‹ Deux femmes célèbres (volume 2)Chapitre 3 sur 7 · THOMAS CAMPANELLA · texte numérisé non relu

THOMAS CAMPANELLA

Les siècles futurs nous jugeront, car le siècle présent crucifie ses bien* faiteurs ; mais ils ressusciteront !.....

(Lettre de Gampanella au grandduc Ferdinand IIL)

Sur la côte de la Calabre qui se baigne dans la mer Ionienne, à peu de distance de Catanzaro, pays célèbre par la beauté des

• Maigre le tour romanesque de ce travail sur Gampanella, chaque description de lieu, chaque fait historique, chaque date, chaque détail sont scrupuleusement vrais. Cette biographie a paru en tête de ma traduction des Poésies et dus Lettres de Gampanella, publiée par le libraire Lavigne*

feaimes, on découvre, à une lieue du rivage la petite ville deStilo;elle est groupée piltoresquement sur la cime d'une colline qui s'étend au versant d'un mont très-élevé , appelé le montdeStilo; ce grand roc, aux sommets ardus et majestueux, est un fragment de la haute chaîne de montagnes qui court de l'occident à l'orient et forme une ramification des Appennins. La colline où s'élève Stilo et le mont qui l'abrite sont coupés par une gorge étroite et profonde où s'engouffre le Stillaro, fleuve qui prend naissance dans ces montagnes et reçoit, en fuyant, mille petites sources dont les courants tombent en cascades de différents côtés; le fleuve ainsi grossi, marche plus rapide et va se jeter bruyamment dans la mer, à la droite de Slilo. Les bords de l'encaissement du fleuve sont ombragés par de grands pins, des houx sauvages, des plantes grimpantes qui descendent

des rochers, s'enlacent, se serrent et sus pendent leurs tissus sur les eaux. Au printemps, quand chaque plante a ses feuilles, chaque liane ses fleurs, le rivage du Stillaro est un lieu plein de fraîcheur et de recneillexnent. Le vieux couvent des Dominicains de Stilo se cache dans cette solitude; le mont lui sert d'abri, le fleuve coule à ses pieds et, du plateau sur lequel il s'élève, on n'a que la vue du ciel, et, au midi, l'immense horizon de la mer borné par les côtes de la Morée. Ce site a été admirablement choisi pour la méditation et la prière. A chaque pas, en Italie, on découvre de ces retraites religieuses où se conservaient, durant les siècles barbares, non-seulement les lumières de la foi, mais aussi les connaissances les plus élevées de l'esprit humain.

En i58.), par une soirée de maif chaude

et sereine comme le sont les soirs de printemps en Italie, un jeune novice de l'ordre des Dominicains était assis sous un bouquet d'arbres du jardin claustral, qui descendait jusqu'aux rives du fleuve; il lisait allenlivement dans un grand livre posé sur ses genoux; une de ses mains tournait les feuillets, l'autre soutenait sa tête puissante, dont l'expression méditative annonçait un esprit mûri par l'étude. A voir ce vaste front couronné de cheveux noirs et crépus, et que quelques plis sillonnaient déjà, ces yeux ardents comme des flammes, celte bouche sérieuse, enfin l'expression générale de ce visage, on eût pu donner trente ans au jeune novice, et pourtant il en avait à peine dixsept; mais à cet âge où les autres hommes touchent encore à l'enfance, il avait devancé les années par la force et l'étendue de son intelligence. Le livre qu'il lisait avec une

religieuse attcnlion était la Somme de saint Thomas d'Jqidn , de ce célèbre Dominicaia appelé VJnge de l'École. Dans ce livre, un des grands monuments de Tesprit humain au moyen -âge, le jeune novice voyait avec admiration se dérouler un système entier de morale et de politique qui avait pour base la suprématie de l'intelligence sur la force, de l'autorité spirituelle du chef de l'Eglise sur la puissance matérielle des princes de la terre. L'Église avait été durant un temps la lumière des nations; et s'était montrée digne décommander aux hommes en les éclairant.

Pénétré du véritable esprit de la charité chrétienne, saint Thomas avait osé défendre les Juifs voués aux persécutions et au mépris', il montra combien ils étaient utiles au commerce et aux sciences, et réclama pour eux les droits de l'humanité. Plus le jeune Domi-

cain avançait dans sa lecture, plus il était ravi par cette utopie d*un gouvernement ecclésiastique tel que l'avait imaginé saint Thomas; il oubliait, dans son naïf enthousiasme, que l'Europe n'en était plus aux pontificats de Grégoire VII et d'Innocent III, que Rome avait été prise par Charles-Quint et que le pape, au lieu de commander aux rois , était presque à leur merci.

Le royaume de Naples était depuis longtemps sous la domination espagnole; le joug étranger pesait surtout aux montagnards de la Calabre, et le jeune novice concevait déjà instinctivement l'espoir de coopérer à la délivrance de ses frères; il pensait que l'église libre et souveraine était appelée à briser les fers de sa patrie et à faire revivre, sous des lois paternelles, ce beau pays qui se mourait sous un gouvernement despotique. Le jeune

novice qui rêvait ainsi se nommait Thomas Campanelia.

Né d'une pauvre famille, dans le petit village de Slcgnano , voisin de Stilo, il avait montré, dès Tâge de cinq ans, des facultés prodigieuses; tout ce qu'il entendait dire autour de lui, dans les églises et à l'école, frappait sa jeune intelligence et l'appelait à la recherche des plus hautes connaissances humaines. Son imagination et sa mémoire s'éveillaient simultanément, et l'une lui faisait revêtir de formes heureuses les faits sans nombre que l'autre avait recueillis.

A treize ans, Campanelia était poète et se livrait à l'étude avec ardeur et constance, mais aussi avec toutes les fantaisies d'un esprit libre et hardi; il travaillait avec passion il eût voulut en une heure comprendre et dé-

finir ce que d'autres menaient des années à concevoir ; sa jeune lêle plia sous le poids de sa pensée. A quatorze ans, il faillit succomber à une fièvre cérébrale. Lorsqu'il fut guéri, son père, pour l'arracher à ses éludes obstinées, qui minaient son corps et dévoraient son âme, voulut l'envoyer à Naples apprendre la jurisprudence près d'un de ses oncles, professeur de droit dans cette ville. Le jeune Gampanella refusa d'étouffer l'enthousiasme de son esprit sous les lourdes dissertations de la chicane; il résista à la volonté de son père; nulle puissance humaine n'aurait pu le contraindre, sa vocation était décidée.

Encore tout enfant, il avait été admis à suivre les leçons d'un moine éloquent qui professait la philosophie dans le couvent des Dominicains de Stilo; il se passionna pour cet

enseignement; il admira Albert - le - Grand comme il avait admiré saint Thomas. Tous deux étaient Dominicains ; le jeune enthousiaste résolut de suivre leurs traces et d'aller même au-delà; car, dès-lors, à son insu, il portait en germe Tesprit d'une philosophie nouvelle. C'est ainsi que l'amour de la science conduisit , dans le cloître de Stilo , Thomas Campanella.

Les couvents étaient alors l'asile des plus grands esprits. Chaque ordre religieux avait ses savants , ses philosophes , ses orateurs, et l'ordre des Dominicains fut longtemps un des plus célèbres; mais, vers la fin du xvi*" siècle, la compagnie de Jésus commença à l'emporter en renommée et en puissance sur toutes les autres congrégations. Les Dominicains luttaient contre cette rivalité menaçante et cherchaient à reconquérir leur ancienne autorité;

appréciant la capacité du jeune Gampanella, lis laccueillirent avec empressement et favorisèrent sa passion de savoir, dans Tespérance qu'il serait un jour un champion digne de relever l'honneur de leur corps. Libre de s'instruire, Campanella ne mit aucun frein à l'avide curiosité de son esprit; il voulut connaître toutes les sciences, même les sciences occultes. On raconte qu'un soir, comme le jeune novice se promenait dans le cloître du couvent de Slilo , un vieillard vêtu d'habits étrangers et parlant la langue hébraïque lui apparut ; Campanella fut captivé par cet homme qui lui sembla doué de facultés surnaturelles; il demeura huit jours dans sa compagnie, et, à l'issue de ces conférences, le jeune novice se montra à ses frères, pâle, défait, et exprimant des pensées étranges qu'on ne lui avait pas connues jusque là. Ce vieillard était un rabbin; il avait initié Cam-

panella aux sciences occultes, à ralchimie, â Taslrologie et à la magie ; sciences au jourd*huî dédaignées , mais qui exerçaient alors Tinquiète activité des plus hautes intelligences.

Bientôt Campanella eut épuisé tout ce qu'on enseignait de son temps dans les écoles ; mais sa soif de connaître ne fut point assouvie. Les vers suivants sont comme le cri de détresse échappé alors de son âme.

« Tout les livres que contient le monde ne «sauraient rassasier mon avidité profonde. »Que n*ai-je pas dévoré, et pourtant je meurs » faute d'aliment!... Désirant et cherchant, je » tourne en tous sens, et plus je comprends » plus j'ignore... »

La science humaine ne lui avait laissé que ïe vide, la poésie le sauva de la sécheresse du

savoir, et, plein de ravissement, il s'écrie dans des vers sublimes :

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