de cette région. Son village fortifié s'appelait Souli. Le pacha de Scutari, Aly-Tébéleny se querellait avec ces montagnards, grands guerriers, peu patients, peu craintifs comme tous leurs pareils. La guerre s'alluma. Les Souliotes, serrés de près, rembarrés, puis forcés

dans leurs murailles, périrent en grand nombre, et comme les Turcs, victorieux, allaient inonder la plate-forme du rocher, alors les femmes de la tribu qui n'avaient pu fuir, se prenant par la main, commencèrent une ronde funèbre après avoir jeté leurs enfants dans l'abîme immense ouvert à côté d'elles, et à mesure que l'une d'elles atteignait le bord du gouffre, elle s'y précipitait.

Comme grandeur, cette scène terrible n'a rien à emprunter aux plus émouvantes. La poésie l'a exaltée à juste titre, la peinture l'a représentée sur des pages admirables. Toute l'Europe s'émut dans un cri d'admiration, où les anathèmes contre le tigre de l'Epire ne manquèrent sûrement pas. L'histoire de Parga, petite bourgade du littoral adriatique, que le pacha d'Epire dépeupla de même, malgré l'intervention du haut commissaire des Sepllles, produisit une sensation analogue, et plus que jamais on fut rempli de la plus bruyante sympathie pour les Grecs et de l'horreur la moins retenue pour leurs bourreaux. On ne réfléchissait pas, ou plutôt on ignorait tout autant que le reste, à quel point bourreaux et victimes n'étaient qu'une seule et même population, de même sang et même origine en toutes ses branches, ayant mêmes idées, mêmes mœurs, mêmes habitudes, mêmes convictions, au point de vue de ce qui s'appelait l'honneur; également capables, et sans s'étonner, des mêmes actes d'énergie et d'abnégation, des mêmes violences et des mêmes cruautés. Sur un seul point elles diffé-

raient : les maîtres, pour des raisons souvent très complexes, d'autres fois très simples, étaient par euxmêmes ou leurs aïeux devenus musulmans, et, par conséquent, faisaient partie des classes dominantes. Les opprimés étant restés chrétiens, on les considérait comme sujets, et encore y avait-il là plus d'une restriction suivant les temps et les lieux. Mais l'opinion européenne n'en faisait aucune; elle n'admettait pas de nuances, ni de distinctions; pour elle, les Turcs étaient une horde compacte de cannibales qui, quatre siècles en deçà, avait réussi à franchir le Bosphore, et qui, depuis ce jour malheureux, faisait le diable en Europe, et plus tôt on les pourrait reconduire chez eux serait le mieux et, en attendant, l'insurrection grecque une fois commencée, suivait son cours, et tous les esprits occidentaux en suivaient les progrès, les temps d'arrêt et les reculs avec la plus passionnée attention et en se trompant toujours.

Ce qui appartenait à ce qu'on a nommé l'opinion libérale réclamait surtout une étroite communauté de vues et d'intérêts nouveaux avec les révoltés; on en a vu tout à l'heure la raison. Et par une de ces prosopopées dont les consommateurs de cette doctrine ont toujours eu et auront toujours le maniement facile, l'amour pour les Grecs devint une arme de guerre contre les gouvernements en général, et celui de la Restauration en particulier. Celte manœuvre compliqua beaucoup la question. Les Grecs, les sergents de La Rochelle, le général

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Foy, la souscription aux œuvres de Voltaire, ce fut tout un. Il faut avoir une tête française pour imaginer de pareilles macédoines, et encore celle-ci n'est pas complète; ce même Grec, que l'on se figurait si bon voltairien, ami actif des conspirateurs militaires et autres contre la maison de Bourbon, grand amateur de la Charte, grand dégustateur de l'éloquence de M Manuel, ennemi convaincu du parti prêtre, cela va sans dire, et de la congrégation, il n'est pas besoin de l'ajouter, ce même Grec, si complètement libre-penseur, bien que le mot ne fût pas encore inventé, on le louait tout d'une haleine d'être en même temps le Combattant de la Croix. Les innombrables lithographies et gravures en taille-douce qui le recommandaient à l'admiration des désœuvrés, dans sa fustanelle et son fez rouge, l'air fort content de lui, et le sabre à la main, ne manquaient jamais de l'envelopper dans un drapeau bleu à la croix blanche; souvent même un vénérable évêque ou archimandrite lui donnait sa bénédiction et on l'appelait le soldat du Christ. Pour quoi faire? Comment pouvait-on supposer et louer chez le Grec des dispositions si disparates? Pour la meilleure des raisons. N'était-il pas monstrueux, en effet, que les gouvernements d'alors qui se prétendaient si dévoués à la religion, laissassent périr, sans les appuyer, sans les défendre, des hommes admirables de foi, qui donnaient leur sang pour la religion? Evidemment, les gouvernements, les hommes d'Etat royalistes, tout leur parti, tous

les ultras n'étaient que des hypocrites, ne croyant pas un mot de ce qu'ils professaient de bouche et, en réalité, amis des Turcs, amis du sultan et du mufti; bons mahométans, parce que le Turc, le sultan, le mufti et Mahomet sont essentiellement absolutistes, ce qu'étaient également les gens de la droite.

Cette ignorance mêlée à ce goût des mensonges, cette exploitation charlatanesque des misères et des embarras d'un peuple auquel on prétendait porter tant d'intérêt, eut de suite un résultat fâcheux. Puisque le philhellénisme était arboré et agité avec tant d'affectation par un parti, l'autre parti le prit en suspicion. Tout le monde, jusqu'alors, avait été porté à s'attendrir sur le sort des rayas de la Porte, et d'ailleurs, sans trop savoir pourquoi, mais avec la tournure que prenaient les choses et sous la nouvelle lumière dont on les éclairait, les gens religieux, les royalistes, le clergé conçurent, en effet, l'idée que la cause grecque n'était peut-être pas ce qui avait semblé jusqu'alors, et que si les libéraux l'appuyaient si bruyamment, c'est qu'elle menait à des arcanes dont on ne pouvait trop prévoir ce qui allait sortir. De sorte que, sans se déclarer pour ou contre des gens à l'abord et naturellement bien disposés pour une œuvre qu'il était si facile de confondre avec celle des Croisades, en n'y regardant pas de plus près qu'on ne faisait pour le reste, ces gens-là commencèrent à se resserrer dans une grande réserve, qui alla toujours en augmentant et

qui devait aboutir a faciliter, sinon à déterminer une réaction. Mais les gouvernements étaient fort embarrassés.

Les doctrines modernes n'étant pas encore dans toute leur gloire comme elles le sont devenues depuis., il se trouvait, aux différents degrés de la hiérarchie chargée de faire les affaires, des hommes qui les connaissaient et aussi des hommes qui ne demandaient pas mieux que de les apprendre; ces deux catégories de personnes semblent tendre également à disparaître; mais grâce à leur présence en ce temps-là, les cabinets européens s'étaient mis d'accord sur la nécessité de maintenir aussi fortement que possible le statu quo en toutes choses. L'Europe était profondément malade, on ne pouvait se le dissimuler, et on en convenait; l'explosion morbide de la Révolution française, les guerres convulsionnistes du premier Empire ne pouvaient passer pour des crises qui eussent épuisé le mal et fait sortir complètement le virus; la prostration avait suivi, ce n'était pas de la guérison; l'état de demi-fièvre, demi-délire, accompagné de tant de velléités nuisibles, qui tenait en cervelle la majorité des esprits dans tous les pays, n'était pas propre à

rassurer des praticiens exercés et attentifs. Il est des temps où, en ouvrant une voie quelconque aux ardeurs de la jeunesse, on sauve l'Etat au moyen d'une espèce de printemps sacré, et on fait la gloire et la fortune de plusieurs générations. Il en est d'autres, où les gens que l'on a sous sa conduite ne sont bons à rien au monde, sinon à chanter la Marseillaise et à casser des carreaux. Vers 1820, les hommes qui dirigeaient les affaires dans les différents pays de l'Europe comprenaient cette vérité, et tout ce qu'ils espéraient, c'était de gagner du temps et d'arriver à un jour où, l'équilibre s'étant rétabli d'une manière quelconque, et enfin consolidé, on se trouverait peut-être avoir obtenu ce qu'on n'avait pas le moindre moyen de créer pour le moment, un avenir quelque peu susceptible de produire du bien, et de durer. Aussi les médecins recommandaient-ils le repos, le silence, l'absence d'agitation en toutes choses et pas la moindre émotion. Il était difficile d'en obtenir si long, mais on essayait pour ne pas voir tout s'écrouler.

Le maintien de l'empire ottoman, tel quel, en tant que formant une masse assise sur un espace aréal dont il y avait grand avantage à ne pas se disputer la possession et le partage, parut alors devoir être considéré comme de dogme, et tout le monde en tombait d'accord. Non seulement l'espace aréal en question est important par l'étendue, mais sa situation géographique, mais sa valeur intrinsèque en faisaient encore un appoint qui pou-

vail singulièrement troubler la balance «les forces respectives, s'il était mis clans la circulation, tandis qu'entre les mains des Turcs, on était certain que, tout a fait immobilisé et stérilisé, il ne pourrait ni servir, ni non plus nuire à personne.

Certainement cette façon de raisonner n'est pas généreuse, n'est pas large, n'est pas héroïque. Mais on ne nourrit pas un malade avec des aliments vigoureux; on le met au petit lait, sinon on le tue. Voilà pourquoi M. le prince de Metternich, son confident M. de Gentz et toute la pléiade politique d'alors soutenaient avec une foi profonde la doctrine de l'intégrité de l'empire ottoman, et avaient parfaitement raison de le faire pour le salut de la situation établie en Autriche, en France et en Angleterre. Veut-on conserver ce qui menace ruine, il faut un système d'Etat; l'étonnement, l'épouvante, le désarroi et l'irritation des cabinets furent donc à leur comble quand les libéraux vinrent leur proposer, au nom de la religion, de la morale, de la vertu, de la civilisation, de tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, de vouloir bien aider les Grecs à démembrer cet empire ottoman déclaré et reconnu pour être si indispensable.

Les hommes d'Etat furent épouvantés et indignés parce que c'étaient leurs populations mêmes pour lesquelles ils avaient la prétention de travailler qui, avec le plus aimable abandon et un emportement convaincu, leur mettaient le couteau à la gorge. Mais ils furent surtout scandalisés de la complai-

sance avec laquelle la Russie, puissance essentiellement conservatrice, comme ils l'étaient tous, prêtait l'oreille aux propositions suivant eux les plus scabreuses. Avec les libéraux, ils traînaient en longueur; avec elle, il fallut discuter, moitié marchant, moitié traîné, et prendre, vis-à-vis de la Sublime- Porte, le ton d'amis dévoués mais d'autant plus acariâtres, lui dénoncer les erreurs et les manquements de sa propre conduite, lui faire des remontrances, lui donner des avis et, finalement, lui imposer la mise en pratique de ces mêmes avis malgré toutes les protestations qu'elle put faire entendre.

A dater de ce moment, l'intégrité de l'empire ottoman était entamée par ceux-là mêmes qui prétendaient la défendre. Naguère la Russie avait enlevé au sultan des provinces. Mais du moins l'avaitelle laissé maître incontesté du reste de son empire. La France, l'Angleterre, l'Autriche entrèrent dès lors, sans la permission du successeur d'Osman, au milieu même de son conseil; elles prirent séance avec les vizirs, et avant eux; elles contredirent les oulémas, émirent des avis qu'elles donnèrent pour des ordres, et participèrent, volens nolens, à la responsabilité de tout ce qui se fit, et il se fil beaucoup de choses.

Depuis plus d'un siècle, l'association militaire qui jamais ne fut une nation et qui, sous le nom de puissance des Osmanlis, les faisait trembler, s'en allait perdant sa force. Le corps des janis-

saires, véritable raison d'être et unique tic tout l'établissement, était pourri dans ses bases et de son tempérament primitif rien ne fonctionnait que les abus. Le sultan Sélym avait tenté une réforme partielle; le sultan Mahmoud prit les choses en grand, tailla au pied, coupa le cou aux janissaires et, en même temps, a l'empire. On ne change pas un gouvernement dans ce qui fait sa raison d'être sans l'atteindre à la source de sa vie. De soldatesque, le pouvoir ottoman devint administratif, et de la caserne passa aux bureaux de la Sublime-Porte; mais une nation ottomane n'entra pas dans la vie, et les cabinets occidentaux eurent le tort de croire à la possibilité d'une régénération sur de pareilles bases. Mais, bref, ils y crurent et se trouvèrent de plus en plus entraînés à donner des conseils et à exiger qu'ils fussent suivis. Quand il devint bien manifeste que telle était leur situation, ce fut à eux et à eux surtout que l'opinion favorable aux Grecs demanda compte de la lenteur des progrès de ceux-ci; ce fut eux qu'elle incrimina de leurs souffrances; ce fut eux qu'elle mit péremptoirement en demeure de produire une solution prompte et complète de la crise qui rendait l'Europe de plus en plus attentive, et la Russie appuya ouvertement et de son mieux ces réclamations dont les cabinets s'étaient mis dans la situation de reconnaître implicitement le bienfondé, puisqu'ils tançaient si constamment et si vertement leur protégé, le sultan, à propos de tous les procédés qu'il pratiquait impunément depuis

bien des siècles, n'en ayant jamais eu d'autres, et qu'on lui imputait désormais à crime, sans réfléchir qu'il ne savait et ne pouvait mieux faire. De cette façon, les gouvernements occidentaux se trouvèrent avoir accepté une tâche contradictoire : maintenir l'empire ottoman, ce qui à leur point de vue était fort raisonnable, et rendre ce maintien impossible parce que leurs ouailles exigeaient des choses incompatibles avec cette donnée et étaient appuyées par la Russie. En réalité, celle-ci était seule dans la logique et dans le vrai. On s'imagine sans peine l'état d'esprit où devaient se trouver les politiques sérieux comme il en existait encore en se voyant contraints de faire à la fois le pour et le contre, par l'insanité des têtes malades dont ils cherchaient à sauvegarder les destinées.

Grâce à ces conflits d'impossibilités, l'insurrection grecque durait toujours, perdant le mardi ce que le lundi lui avait donné, et recommençant sa tâche très épuisante. Toujours encouragée et point soutenue, excitée et non pas nourrie, ou bien soutenue quelque peu, mais soigneusement découragée, il était absolument impossible qu'elle pût entrevoir un but quelconque auquel il lui fût permis d'aspirer et qu'elle pût espérer atteindre sans trop de folie. Heureusement pour elle, l'insurrection grecque était essentiellement, quoi qu'on pût faire, une entreprise orientale et, pour marcher en avant et se maintenir en haleine, elle n'avait besoin ni de raison ni de certitude, pas même de probabilités. Elle avait,

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comme ou dit, la foi; elle voulait se délivrer des Turcs et, quoi qu'on en pûl dire, elle ne voulait pas autre chose. N'avoir plus à compter avec les Turcs, pouvoir, elle, chrétienne, grecque, dire son mot dans ses affaires el mener une existence à elle, n'importe comment, n'importe sous quel nom, n'importe avec quelle nature d'avantages, voilà ce qu'elle voulait et rien autre; et quant à ce que l'Europe en pensait, elle l'ignorait et ne tenait pas à le savoir, de sorte que, dans le temps môme où elle eût dû désespérer absolument de son avenir, elle ne fut pas même tentée de prendre de l'humeur sous prétexte que tout lui manquait; bien qu'à la lettre elle se trouvât réduite au plus absolu dénuement et aux expédients les plus tristes. Il faut être croyant quia absurdum, pour conserver une telle disposition d'esprit. Mais les Grecs étaient de ces gens-là, et assurément bien supérieurs de tous points, pour ce seul fait, à leurs amis d'Europe.

De l'Epire la révolte devait, d'ailleurs, promptement gagner la Thrace, en partie, la Macédoine, la Thessalie tout entière. Elle avait couvert l'Acarnanie, les provinces de terre ferme, et, par l'Attique et la Béotie, envahi et bouleversé la Morée de fond en comble. Les îles n'avaient pas attendu ce débordement de l'incendie pour s'enflammer à leur tour. Ilvdra, Psara, Spetzia en tête, tout s'était mis en branle dans l'Archipel; les Cyc'lades brûlaient comme aussi les Sporades et l'Eubée avec le reste, et il arriva, naturellement, que la guerre se prolon-

géant à l'infini au milieu et par les soins de gens qui possédaient fort peu de chose, en particulier, quand leur communauté ne possédait rien du tout, et les chances de victoire et de défaite se succédant avec la plus parfaite égalité, il arriva que ces territoires, sans exception, se trouvèrent, au bout de quelques années, rasés du nord au midi et de l'est à l'ouest, n'ayant plus une ville qui ne tendît à n'être qu'un amas de pierres et un champ que l'on eût même l'idée d'ensemencer. C'est qu'en définitive, la guerre n'était pas une insurrection contre un gouvernement; ce n'était pas non plus une levée de gens opprimés par une race étrangère; c'était tout uniment une guerre civile et avec les caractères les plus haineux et les plus difficiles à concilier que la guerre civile puisse jamais revêtir.

Ce que l'on appelait Turc comme ce qu'on appelle Turc aujourd'hui dans la Roumélie, on ne saurait trop y insister, car là se trouve seulement le secret de bien des mystères, n'avait et n'a quoi que ce soit de commun avec les nations turques, et, sous le rapport ethnographique, il n'existe dans cette partie du monde que les Hongrois ou Magyars qui soient des Turcs. Ce que les Occidentaux appellent de ce nom, que les intéressés ne prennent jamais, attendu qu'ils se qualifient uniquement du titre d'Osmanlis, ce sont des gens du pays, ici d'origine grecque, là d'origine slave, ailleurs de souche illyrienne ou valaque ou moldave ou même allemande qui, ayant embrassé l'islamisme, sont devenus

participants au pouvoir de la maison d'Osman. La plupart d'entre eux ne savent pas un mot de turc, niais parlent uniquement la langue des districts qu'ils habitent, ici le grec, plus loin l'albanais ou le slave, dans quelqu'un de ses dialectes; devenus portion du souverain en vertu de leur évolution religieuse, rien de plus simple qu'ils fussent en butte à une antipathie particulière dont ils repoussaient les atteintes par une superbe et un esprit de violence tout à fait conformes d'ailleurs à l'état des mœurs locales.

Ceci ne veut pas dire qu'en certaines occasions, chrétiens et Turcs, étant sortis de même sang, ayant au fond des idées analogues, pratiquant les mêmes mœurs, ne pussent s'entendre. Ils le pouvaient, et ils le faisaient. Pendant des siècles on avait vécu ensemble et on aurait pu vivre encore; mais l'équilibre étant détruit, on se traitait des deux parts absolument de la même façon, et défauts et vertus, on partageait tout. C'était ce dont l'Europe n'avait pas la plus légère idée. La partie, d'ailleurs, n'était pas égale entre les deux camps. De leur côté, les Grecs étaient favorisés par les Européens, qui leur donnaient plus de phrases que de revenus effectifs; mais les Turcs de chaque province étaient soutenus par les armées, ou pour mieux dire par les contingents que de temps en temps, surtout au début, la Sublime-Porte envoyait à leur aide. On voyait donc s'avancer à perpétuité contre les Grecs soulevés, les spahis cl les limariots, comme qui dirait des

hommes d'armes possesseurs de fiefs dans les contrées insurgées, et en outre, les bandes que le sultan Mahmoud envoyait périodiquement de l'Asie Mineure et de Constantinople. En somme, ces mi lices n'étaient pas d'une grande ressource, et si elles ravageaient très bien, elles se battaient fort mal.

Mais l'Europe, obstinée à ne pas voir la réalité des choses et se figurant de plus en plus les Grecs sous les traits de vertueux constitutionnels repoussant héroïquement l'absolutisme, finit à la longue par se décider à leur envoyer des auxiliaires constitutionnels comme eux. Lord Byron avait excité un enthousiasme universel en allant se jeter dans Misso'longhi assiégé; les corps des philhellènes, ornés de la croix blanche, firent leur apparition sur la scène.

Ils furent plus zélés que nombreux. Ils s'étaient recrutés d'étudiants allemands et français, et de quelques Anglais à la recherche des émotions. D'anciens officiers en demi-solde, provenant pour la plupart des armées impériales, allèrent les commander; de même qu'on en trouvait, à la même époque, aguerrissant les troupes de Méhémct-Ali, du maharadja de Sikhs, des républiques de l'Ame rique espagnole et au Champ-d'Asyle. Ces vétérans arrivèrent en Grèce avec des prétentions considérables, et les choses étant ce qu'elles étaient, ils rendirent peu de services. Mais les opinions qu'ils ne tardèrent pas a se former sur le pays auquel

ils avaient apporté le secours de leurs talents, et qui ne sut pas, ou ne put pas, ou ne voulut pas le comprendre, ces opinions ne tardèrent pas à différer sensiblement de ce que l'Europe avait professé jusqu'alors sur les Grecs, sur leur caractère et sur la justice de leur cause. Ces militaires, appuyés d'ailleurs de l'avis de leurs philhellènes, devinrent ainsi les premiers agents d'une réaction qui commença à se faire sentir, bien qu'encore obscurément, vers 1825 ou 1826.

On a dit beaucoup que dans les derniers mois de sa vie, lord Byron, condottiere des Souliotes échappés à la ruine de leur patrie, avait ouvert les yeux sur la véritable nature de ses soldats; que, d'une part, il avait appris à bien connaître ce que valaient réellement les associés qu'il s'était donnés si volontairement, et qu'il avait reconnu s'être trompé d'une façon complète, ce qui avait augmenté l'amertume de sa mort.

Lord Byron ne peut pas avoir eu de bonne foi de pareils retours. Sa mémoire est en grande recommandation parmi les Grecs, et ils ne parlent jamais de lui, jusqu'à l'heure actuelle, qu'avec des expressions d'une admiration qu'on ne lui accorde plus aussi libéralement ailleurs et avec une affection reconnaissante plus rare encore. Il n'aurait pas eu le droit de se donner à Missolonghi pour un homme désabusé. Il connaissait l'Orient et les Orientaux de longue main. Il les connaissait, Turcs et Grecs, aussi bien les uns que les autres. Il les

avait pratiqués, il avait vécu au milieu d'eux et si, de plein gré, il était revenu partager leurs misères et leurs périls, c'est qu'apparemment il avait de bonnes raisons pour en agir ainsi. Il savait fort bien ce qu'il pouvait trouver, ce qu'il allait trouver, ce qu'il trouva, et s'il avait eu quelques années de spleen en moins et une santé moins ébranlée, il eût été content de son aventure. Mais les officiers de troupes régulières, et avec eux les philhellènes, n'étaient nullement dans le même cas. Ils ne savaient pas le premier mot des réalités qu'ils allaient rencontrer et les déconvenues devaient les assaillir de toutes parts.

Ils n'en savaient pas le premier mot, puisqu'en Europe on regardait de loin, avec des lorgnettes fausses, cette Grèce de convention au milieu de laquelle s'agitaient des Grecs encore plus fantastiques. Tout ce qu'ils avaient entendu raconter était en dehors du bon sens, et ce qu'ils avaient lu ne l'était pas moins. Lorsqu'ils avaient rencontré les agents de l'insurrection et s'étaient abouchés avec ces mandataires, ils en avaient été extrêmement satisfaits. Ces messieurs, tous élevés soit en Russie, soit à Vienne, soit en Italie, étaient, pour la plupart, des hommes parfaitement distingués et de beaucoup supérieurs à l'officier qui venait leur offrir ses services et leur poser des questions. Ils étaient absolument dévoués à une cause adorée par eux, qui ne les payait pas, et à laquelle ils avaient, pour la plupart, absolument tout sacrifié. C'étaient

donc des y<>ns parfaitement sincères et désinléressés, autant que ce mot s'applique à la poursuite aveugle d'une passion. Mais aller décourager des inconnus qui pouvaient être de quelque utilité à leur rêve et lui donner un peu plus de corps; des inconnus commandités par d'autres inconnus, M. Eynard, de Genève, et autres, offrant de l'argent, des subsistances, des vêtements, quand leurs compatriotes à eux mouraient pour le besoin commun et manquaient de tout, francbement ce n'était pas leur devoir de le faire. Ils étaient recruteurs, ils recrutaient. Un colonel leur arrivait qui demandait à commander en cbef; on lui promettait que les honneurs du généralat ne lui seraient pas marchandés. Un marin s'offrait, mais à la condition de commander une frégate : on lui promettait la frégate; il eût demandé une escadre qu'on ne l'eût pas contrarié. Tous, bienfaiteurs, journalistes, présidents de comités de secours, militaires, marins voulaient savoir ce que pensait le gouvernement hellénique, ce qu'il avait décidé, ce qu'il allait faire. On leur donnait là-dessus les renseignements qui pouvaient les satisfaire davantage, et on ne s'amusait pas à leur révéler, ce que, d'ailleurs, ils n'auraient pas compris, que le gouvernement hellénique n'avait aucune espèce d'autorité, et même existait très peu et quelquefois pas du tout, ce qui n'empêchait nullement la guerre de continuer et ceux qui y étaient engagés d'être résolus à n'en pas sortir, aussi longtemps qu'ils auraient des Turcs en face

et que ceux-ci ne les auraient pas exterminés jusqu'au dernier homme. De bonne foi, qui eût été capable, en Euiope, vers l'époque indiquée, de supposer possibles de pareilles choses? On n'eût pu les contempler sur un autre point du globe.

De sorte que les philhellènes se mettaient en route, enchantés d'eux-mêmes, des autres, de leurs perspectives, et en débarquant sur le sol sacré de la révolution, du libéralisme, de la civilisation chrétienne, de toutes les belles théories dont ils avaient la tête encombrée, ils ne trouvaient ni la frégate promise, ni un canon qui pût rouler, ni un magasin, même vide, ni par-dessus tout quelqu'un de réellement autorisé à qui parler. Mais ils se voyaient entourés de braves gens, échappés ce jour-là à la faim, à la fièvre et à la peste, en haillons, sans abri et qui considéraient ces nouveaux venus d'un œil farouche, en raison de la méfiance et de l'antipathie que leur ont toujours inspirées les étrangers avides de se mêler de leurs affaires. Sous ce rapport, ils ne sont pas dissemblables des Espagnols, c'est une des conditions essentielles de la complexion solide du patriotisme sérieux.

Les officiers demandaient des soldats à instruire. On éprouvait des difficultés à leur en fournir. Les palikares se trouvaient suffisamment soldais, suffisamment instruits. De la tactique, de la stratégie, de l'utilité de tous les mécanismes militaires et tout d'abord du maniement des armes, aussi bien que de l'art de marcher au pas, il n'était pas un capi-

laine qui en eût la première notion ni qui en soupçonnât l'importance. Ce fut donc, parmi les chefs comme parmi leurs hommes, une unanimité de mécontentement, de murmures auxquels la prétention déclarée de les soumettre les uns et les autres, sans distinction de grade, à une discipline déclarée plus indispensable encore que tout le reste, ne pouvait manquer de mettre le comble. La résistance fut universelle, violente et dès les premiers jours, elle aurait rendu tout contact absolument impossible entre les Grecs et leurs sauveurs, si les Phanariotes surtout n'avaient bien compris et fait comprendre la nécessité de ménager des docteurs en définitive envoyés par l'Europe, ayant la confiance de l'Europe, et pouvant ouvrir ou tarir des sources de revenus bien précieuses. Ceux des Rouméliotes qui avaient quelque notion personnelle de la manière de raisonner des officiers auxiliaires et de leurs philhellènes appuyèrent aussi les remontrances des gens sages de la nation. Les récalcitrants se calmèrent, mais ils ne se soumirent pas. Ce fut vers ce temps que commença à circuler dans le peuple hellène et non pas uniquement parmi les hommes du commun, une manière de proverbe : bête comme un Franc. On se consola un peu au moyen de ce jugement sévère et on ne sauta pas précisément à la figure des importuns. Quant à leur fournir les recrues que ceux-ci demandaient pour former la future armée régulière, on n'eut ga rde. Avec bien des efforts et à travers mille déboires,

ils parvinrent à mettre sur pied, non pas un régiment, mais le squelette d'un très pauvre bataillon de réguliers. Il fallut se consoler en espérant mieux de l'avenir et, pour le moment, croire surtout aux philhellènes. Ceux-ci, non moins désillusionnés que leurs supérieurs, passaient le temps à solliciter des logements, du pain, si peu que ce fût de viande. On faisait quelquefois justice à leurs réclamations, mais si pauvrement, avec tant de mauvaise grâce! Et d'ailleurs, il ne fallait pas reproduire trop souvent de pareilles prétentions. L'excuse était que les Grecs ne possédaient rien absolument et mouraient de faim le mieux du monde au milieu de leur pays dévasté. C'est vrai, et comme les amis européens ne s'étaient pas attendus à un patriotisme aussi tenace, ni à un héroïsme d'une si rude étoffe, ils ne s'en plaignaient pas moins haut et ne tardèrent pas à apprendre que, sincèrement, on les considérait comme gênants, dangereux et, en tout cas, fort inutiles, puisqu'il leur manquait la première de toutes les qualités, celle de s'accommoder aux circonstances. Le jeune Anacharsis et les admirateurs des sergents de La Rochelle ne pouvaient donner que des consolations très insuffisantes. Dans un embarras si complet que fallait-il faire? S'en retourner tout droit d'où l'on venait et raconter ce qu'on avait vu et entendu? Personne n'eût voulu le croire. On eût été taxé de lâcheté, peut-être de trahison, car il ne faut pas oublier que la cause de l'insurrection grecque, étant devenue, pour le parti libéral, beau-

coup moins la cause des Grecs qu'une machine de guerre, un moyen employé contre le gouvernement, aucun chef parlementaire, aucun journal d'opposition n'eussent jamais consenti à admettre ce qu'on fût venu leur apprendre, et la preuve, c'est qu'ils axaient déjà toute opportunité de le savoir et ne voulaient rien entendre.

Les agents diplomatiques et les officiers de marine anglaise, française et autrichienne étaient sur les lieux aussi bien que les philhellènes. Ils ne comprenaient en général, pas mieux ni plus, le caractère de l'insurrection, ni les causes des extraordinaires calamités auxquelles les malheureux révoltés étaient soumis. Seulement ils les croyaient autres qu'on ne les représentait en Europe ; ils croyaient que c'était pure perversité de la part des insurgés, s'ils se trouvaient au milieu des griffes de toutes les désolations qui les décimaient. Ils attribuaient aux vices de ces malheureux et la faim, et la soif, et la misère, et les maladies, et la discorde, et la ruine. Dans la vie publique comme dans la vie privée, accuser quelqu'un d'être l'unique auteur des maux dont souffre ce quelqu'un a toujours constitué un moyen excellent de jeter au vent la tâche difficile d'étudier la maladie afin de la guérir. Ces agents, ces officiers, soit par devoir, soit par conviction, faisaient donc connaître à leur gouvernement ce qu'ils croyaient et ne ménageaient pas le plus souvent les jugements les plus durs. Mais la presse et l'opinion publique n'en tinrent

aucun compte. Tout leur paraissait calomnieux. On ne disait pas que les torts pouvaient être réels, mais la cause de ces torts naturelle et excusable. On maintenait que les Grecs étaient les plus vertueux des hommes, et les philhellènes faisaient bien de se laire et de prendre patience. Ils commencèrent à aimer les Turcs, absolument comme ils avaient aimé jusqu'à ce jour les antagonistes du Croissant; les Turcs leur apparurent comme les plus honnêtes gens du monde. C'était une consolation, et plus tard on devait en faire une doctrine.

Les choses se traitant ainsi et l'insurrection ayant déjà traversé plusieurs phases, ne semblait ni près de triompher ni près de s'éteindre. Les cabinets occidentaux, de plus en plus pénétrés de la nécessité de l'intégrité de l'empire ottoman, eussent très volontiers laissé donner le coup de grâce à une manifestation dont ils ne prévoyaient rien de bon, soit pour l'équilibre général des Etats, soit pour les affaires intérieures de chacun d'eux. Mais la Russie ne leur laissait pas de repos. Ils la voyaient incessamment réclamer pour ceux qui périssaient. Elle avait pris, elle occupait la position la meilleure, car c'était au nom de principes d'une moralité indiscutable qu'elle élevait la voix et d'ailleurs, elle se gardait fort habilement de mettre en question le point de l'intégrité. Seulement elle demandait si le besoin incontestable de cette intégrité obligeait de tolérer les menaces, de faire ou de laisser exterminer des populations chrétiennes et

LE ROYAUME DES Ml LLÉNES ii'S

»>n était souvent embarrassé pour lui répondre. Certainement on ne la croyait pas sans arrière-pensée et cette appréhension, en rendant plus vives les inquiétudes, ne rendait pas ses raisonnements moins logiques; elle contribuait aussi à grandir sa considération. Ce qui eût arrangé tout, c'est que l'immense Etat ottoman eût pu s'y prendre de façon à écraser la révolte. Mais voilà pourquoi on s'aperçut qu'il n'y pourrait jamais parvenir.

Il avait abrogé l'institution des janissaires et détruit la seule force qu'il possédât, misérable force, si l'on veut, mais encore était-ce de quelque ressource. En place, le sultan prétendait se donner une année régulière; cependant pour que cette armée fût en mesure de fonctionner, il fallait d'abord qu'elle existât. On n'y pouvait admettre dans les rangs que des Osmanlis : aucun raya juif ou chrétien n'y devait paraître. La loi musulmane et les institutions de l'empire étaient formelles sur ce point; mais déterminer les Osmanlis à se laisser instruire dans les mystères de la charge en douze temps, comme on la pratiquait alors, rencontrait, auprès d'eux, les mêmes difficultés qu'auprès des palikares hellènes. Encore ces derniers n'avaient-ils rien à objecter contre leurs instructeurs sinon que ceux-ci les ennuyaient. Les Turcs avaient bien d'autres fins de non-recevoir. Fallait-il qu'un vrai croyant obéît à un giaour? Cette difficulté a été surmontée depuis lors; mais elle était dans toute son énergie et les premières batailles auxquelles le

sultan et ses ministres durent assister, ce fut à celles qui se livraient journellement entre les recrues de leurs régiments nouveaux et les Européens chargés d'instruire celles-ci. De longtemps on ne pouvait rien faire avec de pareils hommes.

Puis les janissaires n'étaient pas tombés seuls. Le sultan Mahmoud avait fort bien vu que toute l'organisation ancienne découlait de la formation de cette milice et l'appuyait ou s'appuyait sur elle. Il voulut prendre tout dans sa main et il bouleversa tous les privilèges des derébeys, des spahis, des timariots, de tout ce qui ne se rattachait pas à l'ordre des combinaisons, où il voulait entraîner la vie osmanli. Pendant ce temps, il avait presque toute la Roumélie en flammes. Mais il ne s'arrêta pas à cette considération, comme il ne reculait devant aucune, et il paraît avoir compté sur trois auxiliaires pour venir à bout des Grecs : d'abord, et pour le moment présent, sur la résistance désespérée des Turcs indigènes. Ceux-ci, en effet, avaient tout à perdre au triomphe des chrétiens, fortune, famille, existence. Ils le savaient et faisaient de leur mieux. En seconde ligne, le sultan et ses conseillers espéraient beaucoup de l'antagonisme des puissances occidentales à l'égard de la Russie. Il est à croire qu'il voyait plus clair dans les intérêts d'Etat que clans la façon dont il calculait les effets et le pouvoir de l'opinion publique sur la marche des gouvernements. Enfin, en troisième lieu, il espérait, à défaut de troupes régulières qu'il ne possé

dail pas, dans les régiments de son vassal d'Egypte, Méhémel Ali. En effet, celui-ci avail réussi assez vite à mettre sur pied une année. Plus heureux que le sultan, il commandail un peuple docile qui ne résista pas trop aux leçons des instructeurs, et surtout il pul recruter des esclaves noirs; ceux-ci apprirent ce qu'on voulu! et de qui on voulut.

Probablement et même à peu près sûrement, si les Egyptiens avaient pu rendre les services que le sultan attendait d'eux et qu'il était en droit de leur demander, comme ils paraissent avoir été assez disposés à les lui rendre, les Grecs eussent été complètement et rapidement écrasés. Mais il se présenta l'élément contradictoire que le réformateur ottoman ne semble pas avoir assez apprécié : les gouvernements occidentaux ne voulurent pas intervenir entre le suzerain et son vassal, et empêcher celui-ci d'obéir, mais ils n'osèrent pas non plus résister à l'opposition parlementaire, à la presse libérale et aux réclamations de la Russie, quand on les voulut rendre responsables de l'énormité de l'assassinat que l'acteur entrant en scène allait commettre. Ce fut sous le coup des appréhensions suscitées par cette situation nouvelle, que, d'un commun accord entre les puissances, l'expédition de Morée fut décidée. La France empêcherait Ibrahim- Pacha commandant l'armée de son père, de prendre trop d'avantages et Ibrahim-Pacha empêcherait la France de sauver les Grecs; pour le reste on s'en remettait à la Providence.

Mais avant d'aller plus loin dans l'analyse de toutes ces contradictions, subtilités et impossibilités, il est à remarquer que rien n'a encore été représenté ici du fait essentiel et principal. L'opinion publique, on la voit avec toutes ses rêveries; mais il faut montrer ce qu'elle regarde si mal et voit imparfaitement, l'insurrection grecque en elle-même et ceux qui la font. Laissons donc pour un moment les théoriciens d'Europe et reprenant les choses à leurs débuts, allons gravir les défilés tournants des montagnes épirotes où les premiers insurgés se rassemblent. Si j'écrivais une histoire de la /révolution hellénique, je voudrais parler sans doute, avant tout, des entreprises et des échecs subis dans les principautés du Danube; mais il ne s'agit ici que d'un résumé rapide afin d'arriver au fait actuel. Je conduis donc de suite mon lecteur là où le véritable intérêt se fonde, au milieu des populations qui ont commencé la lutte sainte, comme on le disait alors parmi elles, et là, en face du lac de Scutari d'Albanie et de ce konak redouté où, du coin de ses carrières, contemplant les eaux tranquilles, Ali Tébélény combine ses desseins et donne ses ordres.

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