‹ Deux études sur la Grèce moderne: Capodistrias, Le royaume des HellènesChapitre 8 sur 10 · L E ROY AU M I : DES II E L I- Ë NES · texte numérisé non relu

L E ROY AU M I : DES II E L I- Ë NES

l'un se piquail d'une rare élégance et étalait avec ostentation des vestes de velours brodées d'or et d'argent, une fustanelle soigneusement plissée à plis innombrables et des armes somptueuses; tel autre et sa comilive étaient couverts de guenilles, et ne s'en montraient que plus fiers et plus arrogants; celui-ci, on le connaissait pour un Klephte célèbre; il avait pillé non seulement plus d'une caravane, mais aussi plus d'un village, et Dieu sait si, chrétien, il avait contenu sa rapacité et celle de son monde devant la misère de ses coreligionnaires; celui-là était un Armatole longtemps payé, quoique assez mal, par le dervend-agi pour maintenir la sécurité dans son district et qui s'était toujours fait gloire d'y mettre le désordre. Ces guerriers étaient tous fort dévots à saint Nicolas, et, par conséquent, chrétiens résolus; pour rien au monde ils n'eussent manqué à aucun moment de leur vie au maigre rigoureux du carême tel que l'entend l'Eglise orientale; mais il y avait çà et là des amis à eux, des capitaines et des soldats comme eux, qui n'étaient pas moins en respect et en crainte devant saint Nicolas, bien qu'ils fussent d'ailleurs musulmans, et il est certain qu'au début, plusieurs de ces chefs se trouvèrent entraînés dans l'hétairie et fort en verve de faire le coup de feu contre les Turcs. Qu'on se représente tous ces hommes de guerre avec des sentiments, des idées, des habitudes, un point d'honneur, une morale, des qualités, des vertus tout à fait analogues à ceux des compagnons aventuriers

célébrés par Froissait; à beaucoup d'égards, on aura leurs portraits. Quand un capitaine avait plus de renommée que ses associés, plusieurs bandes se confédéraient sous lui par un consentement libre et pour un temps plus ou moins long, mais ce n'était jamais que temporaire, et souvent quelque accès de mauvaise humeur, une inspiration subite, une circonstance accidentelle, moins que rien venait rompre le pacte. Alors chaque bande s'en allait de son côté, ou bien le capitaine dissident emmenait ses palikares et laissait ses alliés prendre, sans lui, tel parti qui pourrait leur plaire. Tel était le noyau, le nerf, la partie la plus résistante et la plus active de ce qu'on s'empressa en Europe d'appeler l'armée insurrectionnelle.

Vers cette brillante et mouvante élite de courages indisciplinés se tournèrent les troupes de paysans et de citadins grecs insurgés conduits par leurs primats, commandés par les plus ardents fauteurs de la délivrance que fournissaient la bourgade, la ville ou le district; celte classe, ces troupes de combattants sacrifiaient beaucoup plus à la cause hellénique que les capitaines et leurs palikares. Ceuxci, en définitive, continuaient leur métier; la nou-

velle situation ne changeait pas beaucoup leur train accoutumé, taudis que les bourgeois et les paysans mettaient en péril, ou, pour le dire tout net, donnaient, abandonnaient, sacrifiaient absolument pour la cause nationale, non seulement leur vie, «elle de leurs enfants et de leurs femmes, mais, ce qui est souvent beaucoup plus grave chez la plupart des hommes, leurs maisons, leurs champs, leurs meubles, leur argent. Les plus riches des primats n'hésitèrent pas plus que les derniers des pauvres et dans cet abandon convaincu et (pourquoi marchander les mots?) vraiment héroïque, ayant offert tout ce que le cœur et l'intelligence ont le droit d'aimer, en faveur de ce que la conscience préfère, il y a un exemple éternel à méditer pour tout le monde moderne et un exemple qui n'a pas été imité très souvent .

Ce que les propriétaires et les paysans grecs firent alors sur le continent, les négociants, les armateurs, les marins dans les îles le firent tout aussi complètement, et on vit les plus grandes et les plus riches familles d'Hydra comme d'ailleurs dépenser jusqu'à leur dernier talari pour la cause à laquelle ils vouaient visiblement non pas leurs phrases mais leurs efforts. Graduellement, en même temps que la plupart des hommes allaient se faire tuer, les maisons se vidèrent de tout ce qu'elles contenaient qui eût une valeur quelconque. Sur les îles comme sur le continent, tout fut offert, tout fut donné, tout fut sacrifié; il ne resta absolument

rien aux enfants de ceux qui avaient embrassé la cause sainte et on peut voir avec quelle bonne foi et quelle plénitude, puisque tout partit; de sorte que, devant un renoncement pareil, si complet et si rare, on est en droit de prétendre que les fautes, les torts des Grecs ont pu mériter bien des reproches sans doute, mais qu'ils ont été largement couverts par la mieux acquise des absolutions, et ce n'est pas assez que d'arrêter enfin les moralistes d'Europe si empressés à lapider la nation hellénique; il ne serait peut-être que juste de leur arracher les pierres des poings pour les rejeter à leur propre figure.

D'armée grecque proprement dite il n'y en eut point au commencement de l'insurrection; il n'y en eut point dans la suite; il n'y en eut jamais que très temporairement et d'une façon on ne peut plus imparfaite. Matériel de guerre? ce fut un embarras inconnu. Magasin de munitions ou de vivres? on ne sut guère ce que ce pouvait être. Les officiers européens imaginèrent sur le tard, entre autres au siège d'Athènes, de faire combattre en ligne les palikares; il en résulta une défaite déplorable et la mort d'un des très rares chefs militaires, Karaïskakis, dont le caractère et les talents purent mériter l'obéissance des autres chefs. En somme, les Grecs et les Turcs entendaient la guerre à leur façon.

Les hostilités amenèrent très promptement un ravage général dans tous les districts insurgés. Les maisons grecques furent brûlées par les Turcs, les

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maisons turques par les Grecs. La plupart des villages ne représentèrent bientôt plus que des monceaux de décombres parsemés de cendres et, dans certaines localités, dans la Morée, par exemple, les propriétaires turcs disparurent de bonne heure, soit par l'extermination, soit par la fuite. Il n'en fut pas de même en Roumélie, où la population devenue musulmane était plus dense, où les capitaines musulmans étaient plus nombreux, où les fortunes territoriales des feudataires osmanlis étaient plus faciles à défendre; dans toute cette contrée, les Grecs eurent plus de peine à se soutenir. Il en résulta que, de proche en proche et à mesure que le temps passait sans améliorer sensiblement la situation, la Morée semblait être plus particulièrement dévolue aux insurgés, bien qu'ils continuassent, cependant, à se montrer sur toute l'étendue des provinces lorsque l'occasion s'en présentait. Leur tactique générale fut admise, résultant de la nature des choses. Au printemps, les forces musulmanes se combinaient, se réunissaient. Les timariots et les spahis, suivis de leurs hommes soit vassaux, soit mercenaires, débouchaient des plaines de la Thessalie, arrivaient en Acarnanie, passaient l'Acheloûs, pillaient ce qui pouvait se trouver encore à prendre et brûlaient ce que les flammes pouvaient saisir, et s'acheminaient vers Athènes, prise et reprise, grâce à son acropole qui en faisait une place de guerre défendable, mais surtout vers Nauplie, où ils ne réussirent jamais à rentrer à cause du voi-

sinage de la mer et de ce rocher sourcilleux du Palamidi où il ne leur était pas donné de pouvoir grimper. Après avoir donc poussé devant eux ou dispersé les bandes grecques qui se rabattaient de droite et de gauche vers les montagnes dans lesquelles les Turcs ne cherchaient pas le plus souvent à pénétrer, il arrivait un moment où un rassemblement hellène plus ou moins considérable, commandé par un capitaine plus ou moins marquant, barrait le passage.

Les adversaires découvraient de loin, d'une part le drapeau bleu à la croix blanche, de l'autre la queue de cheval et les étendards rouges marqués du croissant, de-ci, de-là, chacun s'arrêtait et très loin, tout à fait hors de portée. Si un des deux partis avait du canon, l'autre s'en allait sans discuter davantage. Il était rare qu'ils en eussent l'un ou l'autre. Mais quand les deux troupes ne découvraient au loin que les longs fusils albanais à pierre, les pistolets et le sabre, ce qui était la règle ordinaire, voici comment les choses se passaient :

Des deux côtés, les combattants se disséminaient isolément sur une très longue ligne. Chaque homme mettant à profit les irrégularités du terrain cherchait à s'avancer le plus près possible de la ligne ennemie en se tenant à couvert en vertu du principe fort sage que se battre ce n'est pas se faire tuer. Lorsque le guerrier se jugeait arrivé à la place la meilleure qui pût lui échoir, il ramassait avec soin, toujours courbé à terre, toujours ram-

pant, toujours se gardant de son mieux, les pierres gisant sur le sol à sa portée; il se construisait un petit mur sur quelque pli du terrain et l'élevait de manière à pouvoir se tenir à genoux ou replié sur lui-même derrière ce rempart suffisant pour le couvrir.

Ces préparatifs achevés, il visait un adversaire et faisait feu. De proche en proche et à mesure que chaque soldat se jugeait en aussi bonne situation que possible, la fusillade se prolongeait et c'était Un feu roulant qui durait quelquefois plusieurs heures sans amener de résultats sensibles. Pendant ce temps, les chefs jugeaient de la force, de l'animation, de l'ardeur de l'ennemi, et lorsque leurs calculs les persuadaient qu'en insistant ils ne pouvaient décidément pas avoir le dessus, leur mérite consistait à préparer et à exécuter la retraite. De toutes les opérations de guerre, celle-ci était la plus difficile et la plus dangereuse, surtout pour les Grecs, attendu que dans un mouvement de recul ils étaient fort exposés à être chargés et atteints par la cavalerie turque et sabrés. De ce que les tacticiens militaires appellent une retraite en bon ordre en usant des combinaisons savantes qu'ils connaissent, il ne pouvait naturellement être question. Entre la retraite et la déroute, aucune différence n'existait que le degré d'épouvante causé par le degré de probabilité qu'on entrevoyait d'être atteint ou de ne l'être pas. De sorte qu'en prévision d'une pareille éventualité le choix du champ de bataille

était à l'avance un grand sujet de réflexion pour un habile capitaine. Se trouver dans le voisinage d'une montagne et de défilés tortueux et qu'on connaissait bien était la plus enviable des situations. Aussitôt la retraite ordonnée, la troupe combattante se fractionnait en petits groupes qui souvent se résolvaient en individus; chacun se mettait à courir, on gagnait les abris et on se retrouvait plus tard à un rendez-vous assigné. Il faut remarquer ici que les probabilités d'une retraite facile aiguisaient singulièrement le courage des hommes en les rassurant sur l'avenir.

Mais, dans le cas où le capitaine jugeait l'ennemi hésitant, mal armé, répondant mal au feu de ses propres soldats, ou, évidemment moins nombreux, il continuait à exciter ses hommes, il leur faisait remarquer leurs avantages, il leur parlait de Dieu, de la Vierge, des saints, de la vengeance imminente, de la liberté certaine, bref il les grisait de paroles et la poudre produisant, de son côté, l'impression ordinaire de surexcitation nerveuse, on voyait tout à coup d'un côté ou de l'autre un soldat se lever droit derrière son mur, oublieux de tout souci d'être atteint par les balles, il jetait son fusil, tirait son sabre et se couvrant la figure de son bras gauche, il se précipitait en poussant des cris terribles sur l'ennemi le plus voisin. Aussitôt son exemple était suivi, un, deux, trois de ses compagnons, gagnés par son exaltation, jetaient comme lui leurs fusils, comme lui brandissaient leurs sabres et couraient

à l'adversaire; toute la ligne se levait alors et en faisait autant, on se précipitait les uns sur les autres et, après une mêlée qui n'était jamais bien longue, il était ordinaire que le parti qui avait subi l'attaque prenait ardemment la fuite. A ce moment commençait le massacre; on tuait beaucoup de monde; cependant la considération des rançons faisait aussi ménager les prisonniers qui, par la richesse de leur ajustement, semblaient promettre un assez bon profit.

Voilà ce qu'était généralement une bataille. Il y eut aussi des rencontres exceptionnellement terribles. J'ai entendu raconter par un témoin oculaire un fait arrivé dans les montagnes de la Corinthide. Les bandes turques revenaient de la Morée, quittant le siège de Nauplie et rentrant chez elles. C'était une fastueuse et brillante cavalerie composée en grande partie de feudataires thessaliens ; ils se trouvèrent bloqués dans un défilé dont les Grecs avaient muré l'extrémité. Ils voulurent retourner sur leurs pas et trouvèrent l'entrée également fermée. Ils voulurent escalader les pentes abruptes; les palikares les décimèrent du haut des rochers; ils voulurent capituler et obtenir passage à prix d'argent; mais ils avaient commis tant de violences et de cruautés quelques mois auparavant en traversant cette région, qu'on leur refusa tout accord avec le plus outrageant mépris.

Ils voulurent attendre; ils avaient quelque peu de vivres. L'eau descendait des rochers. Tout à coup

elle s'arrêta. Le ruisseau, qui s'abandonnait joyeusement et roulait sur les pierres, laissa son lit vide, quelques filets épars restèrent seulement, et bientôt il ne tomba plus que quelques gouttes bientôt taries.

Le désespoir fut à son comble, car les Turcs comprirent alors seulement ce que les Grecs prétendaient faire d'eux et ils eurent beau épouvanter les échos de cette lugubre vallée par les éclats de leur impuissante colère et de leur désolation, ils subirent leur sort. Cavaliers et chevaux, brûlés par le soleil tombant d'aplomb, expirèrent successivement dans les horreurs de la soif sous les yeux de leurs ennemis. Quelques mois après des amas d'ossements se voyaient là et surtout contre la paroi du rocher où avait coulé la fontaine, et, pendant des années, une crainte explicable écartant chacun, voyageurs et bergers, de ce lieu sinistre, y laissa s'effriter peu à peu dans la solitude les débris des squelettes livrés nus à l'action des éléments.

Les bandes turques venant de la Roumélie marchaient donc, au printemps, vers Nauplie. De leur côté, les capitaines grecs et leurs palikares ne voyant pas de motifs pour affronter cette grande

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levée d'armes s'empressaient de se disperser et gagnaient les contrées montagneuses. Qui s'en allait vers le Parnès, qui dans les défilés d'Arachova; celui-là s'en retournait en Epire, tel autre s'embarquait et gagnait le Magne. Il semblait que l'insurrection était absolument étouffée et, en effet, les ministres turcs ne manquaient pas de le faire remarquer aux ambassadeurs et peut-être le croyaientils eux-mêmes. Le drapeau ottoman flottait partout sans contestation et même sans adversaires visibles dans toutes les provinces dont il occupait les parties habitées, sauf Nauplie et deux ou trois petites îles. On pouvait espérer que la paix allait se rétablir; ce fut la situation qui s'établit et qui se prolongea pendant tant d'années sans que la paix se rétablît le moins du monde.

En effet, les Turcs, maîtres du terrain, mettaient le siège devant Nauplie ou pour mieux dire devant la citadelle du Palamidi, qui couvre la ville. C'est un rocher élevé à une hauteur prodigieuse et où il est assez difficile de monter sans le consentement exprès de ceux qui occupent la crête. Là le moyen âge et les Vénitiens se sont toujours jugés parfaitement en sûreté; les Grecs avaient exactement le même avis et c'était fort raisonnable.

Les Turcs campés aux alentours se flattaient de bloquer la place, et ils la bloquaient, en effet, du côté de terre; mais le port restait libre et les bâtiments d'Hydra y entraient et en sortaient facilement malgré la croisière ottomane. On avait donc

quelque peu à manger dans la place. Le vieux Colocotronis se tenait parfaitement en repos derrière les remparts du Palamidi et du haut d'un pavillon en ruine, placé à l'angle d'un bastion, il observait à son aise ce qui se faisait dans la partie de l'univers digne de l'intéresser. Il avait là, étalés sous ses yeux, et s'étendant jusqu'à d'immenses distances, la mer, les côtes, les îles, le continent; d'un côté, Nauplie, parfaitement calme, de l'autre le camp turc. Il passait ses journées à fumer, à prendre du café et à causer avec ses capitaines et souvent avec les officiers européens amenés dans le port par leurs navires et venant près de lui aux nouvelles.

C'était un personnage qui n'avait rien de vulgaire; longtemps il s'était tenu au service anglais, dans les îles Ioniennes où il occupait le grade de capitaine; en souvenir de quoi, bien qu'il portât toujours le costume national, il se coiffait du casque réglementaire qu'il avait eu jadis. Beaucoup d'idées fort diverses avaient traversé ce cerveau dont l'activité était extrême. Il s'était fait des notions, à lui, sur l'Europe, les Européens, la politique en général, la morale et la pratique de la vie. Il a composé quelques poésies et surtout des fables dont le caractère particulièrement sarcastique n'en touche pas moins quelquefois au plus singulier mysticisme. Dans sa conduite et dans ses entretiens, il eût semblé que la fantaisie du moment avait souvent une part fort large et dont on ne voyait pas trop la valeur logique; mais, en y regardant de près, une

combinaison profondément motivée se cachait sous

ces apparences.

11 ne manquait jamais pendant les sièges et blocus annuels dont le Palamidi était l'objet, d'entretenir avec les Turcs des relations souvent fort suivies. On lui faisait des propositions de toute nature. Voulaitil rendre la place? Voulait-il la livrer? Voulait-il la vendre? Il répondait en bonnes formes et discutait tant qu'on voulait.

Se trouvant un jour dans un besoin d'argent particulièrement gênant, il imagina pour s'en tirer de proposer aux Turcs de leur vendre un certain nombre de canons qui armaient ses remparts. La proposition fut acceptée, et quand on en vint à la livraison de la marchandise, les canons furent très paisiblement descendus du haut en bas des murailles et du rocher avec de longues cordes, à la vue des créatures de Dieu. Colocotronis connaissait ses canons et ne les jugeait pas bien nécessaires pour la défense de la place ni bien redoutables pour sa sécurité entre les mains des artilleurs osmanlis. Il semble même probable que ceux-ci auront bien fait de s'en défier.

Cependant le siège et le blocus duraient, personne ne perdant patience, mais comme on se fatigue des meilleures choses, il -arrivait immanquablement un matin où Colocotronis, assis dans son kiosque, les jambes croisées sur son coussin, s'adressait à ses capitaines et leur faisait observer négligemment qu'il serait peut-être temps de trou-

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bler la quiétude des Turcs; qu'il y avait déjà plusieurs mois qu'on n'avait entendu un seul coup de fusil et que, d'ailleurs, il ne serait pas sans agrément d'aller un peu se promener à la campagne.

A ces paroles, un capitaine quelconque ne manquait jamais de répondre que, quant à lui, il était extrêmement disposé à sortir, que le gros de ses hommes était à tel endroit, qu'il en trouverait aisément d'autres groupés à tel et tel autre et qu'il pourrait s'entendre avec les capitaines tels et tels errants, ou cachés ici et là dans l'Argolide, la Messénie ou sur les confins de l'Attique; mais il ne pouvait se mettre en campagne à moins de tant.

Colocotronis et les chefs, en fumant leurs chibouques, discutaient. C'était beaucoup d'argent ; ne pouvait-on se mettre en guerre à moins de frais? Assurément, non, car il fallait de la poudre, il fallait de nouvelles armes; il fallait encourager celui-ci, décider celui-là. Il fallait quelque chose pour les bergers dont il n'était pas question de se passer en tant qu'hôtes éclaireurs, sauveurs en bien des cas; et le capitaine, lui-même, au moment de se lancer dans une expédition dont il était impossible de prévoir le bon ou le mauvais succès, n'était pas fâché de se faire dresser un habit neuf, car de celui qu'il portait depuis tant de mois, troué, usé, sali et tous les galons éraillés et flétris, comme on ne le voyait que trop, le mieux était de ne rien dire, sinon qu'il convenait mal à un homme de sa condition.

A la lin, cédant un peu, concédant quelque chose, on s'entendait et il ne restait plus qu'à réunir les fonds. Colocotronis donnait quelque peu; un capitaine niellait la main à la poche et présentait son offrande; un autre l'imitait. On députait dans la ville vers tel primat auquel il était possible que quelque argent restât ou fût rentré. On quêtait chez les officiers des navires de guerre européens, bref on grattait là où il y avait quelque chose à gratter. Tout était ainsi pour le mieux; le capitaine qui s'élait mis en avant, recevait le trésor, qui ne se montait jamais à une bien haute valeur, le serrait dans sa ceinture, faisait ses adieux et n'avait plus qu'à s'ingénier pour descendre des hauteurs du Palamidi, franchir les lignes turques et gagner la plaine. Souvent il usait de ruse et se glissait dans la nuit au travers des sentinelles, qui, dans tous les camps orientaux, depuis l'époque de Gédéon, ne manquent jamais de s'envelopper soigneusement de leurs capotes et de dormir de leur mieux. D'autres fois, on s'entendait avec elles et on achetait bon marché leur inattention. Une, deux, trois semaines se passaient, et un matin, on entendait un grand mouvement parmi les infidèles; trompettes sonnaient, tambourins battaient, le canon grondait, les bandes armées s'agitaient et couraient de çà et de là, et, en prêtant l'oreille, on distinguait au loin des séries de fusillades.

— Voilà nos gens! — C'étaient eux certainement. Tout Nauplie était en l'air. On savait ce qui allait

arriver. Il arrivait que les Turcs se voyant attaqués par derrière, levaient le siège, troussaient bagages et s'en allaient pour rentrer chez eux, bien heureux quand il ne leur arrivait pas de faire des rencontres comme celle de Corinthe. Sur leur route, ils trouvaient les insurgés acharnés après eux comme des essaims de guêpes, sortant de tous les ravins, de toutes les gorges, de tous les recoins où, depuis quelques mois, ces adversaires indomptables se tenaient tapis sans donner signe d'existence, et, pour le faire court, la Grèce entière depuis les îles jusqu'à l'Albanie se trouvait de nouveau soulevée, les affaires remises dans le premier état; l'Europe s'étonnait et s'exclamait; les bergers faisaient sortir leurs troupeaux immenses et leurs chiens des asiles où les Turcs n'avaient pu aller les chercher; les populations retournaient voir les ruines de leurs villes et de leurs villages et tâchaient d'y retrouver sous les pierres les objets cachés; les fugitifs accumulés l'un sur l'autre dans les hangars et les rues de Nauplie allaient respirer aux environs et, positivement, au prix de quelques coups de fusil, l'insurrection se retrouvait précisément au même point où on l'avait vue quand elle avait été étouffée. Alors les assemblées nationales se réunissaient soit dans un lieu, soit dans un autre; mais avant d'en parler, il serait injuste de ne rien dire de ce qu'avaient fait les îles pendant la morte saison.

Elles avaient fait la course et leurs marins avaient tenu les vaisseaux turcs dans un perpétuel état d'angoisse. C'est un fait notoire : l'Islam n'aime pas l'eau. Dans les premiers siècles de l'hégire, les bandes arabes, partout victorieuses, eurent grand'peine à essayer sur la mer la solidité de leur fortune, et elles ne l'eussent probablement jamais tenté si les convertis syriens ne s'étaient mis à leur service, encore furent-ils souvent malheureux contre les navires byzantins, alors que leurs affaires sur terre leur réussissaient si bien et si vite. On peut objecter que les pirates barbaresques ont montré jusqu'à une époque rapprochée de la nôtre de belles qualités nautiques; mais ces forbans classiques se recrutaient presque uniquement parmi les renégats ou fils de renégats italiens, français, espagnols et grecs. Ce n'était pas le vrai sang d'Ismaïl et pas même le sang du patriarche Sem.

Quand la révolution avait éclaté et que les insulaires de l'archipel se furent portés si promptement dans sa cause, la marine ottomane perdit de ce coup sinon la totalité de ses équipages, au moins ce qui en faisait le nerf, et ces intrépides matelots, ces capitaines rompus aux manœuvres de mer, le-

vèrent la main contre elle, de façon à ce qu'elle en resta perpétuellement troublée. On se rappelle les entreprises audacieuses de ces commandants de goélettes, de sloops, de cutters, de barques pontées et non pontées qui s'en allaient faire éveiller le capitan pacha dans les nues au milieu des débris enflammés de ses trois-ponts; Kanaris, Krièzis et tant d'autres montrèrent ce qu'ils savaient faire contre un ennemi d'ailleurs peu redoutable. Il faut en convenir, les insurgés avaient infiniment plus de mal à venir à bout de la guerre territoriale. Cependant ce qui rendit la marine grecque particulièrement notable, c'est qu'elle fut la partie des forces helléniques dont les façons de procéder commencèrent à troubler, à inquiéter, et finalement à fâcher l'Europe. De là provint le premier malentendu sérieux.

Pour apprécier l'action que je vais faire mouvoir sous les yeux du lecteur, il ne faut pas perdre de vue le paysage dans lequel elle se passe. Le pays est ravagé, il n'y a partout que misère et désolation; la peste se promène çà et là; une misère sans limites s'acharne sur les populations fugitives et la faim est partout. Ce ne sont pas les palikares qui sauraient apporter un remède efficace à cette situation, ni y rien changer; c'est assez qu'ils se battent; c'est beaucoup que, quelquefois, ils restent victorieux. Mais les marins donnent des espérances, parce que là où ils opèrent, ils trouvent quelque chose à prendre et ils l'apportent à la masse de leurs misérables compatriotes.

Les marins sont pourvus de lettres de marque; c'est leur gouvernement ou, au moins, ce qui se donne pour tel et que l'Europe considère ici, avec le plus profond intérêt (je parle du public), avec une indulgence rechignée (je parle des cabinets), qui leur distribue, avec l'empressement le plus vif, ces titres de légitimation dont la vertu change le pirate décrié en respectable corsaire. On doit supposer qu'au moment où le morceau de papier magique était remis aux mains du patron de barque hydriote, spetziote, psariote ou autre, l'autorité civile qui le concédait ne manquait jamais de bien faire sentir au récipiendaire l'étendue, mais aussi la limite de ses droits de belligérant.

Le malheur voulut que cette nuance délicate ne fût presque jamais bien saisie; les coureurs de mers ne parvinrent pas à se pénétrer de l'immunité des neutres. Enlever un navire turc, rien de mieux; descendre sur une côte turque et la piller à blanc, admirable! On arrivait en pays grec avec le butin; cela faisait plaisir à tout le monde et soulageait un moment la détresse commune. Mais quand le corsaire voyait passer à proximité un bâtiment triestin ou anglais notoirement chargé de munitions |de guerre pour les Turcs; lorsqu'il était assuré que la cargaison ne se composait que de propriété turque? Que devait-il faire? Respecter la sainteté du pavillon, il n'y a pas à cela le moindre doute. Tous les bons auteurs en tombent d'accord, le pavillon couvre tout ce qu'il est nécessaire de couvrir. Mal-

heureusement les corsaires hellènes eurent tant de peine à goûter cette doctrine que beaucoup d'entre eux n'y parvinrent jamais et quand le bâtiment en question apparaissait, la tentation devenait si forte qu'en beaucoup de cas, le croiseur y succombait, emmenait comme de bonne prise ce qu'il lui était extrêmement agréable de prendre et de garder et venait recevoir, sur un point quelconque de débarquement, les compliments, les félicitations, les éloges de ses amis plus accoutumés à perdre qu'à gagner, ce qui leur rendait le contraste plus sensible.

Mais les négociants dépouillés se plaignaient. Ils voulaient être indemnisés. Soit de Vienne, soit de Londres, on adressait au gouvernement hellénique de justes observations; on lui exposait à nouveau la doctrine incontestable; on l'invitait à payer des dommages-intérêts et à punir les coupables.

C'était plus facile à dire qu'à faire. Le gouvernement auquel on s'adressait, en supposant même qu'il existât, n'était pas trop en mesure de mettre la main au collet de gens plus forts que lui; quant à restituer quoi que ce soit ou à donner des indemnités, c'était impossibilité toute pure; où prendre de quoi payer quoi que ce fût? On répondait donc de son mieux, on tirait en longueur et comme le faisaient observer sévèrement mais justement les dépêches des cabinets, on aboutissait constamment à des fins de non-recevoir.

Les corsaires, auteurs du mal, furent sensibles à

Cette situation et cherchèrent un moyen de tout arranger. Au début, ils se contentaient d'enlever navires el cargaisons et laissaient aller l'équipage; ensuite ils enlevaient les cargaisons, trouvant difficile de vendre le navire; ils en vinrent à jeter à l'eau les équipages et à couler les coques, afin de pouvoir affirmer qu'ils n'avaient jamais rencontré personne et ne savaient ce dont on voulait leur parler. De cette façon, ils pensaient mettre à l'aise leur gouvernement et se tenir quittes eux-mêmes de beaucoup d'importunités.

Mais ils ne se faisaient pas une idée exacte de la surveillance européenne; d'ailleurs, ils n'étaient pas eux-mêmes discrets sur des opérations qui ne leur semblaient pas trop répréhensibles, de sorte que le mal au lieu de s'en aller s'envenima. Il s'envenima d'autant plus que les côtes, les baies, les crique» de la terre hellénique se mirent unanimement à produire une nuée de petits navires, mistiks et autres qui coururent la mer pour leur propre compte et l'écumèrent de leur mieux. C'était une ressource de gens désespérés, mais c'était une ressource; on mourait de faim, on prenait ce qu'on trouvait et là où on le trouvait et il n'était pas de coup qui ne fût bon pour s'assurer et retenir la proie. Qu'on se mette bien en face de ces bandes faméliques serrées entre la mer et l'invasion turque, voyant leurs femmes et leurs enfants expirer sous leurs yeux par l'horrible excès de toutes les privations; à coup sûr, il n'est pas de tentation qui justifie la faute, mais la

nature est impitoyable et a fondé la loi du struggle for li$e. Je voudrais bien connaître les noms des philosophes européens qui, naufragés sur une côte stérile, ne se sont jamais permis de toucher ni à la propriété ni à la vie des nègres que la destinée mettait gros et gras à leur portée.

L'ordre fut donné partout aux navires de guerre de maintenir la sécurité maritime et de traiter comme il convenait les pirates. Rien de plus juste; mais il y eut un cri universel d'indignation parmi les Grecs. Tous leurs navires pouvaient être, avec ou sans motif, tenus pour pirates; tous pouvaient être considérés comme simplement corsaires; tout dépendait du point de vue où un officier souvent subalterne voudrait consentir à se placer. D'un coup, ce que les insurgés appelaient leur marine devenait justiciable d'un enseigne de vaisseau. Il leur fallait avoir des papiers de bord en règle, répondre à des interrogatoires constants et finalement être toujours suspects. — Quoi! disaient les Grecs, vous vous dites nos amis, et tandis que nous manquons de tout, vous alimentez les Turcs de ce qu'ils peuvent souhaiter et vous leur vendez des armes contre nous! Vous prétendez que nous aurons raison des Turcs insurgés contre la tyrannie et vous pendez nos marins, et vous les fusillez, et vous inspectez nos navires, et vous traitez nos meilleurs et plus braves capitaines comme des malfaiteurs! Vous nous rebattez constamment les oreilles de personnages que nous ne connaissons pas du tout et

vous n'avez à la bouche que les noms de Miltiadc, de Thémistoclc, d'Agésilas e tutti quanti, et vous voulez vous persuader et à nous-mêmes que ces anciens ennemis des Turcs de ce temps-là y regardaient de près pour se mettre en état de faire au moins un repas par jour aux dépens de qui leur faisait tort?

Ces explosions de colère furent si vives et si emportées, que l'on vit les Grecs attaquer même les marines militaires qui venaient les contrarier. Ils eurent dans tout ceci un tort principal qui domina de beaucoup les autres; ils n'étaient pas les plus forts, sans quoi on n'eût pas même songé à leur disputer les plus extrêmes des prérogatives que l'on a vu plus tard réclamer et pratiquer à la marine américaine quand, dans la guerre de la Sécession, elle eut à agir contre les confédérés.

La vérité est que les Grecs étaient dans un grand embarras. Ils tenaient bon, mais leur pays restait anéanti; leur population épuisée diminuait de mois en mois; beaucoup mouraient, non par la guerre, mais par le dénuement; les marchés d'Alexandrie et de Syrie se couvraient d'enfants, de jeunes filles ou jeunes femmes vendus çà et là; l'Europe continuait à discuter, raisonner, déraisonner, faire des phrases, vouloir l'intégrité de l'empire ottoman et la rendre non moins impossible que la délivrance des pays insurgés; mais ces derniers ne cédaient pas et on avait beau se dire leurs meilleurs amis, se mettre à pourchasser désormais leurs marins,

assurément fort coupables, mais d'autant plus chers à la nation qu'en définitive, sans eux, elle n'aurait pu même conserver ni Nauplie, ni les îles, ses derniers refuges, les Grecs continuèrent à ne pas céder et il n'est pas question de nier que ce fût là ce qui s'appelle et a droit de s'appeler de l'intrépidité, si on en veut trouver dans ce monde.

Maintenant il est temps de parler de ce qui s'appelait le gouvernement hellénique et de voir ce que c'était. A la façon dont le mouvement national avait surgi, résultant de la nature même des choses et non pas de quoi que ce soit qui ressemblât à une théorie, la cause étant des plus simples et l'effet pareillement, il eût semblé que la constitution du corps résistant dût être simple à son tour comme ce qui la mettait en branle ; mais, précisément, c'était le contraire et on comprend qu'entre les Phanariotes d'une part, de l'autre les Grecs vivant et élevés en Europe, il y avait des divergences considérables dans le point de vue et qu'entre ces deux catégories, et les capitaines rouméliotes, soit Klephtes, soit Armatolcs, et les primats du Péloponèse et de l'Attique et de la Béotic, et les négociants des îles et leurs marins et les auxiliaires grecs venus de l'Asie cl d'un peu partout, il s'en

montrait encore davantage, sans compter celles qui se prononçaient dans chacune de ces classes en particulier et qui étaient les plus tranchées de toutes. Il n'est pas besoin d'expliquer comment et pourquoi un capitaine en détestait un autre; par quel motif un primat ne pouvait pas s'accorder avec un ancien rival d'influence et comment toutes ces passions, tourbillonnant au sein de la passion principale qui était le patriotisme, en dérangeaient à chaque instant les espérances.

Le peuple, lui, n'avait pas d'opinion, sauf celle-ci que le Turc étant un monstre, il fallait en finir avec lui; du reste, il s'en remettait à son supérieur et marchait où ce supérieur le menait, le paysan suivant le primat, le marin son armateur, le palikare son capitaine; de cette façon se maintenait une myriade de petites influences contendantes qui s'appelait légion et qui, si elle voulait ardemment la résurrection et l'indépendance, ne consentait nullement à la mort des prérogatives particulières. Ce n'était pas ce qu'on pouvait appeler une action aristocratique; presque tous les hommes qui jouaient ou prétendaient jouer un rôle étaient là les enfants de leurs œuvres; c'était une cohue de meneurs; ils se voulaient les uns aux autres plus de mal que de bien et se jouaient à l'occasion des tours damnables; par-dessus le marché, le particularisme était l'âme de toutes les conceptions politiques et pour tel personnage, absolument pareil à tous et à chacun de ses rivaux, la Grèce qui n'existait pas en-

core était certainement le premier pays du monde et le centre de l'univers; mais la Morée était le centre de la Grèce, Tripo'litza le centre de la Morée, et le quartier de Tripolitza, où demeurait le raisonneur en question, était le premier des quartiers du monde connu, par cette raison décisive qu'il contenait la famille la plus éminente en mérite qu'on pût rêver; on voit la conséquence.

En même temps que la guerre contre les Turcs avait commencé, le goût de la guerre civile s'était ému de même entre les zélateurs de l'affranchissement et chaque fois que ceux-ci en eurent le temps, tel capitaine profita de son moment de récréation pour faire feu sur un compagnon. C'est de cette disposition générale des esprits que devait pourtant sortir un gouvernement commun. D'abord il fallait démontrer qu'un gouvernement était nécessaire, ce qui n'était reconnu a priori par personne, et le principal argument dont les Grecs du dehors se servirent pour faire accepter cette idée, c'est que l'Europe y tenait et que sans gouvernement c'en était fait de l'intérêt de l'Europe. On se serait parfaitement contenté d'une confédération de communes et de capitaines; mais on se soumit. Seulement qu'allait-on prendre?

On allait prendre d'abord une assemblée nationale parce que l'Europe aimait les assemblées nationales. Soit, on s'y accommoda et se députa qui voulut ou qui put. Le corps électoral existait fort peu; on le supposa. Quand l'Assemblée de Trézène

ou d'Argos ou de tout autre endroit fut rassemblée tant bien que mal, les partis se formèrent et cela on le sut très bien faire; on avait tous les instincts de division à commandement. L'élection d'un chef suprême, d'un président, resta toujours très laborieuse. Cependant il convenait d'en avoir un. La difficulté était de le faire reconnaître et sur cette conséquence inévitable, tous les esprits, sauf un, celui du président lui-même, se révoltaient. Alors on parlait de nouveau de l'horreur de l'Europe pour un pays sans direction. On se soumettait. Je vois encore un homme d'Etat de ce temps qui me montrait en souriant son anneau formé par une gemme antique représentant une Pallas. « Ce fut là, me dit-il, le sceau adopté par l'Assemblée d'Argos. Très peu de gens y savaient ce que c'était que Pallas. et personne ne s'en souciait. Mais à Paris, à Londres, en Allemagne on fut transporté d'enthousiasme et on envoya de l'argent. »

Une fois le gouvernement formé avec beaucoup de peine, tout était dit; personne ne lui obéissait; au bout de quelques mois, on le renversait. A sa place, il s'en établissait un autre, quelquefois deux auxquels leurs partisans n'accordaient guère plus de déférence que leurs adversaires. Tout cela était peu admissible, sans aucun doute; pourtant au milieu de cette inqualifiable turbulence, de ce manque absolu de raison et de logique, de cette absence totale du plus simple bon sens (il n'y a pas de motif pour se montrer sobre de désapprobation),

il y avait une idée qui ne venait à germer dans aucune tête' : c'est qu'il fallût se soumettre aux Turcs, et la guerre continuait.

On remarquera que la situation d'esprit des insurgés, tout inacceptable qu'elle pût être pour une intelligence européenne, était tout à fait conforme à ce qui s'est vu en Orient depuis le commencement de l'histoire. Quand les Perses étaient venus jadis attaquer la Grèce, qu'avait fait la Grèce antique? Les Macédoniens, les Thessaliens, les Thébains s'étaient empressés de prendre leurs voisins aux cheveux et une partie des Athéniens eux-mêmes faisaient des vœux pour les Perses. La résistance n'en fut pas paralysée. Quand les Juifs s'ameutèrent contre les Romains et amenèrent par leurs violences le siège de Jérusalem, ils n'eurent rien de plus à cœur que de s'entre-détruire derrière leurs remparts. Les exemples à produire seraient innombrables; un esprit oriental peut nourrir à la fois les passions en apparence les plus contradictoires et il y a quelque chose de féminin dans cette souplesse exercée d'une âme qui peut exécuter à la fois plusieurs mouvements des plus difficiles et des plus épuisants, sans que, pourtant, l'un arrête l'autre, et, non plus, sans que les contradictions les plus flagrantes et les plus visibles réussissent jamais à imposer à la passion la nécessité de renoncer à ce qui nuit. Il est aujourd'hui plus important qu'il ne l'a jamais été pour les Occidentaux de comprendre ce qu'ils sont capables de comprendre

de ce tempérament parce que, par bien des causes, le plus redoutable des conflits se prépaie entre les forces asiatiques et les intérêts européens. On fera donc bien de méditer sur ce qui est dit ici de la manière dont furent conduites les affaires grecques. Il y a matière à quelque chose de mieux que le dédain. Mais une autre observation qui ne manque pas non plus d'utilité et qui rentre plus directement encore dans les entrailles du sujet, c'est celle-ci.

Tous les hommes qui, dans des rangs différents, ont pris part à la direction de l'affranchissement hellénique, appartenaient aux classes supérieures de la nation. Ils avaient reçu sous l'empire de circonstances très variées et par l'effet de situations personnelles fort dissemblables, une nature de culture intellectuelle qui offrait les plus grandes variétés, et il s'en fallait de beaucoup que tous eussent le même degré d'éducation. Mais, tous avaient la même confiance dans le succès final et une résolution inébranlable de se dévouer corps et âme à l'obtenir.

En Europe, il s'est produit, depuis une centaine d'années, beaucoup de révolutions. Il y en a eu en France, en Espagne, en Italie, en Belgique, un peu partout. On peut constater que chacune de ces révolutions a produit un grand nombre d'élévations et d'enrichissements personnels. Jamais aucun parti n'a oublié de faire les affaires de ses chefs. Il a pu se voir que les résultats généraux obtenus par le dérangement des institutions et des habitudes, et

fatalement, par la ruine de plusieurs familles ou personnages, ou même par celle de multitudes entières, n'aient pas donné des résultats généraux bien précieux; jamais il n'est arrivé qu'il ne soit pas sorti de l'eau trouble un certain nombre de poissons fort engraissés et nageant désormais avec la plus intense satisfaction au sein d'eaux cristallines où ils n'avaient pas pris naissance. Rien de pareil ne s'est produit en Grèce. Pendant et après la guerre de l'indépendance on ne l'a pas vu. On a pu facilement constater que tous les coryphées des différents partis, que tous les chefs venus du dehors ou du dedans, Phanariotes, Rouméliotes, Péloponésiens, insulaires, appartenaient, pour la plupart, à des familles riches et souvent fort opulentes au début des hostilités et que toutes sans aucune exception ont été radicalement ruinées; elles ne l'ont pas été fortuitement; elles l'ont été volontairement, toutes plus ou moins, et à différents moments, mais en somme unanimement, ont donné de la main à la main aux besoins de la patrie et aux nécessités de la lutte ce que la lutte et la patrie ont réclamé et aucun n'y a profité, et on ne saurait pas citer un seul individu ni une seule maison, je dis qu'on ne pourrait ni les trouver ni les signaler jusqu'à l'heure actuelle, qui s'étant fait un nom dans la période de création du pays, y ait gagné l'ombre d'une fortune, ni plus ni autre chose que l'honneur de la pauvreté. Ceci, assurément, vaut la peine d'être mis en regard des torts de différentes espèces

que les Grecs ont réussi à se donner, bien qu'as- Burément les Européens puissent professer que la méthode occidentale est la plus judicieuse. Il m'est arrivé un matin de rencontrer dans une rue d'Athènes qu'on appelle la rue d'Eole, un homme qui avait quitté le ministère depuis peu de jours. Non seulement il appartenait personnellement à une famille dont la situation avait été bonne avant la guerre de l'indépendance, mais, au temps des Turcs, il avait dû à cet état florissant des affaires domestiques de ses parents d'être envoyé en Italie et en France et d'y recevoir une excellente éducation. Il est à l'heure actuelle un des hommes qui ont rendu le plus de services à leur pays et dont la distinction d'esprit, de manières est des plus séduisantes. Je lai donc rencontré un matin dans la rue d'Eole, et il portait à la main, au bout d'une paille, trois petits poissons qu'il venait d'acheter pour son dîner.

Je voudrais avoir bien fait saisir la réalité de ce fait que les Européens, philhellènes et autres, arrivant en Grèce au moment de la guerre durent être scandalisés et épouvantés de la rapacité du peuple qu'ils trouvaient. On les harcelait de demandes et d'exigences; on ne tenait pas un compte aussi consi-

dérable qu'ils l'eussent souhaité des excellents conseils dont ils ne demandaient pas mieux que de se montrer prodigues; on écoulait avec distraction le développement admirable de leurs théorèmes constitutionnels, surtout de la discipline, de la raison, de l'honnêteté scrupuleuse à leur égard; on préférait même ne pas en entendre parler. Mais on leur disait incessamment : « Donnez-nous de l'argent; donnez-nous du pain, des armes, des couvertures, des vêtements. Nous ne possédons rien au monde et nous mourons de misère. »

C'était une conversation entre de belles intelligences dont les corps étaient en parfait état de prospérité, et des ventres extrêmement creux dont les oreilles devenaient chaque jour plus sourdes. On conçoit le dégoût, la mauvaise humeur et l'irritation de gens à qui rien ne manquait, sauf l'occasion de faire admettre leurs belles paroles; mais il se trouvera aussi peut-être des esprits qui comprendront pourquoi et comment les Grecs persistaient dans les irrégularités de leur conduite en dépit des sourcils froncés de leurs mentors. Ils s'excitaient en disant qu'avant tout passe le besoin de manger. Ce qui est curieux, c'est qu'à Paris et à Londres, les partisans les plus résolus des Grecs n'ont jamais pu réussir à comprendre cette imagelà. Mais comme vers 1827 et 1828 l'opinion publique commençait un peu à se fatiguer de ses favoris, les Grecs bienveillants inventèrent une doctrine subtile pour rendre à ceux-ci leur ancien lustre, et celte doc-

trine découla encore et toujours du Jeune Anacharsis.

— En effet, dirent les débonnaires, il n'est que trop apparent que les héros de la Grèce moderne présentent dans leurs caractères certains côtés qui ne sont pas épiques, et que, du moins, Philopœmen et surtout Plutarque n'auraient pas admis. Il faut en chercher les causes dans les quatre siècles d'oppression qui ont complètement oblitéré les vertus nationales. La faute de toutes les déviations morales que l'on signale, non sans motif : mendicité facile, vol, astuce, piraterie et le reste, ce ne sont là que des conséquences lamentables, sans doute, mais inévitables de l'esclavage. Les Turcs seuls sont responsables des torts de leurs victimes. Donnez aux Grecs la liberté et des institutions convenablement pondérées, et vous les verrez de suite reprendre les errements d'Aristide.

On tenait à Aristide, il n'y avait pas moyen qu'on s'en détachât, et on y revenait par tous les côtés, depuis surtout qu'il fallait avouer l'impossibilité de le rencontrer, sous son costume classique, dans les bivouacs des palikares ni non plus chez les hommes d'Etat de Nauplie. L'amour des phrases, ce poison lent qui tuera l'Europe, empêchait de voir qu'il n'est pas du tout nécessaire d'aller chercher des explications bien loin pour se rendre compte que des gens qui manquent de tout ont tort de chercher à l'obtenir par tous les moyens répréhensibles et autres, mais qu'on est en obligation de les excuser et, si l'on peut, de leur fournir ce qu'il leur faut.

Alors on verra ce qu'ils valent et ce qu'ils ne valent pas; mais il est hors de toute justice et de toute raison de moraliser sur des gens qui agonisent.

Cependant, on le faisait; on se fatiguait de souffrances qui duraient depuis trop longtemps. Les imaginations s'émoussaient et ne communiquaient plus à la sensibilité cette douce vibration sans laquelle elle s'endort. On s'endurcissait. Les tableaux sur les Grecs, les romances sur les jeunes Grecques, les poésies sur les vieux guerriers grecs perdaient leur charme avec leur nouveauté. On se fatiguait, il n'y a pas de meilleur mot pour exprimer l'état des choses; les insurgés recevaient moins de secours et n'en continuaient pas moins à se laisser mourir.

D'un autre côté, les cabinets, dans leurs oscillations et leurs incertitudes, avec leurs soucis causés par la politique russe, par les exigences des libéraux, par les adjurations des philanthropes, par les fureurs extatiques de la presse, avaient fini, sans le vouloir, par brûler la flotte turque, ce qui, d'un seul coup, rendait plus de services aux insurgés que tous les comités de secours n'en avaient pu accumuler depuis leur fondation. Le soir même de la victoire les vainqueurs s'en repentaient. A Paris, à Londres, on fut consterné et il se produisit une recrudescence de conviction quant à la nécessité de maintenir entière l'intégrité de l'empire ottoman qu'on venait de désarmer. L'amiral de Rigny, l'auteur du désastre, pour la part française, et qui ne considérait pas de fort bon œil la belle action qu'il

venait de commettre, ne songea tout d'abord qu'à la nécessité de consoler les Turcs et de tâcher de leur faire admettre, avec l'évidence que le gouvernement français leur voulait plus que jamais du bien, la certitude qu'il n'avait jamais été dans sa pensée de causer au pavillon ottoman le moindre préjudice. Il s'empressa de faire voile pour Smyrne et, en arrivant, il se fit conduire au konak afin d'expliquer au pacha comment lui-même concevait ce qui venait d'arriver, et l'impression que le sultan et ses ministres devaient en recevoir.

Il se passa alors une petite scène où l'Européen et l'Oriental montrèrent exactement leurs natures respectives.

L'amiral, après les premiers compliments, se tenait assis en face du dignitaire ottoman; celui-ci, le visage calme et serein comme il convenait à un homme de son rang, se tenait au milieu du coussin du divan; à côté de lui, accroupi, le drogman était prêt à traduire ce qu'allait dire l'amiral.

M. de Rigny commença son propos. Il raconta ce qui venait d'arriver à Navarin et que le pacha ignorait complètement. Il avoua que la flotte ottomane avait été détruite par les alliés et amis affectionnés de Sa Hautesse, mais en même temps il fit valoir tous les arguments qui montraient de la ma nière la plus victorieuse comme quoi, en agissant de la sorte, ces alliés et amis affectionnés n'avaient manqué à aucun de leurs devoirs et comment, bien au contraire, on pouvait considérer qu'ils s'étaient

accordés pour rendre au sultan un de ces services qui ne se peuvent trop apprécier.

L'enchaînement de ces assertions n'était pas facile à ménager et plus malaisé encore était-il de les présenter si heureusement, si à propos, sous un si beau jour, d'une si bonne manière que le pacha pût être amené à penser que l'amiral ne se moquait pas de la judiciaire de son auditeur.

Le pacha, en effet, tenait les yeux fixés sur M. de Rigny et celui-ci, gêné dans les mailles de sa dialectique, s'était levé et déduisait ses raisonnements en se promenant avec agitation au travers de la salle. Le pacha ne perdait pas un seul de ses mouvements, et, malgré sa gravité solennelle, un étonnement de plus en plus profond s'imprimait sur son visage; il était mal à l'aise; l'amiral le voyait, s'attendait à une explosion et la souhaitait de tout son cœur, car, incontestablement, il est plus commode de crier de mauvaises raisons aux oreilles d'un homme en colère que de les déduire par le menu à un homme de sang-froid.

Tout à coup, en effet, le pacha éclata, il dit au drogman :

— Demande à cet homme si le malin esprit le possède, qu'il ne peut s'empêcher de marcher et de gesticuler dans tous les sens, au lieu de rester assis, racontant comme une créature raisonnable ce qu'il veut me dire!

L'Oriental n'avait pas fait la moindre attention aux paroles de l'Européen, tant il avait été fasciné

<>l choqué p;ir le perpétuel mouvement de celui-ci, et voilà comment les deux races parviennent si difficilement a se comprendre, l'une se nourrissant de passions, de besoins et de faits actuels, l'autre empreinte de prévisions vraies ou fausses mais toujours à longue portée et qui mènent à leur suite un long équipage de formules et de dictons.

Enfin, à la longue, si les Grecs s'épuisaient parce que l'Europe ne voulait ni les abandonner tout à fait ni les soutenir complètement, les Turcs croyaient rapidement arriver, eux aussi, à la fin de leurs forces, parce que la même Europe qui soutenait l'intégrité de l'empire ottoman brûlait les vaisseaux turcs, arrêtait Ibrahim Pacha tout court et n'admettait pas que les Grecs pussent s'affranchir, n'admettait pas davantage que les Turcs pussent les soumettre. En grand et en petit, elle appliquait ce système également funeste aux deux causes. Chez les Grecs, l'humanité souffrait particulièrement; chez les Turcs, l'intérêt d'Etat européen.

On multiplierait à l'infini les détails de cette désastreuse conduite et, pour n'en prendre qu'un exemple, il arriva un jour où les commissaires français, anglais, autrichiens et russes accrédités auprès d'Ibrahim Pacha reçurent l'ordre d'exiger de ce chef le renvoi sans rançon et la libération immédiate des hommes, femmes et enfants grecs, prisonniers dans son camp et sur ses navires.

Le prince égyptien se déclara prêt à obtempérer aux désirs des gouvernements; il objecta toutefois

que s'il était simple et facile de renvoyer les hommes chez eux, la question se compliquait pour les enfants; il y en avait de toutes les provenances, beaucoup sans père, ni mère, ni parents; où allaient-ils aller? Quant aux femmes, il fallait y prendre garde; la plupart étaient déjà mariées à leurs acheteurs; plusieurs étaient mères; beaucoup allaient le devenir. La femme orientale est passive de sa nature. Ces unions, dont le principe pouvait être contestable quant aux débuts, assuraient désormais aux victimes un gîte, du pain et la sécurité et, dans la plupart des cas, des affections domestiques. Il fallait prendre garde qu'on allait, sous prétexte de restituer aux captives les bienfaits de la liberté, les plonger dans un abîme de misère et probablement amener leur perte.

Le raisonnement d'Ibrahim Pacha ne fut pas admis, les ordres reçus étant péremptoires. Toute la presse européenne était là, attendant avec impatience le moment de dérouler ses périodes sur ces femmes arrachées à la scélératesse des Ottomans. Elles le furent, en effet, et je tiens d'un des commissaires auquel un mauvais sort imposa la poursuite de ce misérable bienfait, qu'il fallut employer la force pour faire sortir du camp turc des femmes désespérées; plusieurs d'entre elles préférèrent se jeter dans la mer et s'y noyer à aller retrouver l'immense infortune qui les attendait en pleins champs.

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Enfin, les choses élanl arrivées au dernier terme et aucun des deux partis ne se trouvant autorisé à poursuivre jusqu'au bout ce qu'il voulait, l'Europe, en face de ces combattants épuisés et tombant à terre, finit par admettre que l'empire ottoman maintiendrait son intégrité et que les Grecs seraient libres, et en attendant qu'elle fût parvenue à ajuster celte contradiction, les hostilités durent prendre fin, et le nouvel Etat, auquel on ne laissait encore prendre ni forme ni couleur, eut à s'arranger comme il pourrait dans un état provisoire dont le comte Jean Capodistrias, Ionien au service de Russie, fut chargé de tirer le meilleur parti possible.

Il ne fut pas un Grec qui ne dût s'adresser cette question suprême : « Que veut-on faire de nous? »

En effet, d'eux-mêmes ils ne pouvaient rien faire, on ne leur en accordait pas le droit; ce droit, ils n'avaient assurément plus la force de chercher à le prendre. On ne leur donnait pas un territoire; qui savait où était la limite du territoire grec et de quoi il se composait? Quant à eux, ils réclamaient naturellement leur patrie, celle que les Turcs avaient subjuguée un temps, mais non pas tuée; ils réclamaient l'empire byzantin et Constantinople; il

n'était pas question de les leur rendre. Ils espéraient pourtant que le temps leur ferait justice et ils appelaient leur désir : la Grande Idée. Pour le moment, entassés les uns sur les autres dans le Péloponèse complètement rasé, Phanariotes exilés, capitaines et palikares, Rouméliotes n'ayant de terre que celle couverte par la largeur de leurs semelles, primats et paysans ruinés, ils avaient seulement gagné ce point que les Turcs ne leur devaient plus courir sus; mais, contre la guerre civile, ils n'avaient aucune garantie; les premières nécessités de la vie leur manquaient autant que devant; en plus, on les surveillait de plus près que jamais pour les empêcher de se procurer du pain aux dépens du premier venu. Il faut avouer qu'une situation plus lamentable se laisse difficilement deviner et que l'Europe ne s'était mise en frais ni de beaucoup d'habileté, ni de beaucoup de prévoyance, ni de beaucoup de générosité, ni de beaucoup d'humanité, ni enfin de beaucoup de justice en toute cette affaire. Elle avait été inique pour les Turcs, inique pour les Grecs. A ces derniers, elle envoyait de temps en temps de petites sommes et s'étonnait que le président Capodistrias trouvât si peu de zèle dans ses administrés pour fonder des écoles, établir une administration régulière, discipliner des troupes, et revenir, en un mot, à la vertu et à la gloire antiques, le tout en quelques semaines.

Comme il eût été facile de s'y attendre, tout, au lieu d'aller bien, alla au pire. Les Grecs impatientés

et pressés ne trouvèrent pas que la misère disparût \ite. Ce monde sans asile n'ayant plus que les habitudes de l'agitation les garda. Aucune passion ne se tempéra parce que des intérêts nouveaux ne s'empressaient pas de venir les amortir. On a cité souvent ce qui élait arrivé des soldats de Cromwell. Ces vétérans se tinrent fort paisibles une fois licenciés et ils vécurent en honnêtes artisans et en marchands irréprochables. C'est qu'en déposant la cuirasse, ils trouvèrent des établissements et des comptoirs tout prêts et des consommateurs pour leur acheter leurs produits; les Grecs, les Rouméliotes ne trouvant rien de pareil, gardèrent le fusil sur l'épaule, les habitudes de fainéantise militaire et toutes les dispositions possibles à risquer de mauvais coups. Capodistrias fut assassiné; la guerre civile recommença et très haut, celte fois-ci, on accusa partout les Grecs d'être indisciplinés et probablement indisciplinables.Ce qui n'était pas propre à les calmer, c'est qu'à tous les partis qui les divisaient déjà, il s'en était ajouté trois autres :1e parti russe, le parti anglais et le parti français. Du côté des amis de chacune de ces nations, la théorie était que celle dont il préférait la politique lui paraissait la plus sincèrement amie de la Grèce; en pratique, cela signifiait simplement que le personnage avait des relations directes avec les agents de la puissance à laquelle il s'attachait et attendait d'eux pour lui-même et pour les siens plus de secours et d'avantages qu'il n'eût pu en obtenir des deux autres.

Quant aux gouvernements, chacun cherchait à se faire des créatures afin de donner un jour à l'état qui allait naître la direction la plus conforme à ses intérêts et à ses vues. De là de nouveaux motifs d'anarchie et des dangers non petits pour une existence politique déjà si difficile à former.

Et, malgré tout, la Grèce vivait! Elle vivait en manquant des éléments les plus indispensables à la vie d'un Etat, absolument comme les Grecs euxmêmes vivaient sans pain, sans vêtements et sans abris! Une sorte de joie sombre était répandue dans tous les cœurs et éclatait sur toutes les physionomies. Tout allait mal; mais, au moins, il n'y avait plus de Turcs et le point principal, le grand point était obtenu; on ne doutait pas d'obtenir les autres. On n'avait pas même de territoire, c'était bien vrai; mais on considérait la reconstruction byzantine comme assurée, on se tenait presque pour être au lendemain de la prise de Constantinople par Mahomet II forcé de rendre sa proie temporaire. Latéralement à cette pensée qui tenait la première place dans l'esprit de chacun, Jean Colettis et Augustin Capodistrias se faisaient la guerre et la conférence de Londres finit, ne voulant pas d'un Grec à la tête du nouveau pays qu'elle méditait de créer, par chercher un candidat pour la couronne qu'elle allait fondre.

Le prince Léopold, depuis le roi des Belges, ne voulut pas du lot qu'on lui offrit et il eut raison à son point de vue. Cependant, s'il eût accepté une

lâche bien lourde, il est fort à croire que la Grèce elle-même s'en fût mieux trouvée. Le jeune prince Othon de Bavière devint l'élu, et à dater de ce moment où l'on considérait désormais comme parfaitement acquis et démontré que les Grecs ne valaient rien, qu'ils n'étaient décidément pas les contemporains de Phidias et de Platon, que de plus ils ne voulaient ni se corriger de leurs défauts ni rien apprendre, etc., qu'enfin on en avait pris la plus mauvaise opinion possible, on les livra aux expérimentations et à la férule du roi Louis de Bavière, père du nouveau souverain, qui décida, en très malencontreux archéologue, où l'on bâtirait des villes et où on n'en bâtirait pas; on envoya la régence, M. d'Armansperg en tête et ses idées toutes faites; on ne donna au royaume ni l'Epire qui avait commencé la révolution, ni la Macédoine, ni la Thessalie, patrie de la plupart des capitaines; on retint dans la part des Turcs plusieurs îles qui s'étaient fortement signalées et compromises et on ajouta encore deux partis à tous ceux qui donnaient déjà aux malheureux Grecs une si remarquable collection d'antagonismes : ce furent les autochtones, c'est-à-dire les habitants originaires de la contrée émancipée et les hétérochtones, ou étrangers, tous venus du dehors et qui n'avaient pas peu contribué à faire l'Indépendance. Mais enfermer dans une même case le propriétaire affamé et son meilleur ami qui ne l'est pas moins, ce n'est pas préparer la concorde.

Et voilà comment, vers 1831, il y a environ quarante-sept ans, commença le royaume des Hellènes, par l'indomptable énergie des Grecs et malgré l'inconsistante connivence des gouvernements de l'Europe. Aussitôt qu'il fut né, l'opinion publique, déjà fort malveillante, ne tarda pas à se tourner absolument contre lui.

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