‹ Deux études sur la Grèce moderne: Capodistrias, Le royaume des HellènesChapitre 7 sur 10 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

La révolution éclala dans l'Epire. Ce mot révolution, appliqué au mouvement qui arma les Grecs contre ia puissance ottomane, est assurément le plus impropre de tous les mots. Il ne s'agissait là ni de renverser une dynastie, ni de transformer un régime consacré par l'usage de longs siècles, ni d'essayer des théories inconnues, encore moins d'en inventer, d'en appliquer dont l'univers n'eût jamais su le premier mot. Ce sont là, ce semble, les véritables applications du mot révolution, comme on l'entend dans l'Europe moderne; les Grecs ne faisaient quoi que ce soit, ne voulaient faire, n'imaginaient de faire rien de semblable.

Cette remarque est d'importance, parce qu'il ne saurait être que fort utile de faire entrer l'exactitude dans un ensemble de faits presque absolument défigurés jusqu'ici par l'ignorance et la rêverie.

Les Grecs, sous la domination ottomane, constituaient une nation tout aussi vivante que sous les empereurs byzantins; une nation reconnue; une nation se gouvernant par ses lois propres, vouée à son esprit particulier, à laquelle le pouvoir nouveau ne demandait nullement d'abdiquer sa personnalité et qui, sous la juridiction de son patriarche œcuménique, était autorisée et même mise en devoir de continuer sa vie de nation sans que personne, ni le sultan, ni ses ministres, ni l'ouléma, ni le janissaire y trouvât à redire. Au point de vue de la sagesse politique ainsi méconnue par les Osmanlis, rien de plus absurde; ce n'était rien moins que d'avoir constitué et de maintenir un Etat dans l'Etat. Mais précisément les Turcs voulaient une telle situation et ils ne la voulaient pas seulement vis-à-vis des Grecs; ils la voulaient vis-à-vis des Arméniens, vis-à-vis des Slaves, vis-à-vis des Géorgiens et des Nestoriens; ils la voulaient vis-à-vis des Coptes, des Melkites, de toutes les communautés chrétiennes qu'ils maintenaient au moins à l'état d'entités administratives, chacune se menant comme elle l'entendait; et ce qui est plus singulier encore, ils la voulaient vis-à-vis des Juifs et, plus fort encore, vis-à-vis des musulmans arabes, africains, kurdes et autres; vis-à-vis de tous ces derniers, par une notion que le mahométisme repousse absolument, mais qu'eux-mêmes considéraient pour eux-mêmes, à leur usage, comme de dogme. Ils prétendaient régir et dominer en maîtres les autres musulmans, et à leurs yeux, quand

on n'était pas Osmanli, on avail beau se faire reconnaître pour le plus confirmé et le plus authentique des croyants, on ne valait pas mieux qu'un raya chrétien; dans presque tous les cas, on était traité infiniment plus mal.

Ceci était l'essence même de la doctrine ottomane et pour que ce soit, une fois pour toutes, bien compris, je le répète : vis-à-vis des chrétiens, "l'Ottoman se tenait pour supérieur et maître, parce qu'il était musulman; vis-à-vis du musulman non ottoman, il était encore bien plus maître et plus dur, parce que là, n'ayant à faire valoir que la seule qualité d'Osmanli, il en redoublait la dureté.

Quel était donc ce souverain si cassant, si absolu, si dégagé de tous rapports, même rapports de foi religieuse avec ses sujets? C'était un corps militaire dont le chef, d'origine turque, comptait extrêmement peu de Turcs proprement dits à sa suite. La race fort illustre dont était issue la dynastie avait considéré celle-ci avec un mépris suprême, parce que le fondateur de cette lignée n'était que le cadet d'une branche très cadette de la puissante et royale maison des Seldjoucides, et pour ne pas obéir à un si petit personnage, la grande majorité, la presque unanimité des tribus turques avaient quitté l'Asie Mineure, à mesure que les Ottomans s'affermissaient et gagnaient du terrain. Elles étaient retournées en Perse, et les conquérants s'étaient trouvés d'abord sans armée et se trouvèrent toujours sans peuple.

Leurs compatriotes turcs ne les ont jamais aimés, jamais acceptés, jamais reconnus. Ils ont préféré les dynasties persanes et la domination et même l'hérésie des Shahinshahs de l'Iran, de telle sorte qu'au début de sa lumineuse carrière, le météore qui devait incendier tant de territoires se vit réduit à briller au milieu d'une troupe de Turcs qui ne dépassa pas quarante personnes, moins, sans doute, que n'en compta le camp de Romulus.

On traita le parvenu, tout comme ce dernier, de chef de bandits, et il y a de l'apparence que cette injure n'était pas sans fondement; mais la bande s'étant grossie, comme celle du fondateur romain, d'un certain nombre d'autres pillards, de mercenaires sans emploi et d'esclaves fugitifs, il se trouva que le chef eut pour lieutenant un homme d'un rare génie, Aly Tchenderely le Noir, qui, non seulement transforma la bande en armée, mais de l'armée fit quelque chose qui ressembla presque à la nation qu'on n'avait pas et qu'on avait besoin de se créer.

Aly Tchenderely inventa une milice uniquement recrutée d'enfants chrétiens de toute origine, volés, achetés ou enlevés de force. Ce furent les janissaires; les janissaires devinrent essentiellement les Osmanlis. A tous ces caplifs, on inculqua d'abord celle idée absolue qu'en tant que janissaires ils étaient maîtres des musulmans comme des chrétiens, et qu'ils étaient maîtres parce qu'ils étaient les plus forts; on leur imposa les principes d'une discipline

sévère ©I inexorable; on en fît des soldats dans toute retondue du terme; leur patrie ce fut la compagnie où servait chacun; l'étendard, ce fut la marmite de la compagnie; le personnage à respecter ce tut l'officier, et par-dessus celui-là, l'aga des janissaires, et par-dessus l'aga, le sultan, en tant que chef militaire supérieur et suprême. Le premier des mérites fut d'être un soudard accompli, et hors des devoirs du service, il n'y eut, pour ainsi dire, rien de commandé. Quand on avait fait ce qu'on devait, on recevait un fief en terres ou en argent; on devenait un timariot, et d'esclave passé à l'état de maître, on se croyait en droit de traiter n'importe qui avec cette hauteur traditionnelle que les gens sortis du néant n'ont jamais manqué de mettre en œuvre vis-à-vis des infortunés que la violence et non le droit, la rencontre des circonstances et non la tradition héréditaire ont prosternés sous leur bon vouloir. A ces janissaires, chrétiens d'origine devenus Osmanlis et qui n'avaient rien de turc dans leur sang, à ces anciens nourrissons de pères et mères slaves, grecs, arméniens, allemands, illyriens, italiens, il s'adjoignit, avec le temps, un certain nombre de chrétiens locaux, devenus musulmans . pour participer à la grandeur de la classe dominante et essentiellement militaire, de sorte qu'on eut les beys ou grands propriétaires serbes, bosniaques, albanais et autres, et ce fut toute la nation ottomane. Il n'y en a jamais eu d'autre, c'està-dire une armée dont les soldats et les officiers

étaient tantôt en activité, tantôt en disponibilité, tantôt en retraite; mais toujours des soldats et rien que des soldats, n'appartenant à aucune patrie que la caserne.

Lorsque l'institution se voyait dans sa fleur, dans sa jeunesse, dans sa vigueur, cette machinerie fonctionnait avec une énergie et une régularité incomparables. L'Europe, tiraillée de mille manières, vivait dans un étal de terreur permanent vis-à-vis d'une force à laquelle elle n'avait rien à opposer, et pendant deux siècles elle s'attendit, jour par jour, à être dépecée et dévorée par le sultan et ses janissaires. Mais il n'est pas de tempérament qui ne s'use, et celui du militarisme ottoman suivit la loi commune.

Les janissaires se fatiguèrent de l'excès de leur discipline. Leurs officiers trouvèrent moins fatigant d'intriguer que de surveiller leurs hommes; les agas des janissaires se virent si grands seigneurs qu'il leur plut de faire trembler les sultans, et ceuxci, plus affectionnés à la tranquille jouissance du harem qu'à la poussière de l'hippodrome, commencèrent à s'endormir quand il eût fallu le plus veiller. Dans ce relâchement général, le soldat se transforma en aristocrate, l'aristocrate en fonctionnaire. Le nombre des janissaires exemptés du service deuni très considérable, et les bureaux de la Sublime- Porte se peuplèrent d'Osmanlis qui n'étaient plus bons à rien qu'à la malversation et à la rapine sédentaires, de telle sorte que, lorsque le sultan

LE ROYAUME DES HELLÈNES ii5

Mahmoud détruisit les Osmanlis en tant que puissance armée, il se trouva à la tête de ce qu'il lui plut, à lui et aux cabinets européens, de considérer comme sa nation, et qui ne fut en réalité qu'un corps de fonctionnaires faméliques, exigeant tout parce qu'ils étaient Ottomans et complètement inhabiles non seulement à exécuter des conquêtes ultérieures, mais même à conserver l'ancienne puissance, puisque désormais on les avait désarmés.

On a reproché aux Osmanlis l'esprit de persécution. Ils furent brutaux comme des soldats en campagne, souvent oppresseurs comme les gens qui ne connaissent d'argument que le sabre et ils ont largement abusé de leur omnipotence pour satisfaire leurs convoitises. Mais persécuteurs, en tant qu'animés d'un enthousiasme religieux, scandalisés de la présence à côté d'eux d'une théologie rivale, c'est ce qu'ils ne furent jamais. S'ils l'avaient été, la position dans laquelle ils se trouvèrent au moment de l'insurrection hellénique, ils n'en auraient jamais connu les désastres. Loin de vouloir attaquer, dissoudre, faire disparaître les communautés chrétiennes, ils n'eurent jamais la moindre velléité de les troubler. Ils ne leur demandaient que deux choses : de l'argent sous forme d'impôts avec quelques services publics, puis le droit illimité des avanies; mais ils ne s'inquiétèrent pas le moins du monde si elles continuaient ou non à rester fidèles à leur culte.

C'est ainsi que sous la domination superbe d'une

armée dégénérant de jour en jour en troupes de commis, les Grecs continuèrent sans interruption leur existence nationale, fort opprimés, fort malmenés par les garnisaires pour la plupart compatriotes enrégimentés sous d'autres enseignes, mais pourtant compatriotes, et par ce fait d'autant plus odieux. 11 leur était interdit de jouir pleinement d'eux-mêmes; pourtant ils étaient eux-mêmes : ils n'avaient aucunement la faculté de rentrer dans la plénitude de leurs activités intellectuelles et physiques; mais rien ne leur défendait de le sentir, de le souhaiter, et le jour où ils se décidèrent à reprendre ce qui leur manquait pour manifester ce qu'ils étaient, ils ne firent absolument rien qui ressemblât à une révolution. Ce fut une simple revendication de droits qu'on ne leur contestait pas, et à l'égard desquels la force qui les avait jusqu'alors non étouffés, mais écrasés, commençait à ne plus être suffisamment compressive.

Cette vérité était, d'ailleurs, si évidente, que les Grecs en sentaient déjà les effets bienfaisants. Beaucoup d'entre eux, des populations entières, vivaient déjà, sous ramollissement des maîtres, dans un état de bien-être comparatif qu'un caprice pouvait

troubler à chaque minute, mais qui n'en élait pas moins réel. La culture des terres avait repris peu à peu une extension considérable. La Morée produisait abondamment et les primats ou notables du pays étaient en général riches. Dans l'Attique, un seul couvent, celui de l'Hymète, compté parmi les tjifliks ou apanages de la sultane Valideh, payait pour plus de 300,000 francs de redevances et profitait d'une abondante plus-value. Dans les Cyclades, le commerce maritime, énormément enrichi, entretenait beaucoup d'armateurs et de négociants. Chios était opulent; les principaux habitants vivaient dans le luxe, et ce qui est particulier à noter, dans la plupart des îles, ils n'apercevaient pas un seul Osmanli. La Sublime-Porte n'y envoyait jamais de gouverneur d'aucun grade, et fort indifférente à ce qui s'y passait, se contentait de percevoir des impôts qui, par sa négligence, n'étaient pas fort lourds; elle y pratiquait aussi le recrutement maritime, et les habitants avaient un soin extrême de doubler les contingents pour que ce genre de service formât des matelots propres à servir leurs entreprises commerciales.

Ce qui était plus singulier, c'est que, sur plus d'un point, les indigènes avaient maintenu, étendu et conservaient sans contestation une indépendance absolue reconnue par la Porte. Les Maïnotes dans le Péloponèse, les Sphakiotes en Crète, en Albanie les Mirdites et bien d'autres tribus n'obéissaient qu'à leurs chefs locaux et ne savaient ce qu'était un Turc.

A Naxos, le conquérant avait mis fin au pouvoir du dernier duc des Cyclades, d'origine européenne, puis, il s'était amusé à le remplacer par un duc juif, médecin du sultan. Celui-ci mort, on n'avait plus pensé à l'île, qui s'administra elle-même fort paisiblement.

Il s'était formé aussi un nombre considérable de petits corps militaires chrétiens qui tantôt se louaient à des pachas ou à des beys musulmans, tantôt leur faisaient la guerre, et souvent aussi ces bandes et leurs capitaines, ne s'occupant que de leurs intérêts personnels, se consacraient purement et simplement au brigandage. On les appelait Klephtes ou voleurs, et cette dénomination ne leur faisait pas de peine, car ils se tenaient essentiellement pour des militaires et les rayas aussi bien que les Turcs étaient assez de cet avis. Mais comme le gouverneur ne goûtait pas toujours ce désordre dont il ne recueillait pas les profits, il avait imaginé d'opposer aux Klephtes les Armatoles, c'est-à-dire d'autres Klephtes qu'il prenait à sa solde. Ceux-ci étaient censés représenter une sorte de gendarmerie. Elle faisait tant bien que mal la police des grandes routes.

La nuance était faible entre les défenseurs de la paix publique et ceux qui l'attaquaient, on peut le croire. Pour les Grecs, pour les gens du pays, un capitaine, soit qu'il fût Klephtc, soit qu'il fût Armatole, était toujours un personnage important. On le considérait comme étant le plus libre des hommes;

il pouvait beaucoup «le choses; il n'était pas d'Osmanli qui le fît trembler, et bien que souvent sa carrière fût brusquement interrompue par une mort violente, on enviait son sort. C'était un héros, les chansons parlaient de lui; les imaginations se tournaient de son côté et l'on oubliait volontiers ce qu'il avait pu faire souffrir à des chrétiens, chaque fois qu'on entendait raconter comment, chrétien luimême, il avait mis à mal tel ou tel Osmanli, c'està-dire celui qui faisait trembler tout le monde ; quand on pensait à l'avenir et à la restauration nationale, on espérait beaucoup de ces guerriers qui, ne devant rien à personne, pouvaient un jour se consacrer tout entiers à la cause commune.

Depuis des années la Russie et les Phanariotes les pratiquaient. Ce que les sociétés secrètes avaient fait circuler d'agents dans les montagnes de la Roumélie s'était toujours adressé à ces capitaines, et la plupart de ces esprits aventureux s'étaient engagés dans les liens de la confraternité patriotique qu'on nommait YHétairie. Mais beaucoup n'étaient pas seulement en voie de conspirer avec les Grecs d'Odessa, de Vienne, d'Italie, du Phanar; ils prêtaient aussi l'oreille à des conspirateurs d'un autre genre, objets de l'admiration et de la sympathie de ces esprits énergiques, et tandis qu'ils promettaient de se vouer à la cause nationale, ils consacraient leurs services à Aly-Tébéleny, pacha de Janina, étant d'opinion que rien de plus à propos ne se pouvait faire, car Aly pacha était tout autant l'en-

nemi des gens de Constanlinople qu'ils l'étaient euxmêmes.

Ce fut, en tous cas, un des hommes les plus remarquables que la Turquie ait produits. Albanais comme Méhémet-Aly, pacha d'Egypte, et né dans un village voisin de celui où vint au monde ce chef de dynastie, Aly paraît avoir formé des desseins analogues et nourri des espérances assez semblables. De même que lui, il s'éleva de grade en grade par la persistance de ses vues et l'adresse rusée de ses combinaisons. Remarquer que, non plus que lui, il ne fut jamais embarrassé de beaucoup de scrupules, ce ne serait pas ajouter un trait qui pût aider à distinguer un Oriental d'un autre Oriental. On a beaucoup plus insisté qu'il ne fallait sur la rudesse de ses procédés; ceux-ci furent tels qu'ils devaient l'être dans son pays et dans son temps; ce qui est beaucoup plus à noter, c'est qu'avec une appréciation très exacte de l'état dangereux vers lequel s'acheminait la décadence ottomane, il aspirait certainement à l'honneur de l'arrêter sur cette mauvaise pente et peut-être eût-il été capable d'y réussir pour un certain nombre d'années. C'était un personnage dans lequel le tempérament albanais, dur, froid, ambitieux, effréné, mais très noble se combinait d'une manière merveilleuse avec la souplesse, la rapide compréhension, la délicatesse de perception, une certaine tournure de grandeur qui se trouve à l'état natif dans l'esprit grec. Il ne savait pas un mot de turc. Le caractère de sa vie était aus-

LE KOY.UMIi.IH s BELLÈNES 151

1ère el il ne souffrait pas autour de lui de mauvaises mœurs. Il y veillait et ce terrible puritain arrêtait sans difficulté le laisser-aller de la conduite par toutes les répressions que la cruauté pouvait fournir. Tel qu'il était el par là même que c'était un Rouméliote accompli, il inspirait de la terreur, mais rien assurément qui ressemblât à du mépris. Il se voyait l'objet d'un respect profond et, même par des victimes de sa politique, il est certain qu'il fut ce qu'on pourrait appeler aimé. Beaucoup de gens se rappellent encore aujourd'hui que celte belle Vasiliki si jeune, presque une enfant, dont il fît périr la famille entière, qu'il épousa sans la consulter, lui, vieillard redouté, dont la longue barbe blanche et les yeux creusés par les rides de toutes les passions turbulentes n'étaient guère propres à éveiller la sympathie dans une jeune imagination, cette belle Vasiliki, l'héroïne de tant de chansons qui racontent ses malheurs, elle l'aima d'un amour si profond et si fidèle, que, lorsque le Divan l'eut fait assassiner, elle ne profita nullement de la liberté qu'on lui rendait à elle-même. Elle réclama l'honneur de garder le titre de veuve d'Aly-Tébéleny. Elle ne se remaria jamais et s'étant fièrement rendue à Constantinople, elle y vécut de longues années dans une profonde retraite, honorée de tous, chrétiens comme musulmans, célébrée comme le modèle des femmes et pleurant le redoutable époux que la force lui avait donné et dont elle ne permit pas à la mort de la séparer.

La plupart des capitaines rouméliotes, membres de l'hétairie, estimaient qu'il ne se pouvait trouver un meilleur chef pour la conduite de la grande entreprise que le pacha de Janina. Ils voulaient faiie de lui, Albanais et Grec par le sang, leur souverain futur et le souverain de l'Hellade. De sa qualité de musulman ils tenaient peut-être moins de compte qu'il ne l'eût fait lui-même. Probablement l'habitude enracinée de le considérer comme un supérieur naturel, la confiance qu'ils avaient en ses talents, en sa fortune étaient pour beaucoup dans cette disposition d'esprit. Elle était générale parmi les Armatoles et les Klephtes, et beaucoup de primats de la Thessalie, de l'Epire, de l'Acarnanie, même de la Morée, avaient adopté des sentiments tout semblables.

Aly Pacha eût-il renoncé à l'ambition de gouverner l'empire avec le grand vizirat pour devenir, comme ces conjurés le souhaitaient et sous un titre quelconque, le législateur nouveau de la Roumélie? C'est une question assez douteuse. En tous cas, l'Europe avec sa façon de juger la question orientale ne l'eût pu comprendre et y eût difficilement consenti.

Ce qui es! assuré, c'esl que, lorsque la Sublimcl'orti", avant réussi à corrompre un certain nombre (!•' capitaines à la solde du pacha, eut fait assassiner par eux cel homme qui lui faisait peur, ce qui eut lieu dans un kiosque bâti sur une petite île du lac de Scutari, tous les hétaïres de la contrée considérèrent cette catastrophe comme un coup porté à la cause grecque, et il s'ensuivit un moment marqué d'effarement. Les assassins, dont plusieurs, cependant, étaient enrôlés dans la conjuration, car toutes les inconséquences s'entre-croisent dans ce pays-là, avaient été eux-mêmes tellement frappés d'épouvante en accomplissant la tâche sanglante dont ils avaient pris la charge, qu'ils n'avaient pas osé agir en présence de la victime. Ils avaient tué le pacha en criblant de balles le plancher de l'étage supérieur où il se tenait, et ils s'étaient enfuis sans regarder le cadavre.

La nouvelle de ce qui venait d'arriver trouva un nombre de capitaines déjà à l'œuvre contre les Turcs, et ainsi qu'il vient d'être dit, plusieurs se troublèrent et crurent tout perdu. Ce n'était pas ia première fois, et ce ne devait pas être la dernière dans l'histoire des conspirations, qu'un soulèvement avait lieu sans que les insurgés sussent précisément pourquoi, et sur quelles données et en faveur de qui ils agissaient. D'ailleurs, si les uns voulaient Aly-Pacha pour les commander, tous n'étaient pas également résolus à lui obéir, ou, lui obéissant d'abord, à le laisser ensuite profiter de la victoire,

et nombre de Grecs, surtout dans les îles et en Attique, surtout parmi les Phanariotes et les -étrangers, n'auraient guère consenti à l'accepter à d'autres titres que celui d'auxiliaire.

Aussitôt qu'il eut disparu, la Sublime-Porte, qui se croyait débarrassée d'un danger intérieur, put s'apercevoir qu'elle n'avait gagné ni en sécurité, ni en force, et le soulèvement s'étendit, non plus au profit d'un vizir infidèle ou avec sa participation, mais purement pour l'idée grecque. On vit alors se mettre en action et bouillonner partout, se combiner et se combattre, s'amalgamer et se dissoudre, en un mot se mouvoir le composé multiple qui a produit le mouvement et finalement, après de longues péripéties, l'indépendance hellénique.

Tandis que les capitaines thessaliens, macédoniens, descendaient des hauteurs du Pinde ou de l'Olympe, sortaient de leurs gorges et de leurs défilés à la tête de leurs hommes, et s'acheminaient vers le rendez-vous que les chefs de l'hétairie leur assignaient ou qu'ils s'indiquaient les uns aux autres, une ardeur passionnée se répandait de proche en proche parmi ces hommes jeunes et belliqueux. L'amour de l'inconnu, la soif de l'imprévu, des espérances illimitées entraînant les désirs les plus vastes, les plus vagues donnaient un charme puissant à cette situation, conforme, d'ailleurs, aux tendances naturelles d'esprits audacieux et de caractères désordonnés. Tel capitaine avait vingt-cinq hommes avec lui; tel autre en menait cinquante;

Page 1