‹ Deux femmes célèbres (volume 2)Chapitre 4 sur 7 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

« Le monde est le livre où l'intelligeiice » éternelle écrivit ses propres pensées; c*est » le temple vivant qu'elle orna tout entier de «statues vivantes, en y peignant ses actes et » son image.

« Afin que tout esprit y lise et en admire » la beauté et l'ordonnance, pour ne pas être » impie et qu'il puisse dire : J'accomplis la loi ))de l'univers en contemplant Dieu , qui est » dans toute chose.

« Mais nous , âmes attachées aux livres et 9 aux temples morts, copies infidèles du livre » vivant, nous les lui préférons,

« O peines-, combats , ignorance, fatigues ))el douleurs, avertissez-nous de notre erreur! » Ah! retournons à l'original par rintelligence » de Dieu ! »

Galilée disait aussi : « Ija philosophie est «écrite dans le grand livre de la nature!... » C'est ainsi qu'une voie nouvelle était indiquée.

On sentait alors l'insuffisance de celle philosophie scolastique , grelfée sur la philosophie d'Aristole, n'osant faire un pas sans s'appujer sur l'autorité , et enchaînant l'esprit humain au lieu de le pousser en avant, ce qui est la mission de toute vraie philosophie.

Lorsque Campanella eut terminé ses éludes et. prononcé ses vœux, les pères de Slilo l'envoyèrent à Sa?î Giorgio, couvent considérable de leur ordre. LA, bienlôf une occasion I. ÎO

se pr<^srnla où lo jeune moine put faire ses preuves. Ainsi que nous l'avons dil, les couvents nVitaient pas seiilemenl alors des f^ssociations religieuses, mais encore des écoles de sciences et de belles-lettres; il était d'usage entre les ordres rivaux , de se porter des défis sur les questions de philosophie et de théologie. Le professeur de philosophie du couvent de San Giorgio fut invité par les Franciscains de Cozensa à venir défendre publiquement ses opinions philosophiques contre celles de leur ordre ; mais étant malade, le professeur ne put répondre à cet appel ; il envoya pour le remplacer Thomas Campanella. Lorsque le jeune Dominicain parut dans la salle du couvent des Franciscains où ' devait se livrer le docte combat, ce fut, dans tout l'audiloire, un murmure d'étonnement ! Comment cet écolier sans expérience oseraitil se mesurer avec ce vieillard rompu à toutes

les arguties de la scolaslique? On attendait avec curiosité l'issue d*une pareille lutte.

Campanella intéressa d*abord Tauditoire par sa jeunesse et le captiva bientôt par son éloquence; il battit son adversaire sur tous les points, et son triomphe fut d'autant plus complet, qu'il avait vaincu le Franciscain dans son propre couvent, au milieu des siens, tandis que lui élait seul et inconnu. La foule qui l'entourait passa de l'étonnement à l'enthousiasme et fit au jeune moine une véritable ovation.

Les admirations publiques changent d'objet selon les siècles, mais elles se traduisent toujours sous les mêmes formes : c'est ainsi que les acclamations qui saluèrent Mirabeau à l'assemblée constituante avaient salué, trois siècles avant, Abeilard professant ses doctri-

ncs philosophiques sur la montagne Sainte- Geneviève; rentraînemenl était le même, l(*s idées seules s'étaient transformées : de religieuses elles étaient devenues politiques.

Dans ces fêtes de resjjril, l'Italie élait alors plus enthousiaste encore que la France, et l'auditoire qui entourait le jeune C.ampanella le comparait, avec admiration, aux philosophes les plus célèbres du moyen-age ; quelques hommes, plus éclairés que la foule, s'écrièrent que l'esprit de Telesio avait passé dans ce jeune moine, Telesio! ce nom frapj)ail pour la première fois Campanella. Quel élait ce Telesio que l'on exaltait autour de lui? il s'informe, il questionne avec vivacité. On lui apprend que llernardino Telesio est un philosophe de Cozensa, qui professa longtemps la philosophie naturelle à Naples. Telesio avait voulu combaltre Tenseionement

servilcî d'Aiistote et arracher l'esprit huuiaia aux lisière;? de la routine ; mais le clergé persécuta le novateur et proscrivit sa doctrine. Pour vivre en paix, Telesio se réfugia dans sa ville natale; il y fonda une académie libre, appelée de son nom Academla Telesiana,

Campanella bride de connaître Telesio ; il s'enferme, il lit ses ouvrages, et il y trouve avec bonheur l'expression des idées nouvelles qu'il sentait fermenter dans son âme. Il se passionna pour ce grand esprit, duquel Bacon a dit plus lard : « Nous admirons Telesio, nous » le reconnaissons comme un ami de la vérité, «comme le réformateur de plus d'un préjugé, i»et comme le premier des hommes noii- » veaux! »

Plein de sympathie pour le penseur, Campanella se sent attiré vers l'homme; il de-

mande ;\ connaître ce vieillard octogénaire qui descendait alors au tombeau, frappé par la douleur d'avoir perdu son fils unique; mais il ne pouvait voir Telesio sans la permission de ses supérieurs, et les Dominicains s'opposèrent à celte entrevue. Sans doute ils redoutaient que l'âme ardente du jeune moine ne s'enflammât par les doctrines hardies du vieillard.

Par un enchaînement bizarre dans l'histoire de r^ spril humain y la philosophie païenne d'Arislote était devenue, sous le nom de philosophie scolastique , celle du monde chrétien, Aristole était le symbole de l'autorité; l'attaquer, c'était attaquer le clergé qui se retranchait derrière lui pour empêcher l'ir» ruplion d'une philosophie nouvelle.

Campanella nous parle lui-même, dans ses écrits, de la douleur que lui causa cette dé-

f'eiisc de ses cliefs : « J'ai liabité, dit-il, la ville »oû a vécu le grand Teîesio, et il ne m*a pas «été permis d'entendre ses préceptes de sa » bouche, ni de le voir vivant. » Et ailleurs : «Entre tous, j'ai aimé ce Telesio qui tira ses » doctrines de la nature des choses et non des » vains discours des hommes. »

Campanella était encore a Gozensa, lorsqu'un soir les cloches de la cathédrale lui annoncèrent qu'un homme illustre venait de mourir; bientôt le nom de ïelesio vola de bouclie en bouche, et le jeune moine versa des larmes en songeant que celui qu'il avait tant aimé, sans le connaître, avait quitté le monde. Il suivit silencieusement la foule qui se portail à l'église, et, plein de douleur, il se recueillit et pria à l'écart. Quand les curieux se furent écoulés, il resta seul dans l'église comme le gardien naturel de ce mort

vcncîré. La hlv.ve, où reposait Telcsio était placée sur une estrade dans une cliapclle de l'église; les nuirs étaient tendus de noir; des cierges brûlaient autour du catafalque; la sainteté du lieu, la solitude, le silence, la froideur sépulcrale de l'enceinte, tout concourait à rendre ce moment plus solennel. Le jeune moine s'approcha du cercueil, sa main tremblante souleva le drap mortuaire qui cachait le corps, et il put contempler Telesio. La léle grave du vieux philosophe, rendue plus grave par le sceau de la mort était ombragée d'une chevelure blanche ; ses traits rappelaient ceux de Charles-Quint : comme ce prince, il avait le front haut, le nez aquilin et une barbe taillée en pointe; ses yeux, avant que la mort les eut à jattiais fermé,s, étaient vifs, son rew gard plein de pénétration et de volonté. Cam-

panella examina longtemps en silence ce visage immobile, qui ne pouvait lui donner au-

cuu signe de bienvenue, puis, s'inelinanl avec respecl il baisa ce front glacé, foyer éteint, siège vide de la pensée. « — J^ anie n'est plus là, » murmura-t-ilv et s'agenouillant , il médita jusqu'à l'aube sur la destinée de l'hoainie. Oh! sans doute, ce fut durant cette veillée funèbre qu'il évoqua le génie de Tclesio et lui demanda ses lumières comme un héritage auquel il avait droit; sans doute, alors, son avenir se prépara mystérieusement dans son a me.

En brisant, a l'exemple de Telesio, les entraves de la scolastique, il comprenait qu'il briserait celles qui enchaînaient l'esprit humain, et qu'il ramènerait l'homme à la dignité de la raison; la philosophie ne pouvait être éternellement une vaine spéculation propre à exercer les intelligences oisives de l'école; elle devait devenir une science positive,

si je puis m'exprimor ainsi , destinée à répandre parmi les hommes l'espril de tolérance et de lijjerlé.

Depuis que Christophe Colomb avait décoiivert l'Amérique et que Luther avait déta^ ché de TEgiise la moitié du monde chrétien, l'esprit de recherhce enva.hissait l'Europe ; esprit tc;rrible avec lequel Campanella lutta, sans doute, pendant ces heures solennelles. Enfant du passé, fds de l'Eglise, il se demanda, rx-u!élre avec effroi, s'il pouvait, sans impiété, porter une main hardie sur les voiles de sa mère; le spectre des révolutions lui apparut, mais il pensa, ainsi qu'il nous ledit lui même: «Que l'esprit nouveau ne pouvait être dan- »gereux ni pour l'Église^ ni pour l'État, mais »^ que les innovations faites avec lumières poun valent rendre la religion et le gouvernement

» plus parfaits, et attirer w eux jusqu*aux diç- Msidents L. »

Génies inquiets, précurseurs aventureux de la science moderne, non! Telesio etCampanella ne furent pas de froids rêveurs, des spéculateurs sans ])ovtée; ils conçurent l'application en même temps que la doctrine. Ce fut, sans doute, la prévision d'une ère nouvelle qui At dire à Gampaneila ces magnifiques paroles : « Les si('cles futurs nous juge- »ront, puisque le siècle présent crucifie ses «bienfaiteurs; mais ils ressusciront 1... »

Qui saura jamais toutes les pensées qui s'agitèrent dans l'âme du jeune Dominicain durant celte nuit mémorable? Qui pourra affirmer que ce ne fut pas alors qu'il conçut le projet d'affranchir son pays du joug étranger?

Qui pourra nier qu'en sentant la nécessité de la liberté de l'inlelligence, il ne sentit aussi que la liberté politique devait en être le résultat? Campanella avait en lui du philosophe et du tribun, et peut-être, dès lors, s'agitait sous sa robe de moine l'esprit de Savonarola.

Quand le jour parut, avant de quitter la chapelle funéraire, il écrivit sur le cercueil les quatre vers suivants :

Tclesio, les trail» de ton carquois Ont détruit la troupe des sophistes, IVJis en déroute le Ijrau des espiils Et affranchi la vérité.

Cet esprit de libre examen était le premier pas vers l'émancipation des peuples»

Campa-iolla avnil vingt ans qnand Telesio mou ru l; ce u'était plus un adolescent incertain de la roule qu'il devait suivre; sa vocation étaii juretéo. Ses supérieurs lui ordon-

iWîrenl de quitter Cozensa : ils redoutaient pour lui rinfliionce du souvenir de Telesio ; mais, en s'éloignanl, Campanolla ne put oublier celui qu'il appelait son maître; il emportait avec lui son espril.

Deux ans après il défendait publiquement à INaples les doctrines de Telesio, Antonio Maria , ÎNapolitain avait mis sept ans à écrire un livre contre Télésio , Campanella ne mit pas sept mois pour le réfuter.

L'éloquence chaleureuse du jeune moine, son immense érudition et sa lumineuse logique le faisaient triompher dans toutes les luttes de ce genre. Un jour il débarqua à Napîes; fatigué de la traversée . n'ayant pris aucune nourriture , il passe devant un couvent de Franciscains; c'é Soient les antagonisle? de

son ordre. Il entre; on discutait publiquement dans le cloître sur des sujets thcologiques ; il se glisse au milieu de la foule , il attaque tour-à-tour les orateurs les plus exercés, les terrasse, les anéantit, et se retire trioQ)phant, Toujours vainqueur dans ces combats de l'esprit, il était devenu la terreur des ordres rivaux , et leâ Dominicains euxmêmes finirent par en être jaloux. Ils ne lui pardonnaient pas d'avoir déserté la vieille philosophie pour en propager une nouvelle, ils l'accusèrent d'orgueil et presque d'hérésie, et Campanella, ne pouvant vivre en paix à Naples , dans le couvent de son ordre , alla chercher un abri chez le marquis Lavello son ami. Sans rompre le joug du cloître, il s'en affranchit assez pour voyager librement. Il parcourut toute l'Italie, et partout il se lia avec les grands esprits de son siècle. A Naples, il connut Délia Porla; à Venise, Sparti ; àFlo-

ronce, Galilëe! Durant dix ans, il tint en haleine la curiosité publique, battant en brèche les idées reçues, et répandant des idées noiivclles. A Padoue , il eut de grands triomphes scientifiques, et l'ombrageuse Venise s*alarma de son influence. L'un des Médicis, Ferdinand 1", duc de Toscane, le ])rotégea et chercha vainement' à le fixer dans ses états; rien ne put l'arrêter. Entraîné vers un but inconnu, il traversa l'Italie, laissant partout des traces lumineuses de son passage; mais, insatiable de gloire, il ne se sentait pas honoré à l'égal de sa valeur ; il s'accusait aussi lui-même et sentait que ses œuvres étaient inférieures à ses pensées. Dévoré par une orageuse inquiétude qui le pousse à l'action , Campanella fuit les grandes cités, où il n'a pu trouver la renommée éclatante et souve^ raine que rêvait son ambitieuse jeunesse , et jl 86 relire dans la petite ville de Stilo.

Il avait alors trente ans ; le seizième siècle finissait, le moyen-âge était expirant, une ère nouvelle allait commencer pour le monde, et Campanella , en se retrouvant dans ce couvent de Slilo, où nous Tavons vu , treize ans auparavant, jeune novice plein de foi et d'amour pour l'humanité , se demandait s'il avait accompli sa mission ici-bas, et s'il n'avait rien à faire pour ce peuple qu'il retrouvait dans la misère et dans l'abjection? [/esprit de Telesio n'avait porté en lui que des fruits stériles, de vaines spéculations de l'intelligence!... Quelles étaient ses œuvres? Du haut de sa solitude , il regardait les populations qui souffraient à ses pieds et il rêvait pour elles une vie moins rude , un travail plus facile, plus de lumière et plus de liberté. Une active charité l'animait à la délivrance de ses frères ; il comprenait que la mission de

l'homme sur la terre est de se dévouer pour I. 17

le biçn de tous et non de se consacrer à la poursuite égoïste d'une gloire solitaire.

N'est-ce pas une chose digne de remarque, que ce fut du cloître que sortit l'esprit de rénovation? Enfants de la solitude et de la science, Luther, Savpnî^rola, Giordano Bruno et Campanella conçurent, dans la retraite et la médilation, leurs plans de réforme. Asservis à la règle, pour occuper leur intelligence passionnée, ils n'avaientpaslaguerre, l'amour, l'aufibilion des carrière^ civiles , et détachés pour eux-même^ des intérêts humains, ils comprenaient mieux ce qu'il y avait à faire pour le bonheur de l'humanité.

De retour à Stîlo, que faisait Campanella ? retiré dans son monastère , il s'occupait en apparence de sciences, et revenait à la poésie, source bienfaisante et oubliée de sa jeunesse;

il composait une tragédie sur la mortdo Maric- Stuart.Maislà u'élaitpasson âme ; il la donnait tout entière à la préparation de son grand dessein, qu'il était parvenu a faire partager aux moines de son çoiivent et à répandre dans les cloîtres voisins.

Une des faiblesses de l'esprit de Campanella , ou ])lutôt de l'esprit de son temps, était la croyance à l'astrologie. Les astres avaient annoncée Campanella une révolution en Galabre pour l'année i6oo, et il voulut , dit-on, profiter du concours des astres pour renverser le gouvernement espagnol , et substituer à la monarchie une république sage et éclairée qui , dans la pensée du moine, était une théocratie *. La langue et les armes de-

• C'est là aussi la pensée qui a inspiré j'ulopie d'une fédéra" tiou européenne, présidée par le pape, dans le livre du Pope, par J. de Maistre. Quelles conséquences diverses ces deux esprits opposés ont su tirer de la même idée î

vaionl opc^icr des prodiges ; par la laiif^tte^ il fallait prêcher la liberté; par les armes, élal)lir des inslilulions iionv('lles.

Le moment ne pouvait être plus favorable pour une insurrection. La Galabre était remplie de condamnés au bannissement; des contributions excessives et réitérées pesaient sur le peuple; tout était prêt pour la révolte; Slilo était dévoué à Gampanella, qui prêchait la liberté sur les hauteurs où se réunissaient les conjurés. Un ami de Gampanella, Dominicain comme lui , le père Denys Ponzio de JNicastro, avait gagné Calanzaro à la conspiration; il propageait l'esprit de révolte et peignait Gampanella comme un envoyé de Dieu ; il exhortait le peuple à ressaisir sa liberté^ à mettre fin aux vexations des ministres du roi, qui vendaient à prix d'argent le sang humain et écra^ saient les pauvres et les faiùleSé

Plus de trois cents ûioines Auguslins, Do^ miiiicains et Cordeliers suivirent l^exemple de Canipanella et de Ponzio ; un grand nombre de i3rédicateurs se répandirent parmi le peuple et le préparèrent au soulèvement. On devait exterminer les Jésuites * , qui , disaiton, altéraient les pures doctrines de l'Evangile pour les faire servir au despotisme des princes.

Une partie de la noblesse napolitaine et plusieurs évêques appuyèrent cette audacieuse et sublime tentative de tout un peuple revendiquant sa nationalité. On le voit, la conjuration était formidable. Pour renforcer les populations de la Calabre , on comptait aussi sur le concours d'une armée navale turque

* Plus lard, claas un du ses éorils, Campaiiella clierclia à persuader au pape et aux princes chrétiens de détruire l'ordre des Jésuites.

coiïimandce pav le vizir Assan-Cicâla. Ce Cicala était nù en Galabre; jeune encore, il en était parti pour fuir la persécution espagnole; 51 avait passé en Morée, s'était fait Turc et était parvenu au rang de visir ; il venait aujourd'hui aider à la délivrance de son pays. L'âme de la conjuration était Campanella ; il se faisait appeler Messie; il dirigeait les opérations sur tous les points, et , après le succès , il devait être le législateur du nouveau gouvernement.

La conjuration devait éclater au mois d'août 1599. Deux traîtres se trouvèrent parmi les conjurés et la Calabre resta esclave.

Cyprien, auteur protestant, et le Dominicain Echard, tous deux historiens de Campanella, ne donnent aucun détail sur cette conjuration; mais Piétro Giannone, auteur

d'une hisloire do Napics, rapporU; les lai la que nous veiion^de raconteur, d'après les picces manuscrites de la procédure de (yauipanella et de ses complices, pièces que l'on conservait de son temps dans les archive» de INaples *.

Campanella , dans tous ses écrits, garde le silence sur cette époque de sa vie. Dans son utopie sociale , la Cité du Soleil, on trouve la phrase suivante: « Un grand philosophe, » malgré les tortures que ses ennemis lui ont «fait endurer durant quarante heures, n'a pu • être contraint à dévoiler une syllabe de ce «qu'il avait résolu de taire. «Tobias Adamus, ami de Campanella, fait allusion à cette conjuration dans une préface d'un livre de Gam-

• Ces pièces u'oal pu éti*e retrouvées de no* joufs.

panella , ri Gabriel Naudc , qui fut aussi l'auii du iiioine de Slilo , dit , en parlant des législateurs qui , pour en imposer au peuple, se disent les envoyés de Dieu : « Guillaume »Poslel en voulut faire de même en France , • et , depuis peu encore , Campaneila dans la «haute Calabre , mais ils n'en purent venir à bout l »

** Voici Ja iraduclion de sii vers laliuiquc Gabriel Naudé a faits sur le portrait de Campaneila ;

C'est là la figure de cet homme extraordinaire; L'art a égalé là nature :

Ses yeux sont deux torches flamboyantes. Sa tête est divisée en sept régions inégales*. Celui qui différait tant des autres hommes Ne pouvait leur ressembler par la figure.

* Cette bizarre structure de la tète de Campaneila, dont il parle lui-même dans plusieurs passages de ses écrits, aurait été de nos jours une étude curieuse ponr tes adepte» de la science de Gall.

Les deux houjiiies qui trahirent leurs frères et empêchèrent la déHvrance du royaume de Naples étaient nés à Catanrazo; ils se nommaient Fabio de Lauroel Giovanni Bat lis ta Bilùia.

Averti du danger, le comte de Lemos , alors vice-roi de INaples, envoya en Calabre (jhar4es Spinelli , avec ordre de s'emparer de tous les conjurés et de les conduire à Naples sur quatre galères. Deux des prisonniers furent écaricir? vifs sur les galères mêmes; on voulut par cet exemple terrifier les autres et leur arracher dos révélations. Ponzio de iNicastro fut arrêté en habit séculier; quant au chef de la conjuration , Thomas Campanella, il était parvenu à s'enfuir déguisé en paysan , accompagné de son vieux père, le seul homme à qui il pût se fier parmi ce peuple dant il

avait voulu la liberté , cl qui , aujourd'hui , l'aurait livré à ses oppresseurs.

Ils errèrent pendant plusieurs jours dans les montagnes de la Calabre, et, par une soirée de septembre, haletants, exténués, sans argent et sans ressources , ils arrivèrent sur le rivage de la Roncella , d'où ils apercevaient les côtes voisines de la Sicile. Une barque était là; en moins d'une Heure elle pouvait transporter Campanella à l'autre bord, le rendre à la vie, à fa liberté ! Le batelier avait consenti à la traversée, mais il demandait pour salaire une somme que les fugitifs n'avaient pas. « 0 malheureux Campanella, dit • un auteur contemporain, faute de quelques » misérables écus , tu n'as pU te sauver ! »

Accablé de douleur, le père de Campanella fait cacher son fils dans la cabane d'un pêcheur. Puis, malgré ses vieux ans, il court

sur le rivage pour chercher une autre barque. Pendant son absence, Campanella regardait avec anxiété autour de lui; son geste, son regard trahissaient son inquiétude. Le pêcheur, qui avait la ruse du lazzarone italien, soupçonne quelque mystère; il quitte à la hâte sa chaumière et court faire part de ses doutes à Fabrizio Carafl'a. gouverneur de la Roncella. Caraffa aurait pu sauver le proscrit, mais il le livra, lié comme un malfaiteur, à Charles Spinelli , commissaire du vice roi. Pour récompense de cette action, CaraiFa fut fait prince par Philippe III, roi d*Espagne.

Cedul être une heure de douleur poignante pour Campanella que celle où il fut livré à la vengeance du gouvernement espagnol! Il aimail le peuple; le rêve de sa vie avait été de lui donner plus de bonheur et plus de liberté, d'éclairer et de façonner son esprit grossier;

et, aujourd'hui, c'élaîl par un homme du peuple, par un misérable pêcheur qu'il se voyait, vendu à ses ennemis l

Sans doute le souvenir de ce moment d'angoisse lui inspira plus tard le sonnet suivant, empreint d'une poésie énergique et sombre, que la traduction affaiblit.

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