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AU CHATEAU DE MALESZOW

Lundi f janvier 1759.

II y a huit jours , c'était îa fête de Noël , mon père s'est fait apporter un grand livre dans lequel il consigne de sa propre main différents actes publics et privés; c'est un recueil de discours, de manifestes, de lettres,

de vers, de calembourgs, et tout cela est mis par ordre de dates.

Cet usage est pratiqué presque par tous les seigneurs polonais. Mon père nous a montré et nous a lu différentes pièces.

Comme J'écris avec assez de facilité en français et en polonais, et que j'aime beaucoup à m'exercer à écrire, ceci m'a donné l'idée que je pourrais tenter de faire un journal.

En France, m*a-t-on dit, quelques femmes ont cette habitude, pourquoi n'en feraisje pas autant?

3*ai préparé un cahier assez volumineux; il faut que je le remplisse; j'écrirai mes pensées comme elles se présenteront, je dirai toul ce qui me touche , tout ce qui touche

ma famille, sans omettre, autant que cela m'est possible , les affaires publiques.

Mon père, qui est un homme grave, en est exclusivement occupé; moi, jeune fille, bien ignorante, j'écrirai au gré cjes caprices de mon imagination , mais je dirai tout sans prétention : Ce sera un véritable journal, car je l'écrirai jour par jour.

Nous voici au premier jour de l'année , c'est une époque bien choisie pour commencer mon journal, dans ce château le temps ne me manquera pas.

Aujourd'hui la prière du matin est déjà dite, et pendant les vêpres je terminerai mes lectures pieuses.

Dix heures sonnent, je suis habillée, coiffée ; j'ai encore deux heures avant le dîner. II. ?)

Je commencerai par des réflexions sur moimême, je parlerai de ma famille, de notre maison, de la république, puis, j'écrirai au fur et à mesure tout ce qui nous arrivera.

Je suis née en 174^, j'ai donc seize ans ; j'ai reçu sur les fonds baptismaux le nom de Françoise.

Ma taille est assez élevée , on m'a dit bien souvent que j'étais belle , et en vérité, quand je me regarde au miroir, je ne me trouve pas trop mal. « Il en faut rendre grâce à «Dieu, dit ma mère, n'en point avoir d'orngueil, car c'est son ouvrage et non le nA- » tre. »

Mes yeux et mes cheveux sont noirs, mon teint est blanc et j'ai de fraîches couleurs; tout cela ne me satisfait pas, je voudrais

être |)las grande : il est vrai que je suis mince et que ma taille est bien prise; mais j'ai vu des femmes plus grandes, et je les envie, moi qui, dit-on, ne dois plus grandir.

Ma famille est très-noble et très-ancienne, j^ descends des Corvins Krasinski.

Dieu me préserve d'entacher jamais, par un acte indigne, l'illustration de ce nom; je voudrais au contraire en accroître la gloire; parfois je regrette de n'être pas homme, j'au* rais pu faire des actions éclatantes.

Mon père et ma mère sont si fiers de leur origine, que nous savons tous, et que nos voisins savent la généalogie de nos ancêtres.

J'avoûrai à ma honte que je la jsais beâucoî'.p mieux que celle de nos rois.

Maïs quel sera le sort de mon journal? doit-il vivre ou mourir? Pourquoi ne Iraverserait-il pas les siècles comme tant de correspondances et de mémoires? '-f

II faut que je soigne mon style; combien je regrette de ne pas avoir le talent de madame de Sévigné et de madame de Motteville ! il me semble que j'écrirai mieux mon journal en français; mais non, cène serait pas d'une bonne polonaise : vivant en Pologne , je dois écrire dans la langue de mon pays. Il est vrai que toute la noblesse parle généralement le français ; mais c'est une mode qui comme toutes les autres, pourrait bien ne pas durer ; alors, que deviendrait ma mémoire!

Si ces pages , échappant à la dent des rats ou à l'usage des papilloltes, tombent entre les

mains de quelqu'un qui veuille bien les parcourir, que Ton soit indulgent pour mon ignorance sur bien des choses, qu'on se souvienne que j'écris sans méthode et sans suivre de règle. > -- ■■ ■■>■■

J'ai à peine seize ans ; et les grandes petites choses qui me préoccupent si fort aujourd'hui sembleront un jour bien puériles et bien peu dignes d'attention.

Toutes ces idées incohérentes qui se pressent dans ma tète, tous ces rêves de mon imagination, qu'en pensera un lecteur raisonnable?

Je reviens à la généalogie de ma famille.

La souche des Gorvins est connue en Pologne depuis Boleslas-le-Chaste (i25o), sous son règne , Warcilas Corvins , descendant

d'une ancienne famille rouiaiue , arriva de

la Hongrie en Pologne; il y était appelé par

Conrad, duc de Mazovie, qui lui confia le

commandement de ses armées et le fixa à sa

cour en lui faisant épouser une très-riche

héritière.

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Slavomir, pelil-fils de Warcilas, fut le premier qui prit le nom de Krasinski d'une de ses terres appelée Krasne. *' *^'^"r'^^

Il eut pour petit-fils André, guerrier célèbre qui perdit la vie en i497 dans la malheureuse campagne que Jean Albert entreprit contre les Valaques , dans laquelle périt la fleur de l'armée polonaise.

Cet André fut le grand-père de François, évéque de Cracovie , que j'aime par-dessus tous mes ancêtres..

Les portrails de lous les Krasiiiski illustres sont suspendus dans la grande salle de réception du château; je contemple surtout avec plaisir le portrait de cet évêque, et je suis fière d'avoir le méuie nom de baptême que lui.

François Krasinski fut, très -jeune, ordonné prêtre, et bientôt après nommé chanoine; envoyé deux fois par le clergé polonais auprès du pape Paul IV, il s'acquitta si bien de sa mission que Sigismond Auguste le nomma ambassadeur auprès de Maximiiien, empereur d'Allemagne.

Plus lard , devenu évêque, il fut un de ceux qui contribuèrent le plus â faire passer à la dièle de Lublin (en 1 669) l'acte d'union de la Lithuanie avec la Pologne.

Le roi Sigismond , pour récompenser ses

services, lui donna l'évêché de Cracovie et voulut, sur son lit de mort, recevoir l'extrême- onction de ses mains.

François, doué d'un caractère doux et conciliant fut le seul parmi les évêques qui , à la diète de Varsovie, en iSjô ( pendant l'interrègne) signa les articles de paix avec les dissidents *.

Lorsqu'on lui reprocha sa tolérance il répondit qu'en agissant ainsi il croyait avoir servi l'Église.

Il aimait ardemment son pays; plus d'une fois il équipa à ses frais des régiments pour défendre les frontières. Il fit construire dans son domaine de Krasne une église, un

* On Jippolnil clissidenls eu Pologne tous ceux (jui iiéliiitut pas de la religion catholique romaine.

hôpital et une école ; il vivait là en grand seigneur, entouré d'une cour nombreuse et faisant beaucoup de bien aux pauvres ; s'il ne dépensa pas sa fortune il ne l'augmenta pas : à sa mort on trouva sa cassette presque vide.

Un de ses neveux, nommé Jean, a été chanoine et secrétaire particulier du roi Etienne Batory.

Ce Jean était un homme docte et savant; il reslc de lui plusieurs ouvrages estimés ; entr'autre la Polonia.

Ce livre, imprimé à Boulogne, est écrit dans un latin très-pur; il contient des notions exactes sur la topographie, le gouvernement et les mœurs du pays : Jean avait dédié cet ouvrage à Henri de Valois afin de faire con-

-.Renaître la Pologne au roi et à sa suite française.

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Ce livre est devenu très-rare : mon père n'en possède qu'un exemplaire qu'il garde comme une relique.

C'est ce même Jean qui écrivit un récit de l'élection d'Etienne et de la mort d'Henri III, pages fort remarquables ( à ce qu'on m'assure,) car je ne puis en juger par moi-même, ne sachant pas le latin.

Un autre neveu de l'évêque François, Stanislas, palatin de Plock, fut un voyageur célèbre ; il visita d'abord Malte et la Sicile puis les côtes d'Afrique.

Marié deux fois; il a laissé cinq filles et dix garçons, dont un grand nombre s'étant mariés ont laissé ù leur tour beaucoup d'eU'

fants : aussi la famille de Krasinski est-elle devenue très-nombreuse. "»

Un Rrasinski, Alexandre, vivant sous le règne de Sigismond III se défendit vaillamment à la tête de ses vassaux contre une horde de tartares, dans ce même château de Maleszow où j'écris aujourd'hui si paisiblement mon journal.

Dans de nombreuses sorties , il se jela avec tant de bravoure dans les rangs ennemis que le chef des Infidèles voulut en se retirant laisser une marque de son admiration et de son estime au guerrier polonais.

Il lui envoya comme souvenir ce qu'il possédait de plus précieux, c'était une pendule en bois d'un travail très-simple^ mais qui à cette époque était regardée par ces peuplades comme une œuvre merveilleuse.

Celte ancienne curiosité, cadeau d'un ennemi, d'un Tartare habitué plutôt à piller qu'à faire des largesses a été conservée avec respect dans notre famille. Je n'ai vu cette pendule que deux fois : mon père la tient sous clé , et je suis bien persuadée qu'il ne la céderait pas en échange de dix pendules à musique nouvellement confectionnées à Paris.

Cet illustre guerrier fut tué à la guerre contre les Moscovites; il ne laissa pas d'enfant.

Je le regrette beaucoup; j'aurais été bien fière de descendre en ligne directe d'un homme aussi brave.

C'est son neveu, Jean Bonaventure, palatin do riock, qui fit élever à grands fraisa

Varsovie un magnifique palais dans le style italien entouré d'un parc admirable. rh

N'étant jamais allée à Varsovie, je n'ai pu juger par moi-même de la beauté de ce monument, mais tout le monde s'accorde à dire que son architecture est d'un meilleur goût qUe celle du palais de Saxe , et même du

château royal *.

Ce Jean Krasinski avait deux frères, dont l'un a laissé deux fils. Michel, quartier-maître de Giechanowiec , et Adam , évêque de Kamieniec, tous deux vivant encore.

L'évoque est en grande estime dans le pays : et mon père prétend qu'il surpassera la gloire de l'évêque de Cracovie **.

• Ce paliiîs parfaitement conservé existe encore à Varfiovic et mérite les éloges de Françoise Krasinska.

** Cet Ailam Krasinski , évêque de Kamieniec , homme

Un autre frère de Jean Bonaventure, Alexandre, quarlier-maître de Pandonin a été mon grand père et j'ai pour père son fils, Stanislas Rrasinski, staroste de Kowemiasto , de Prasnysz et d'Uyscié ; ma mère, Angélique Humieçka, est fille du célèbre palatin de Podolie.

Cette branche de Krasinski s'éteindra ave<; eux, car, à mon grand regret , je n'ai point de frère ; nous sommes quatre sœurs ; Barbe, moi , Sophie et Marie.

Les gens de notre petite cour me répètent souvent que je suis la plus jolie, mais, en vérité, je ne le crois pas; nous sommes toutes quatre bien élevées : on nous a donné l'éducation qui convient à des filles nobles qui ont pour père un starosle.

d'État et bon patriote a joué un rôle très-imporlant dans la fameuse confédération de Lar (1768, 177'J).

Nous sommes droites comme do9 joncs, vives comme des poissons, blanches comme du lait, et colorées comme des roses.

Nous avons une gouvernante française qui nous donne des soins; on l'appelle Ma^/awe; c'est elle qui nous habille, et quand elle nous a lacées, notle taille pourrait tenir dans les deux mains.

Madame nous a appris à saluer avec grâce et à avoir un maintien convenable. Dans le salon, nous nous asseyons sur le bord de notre chaise, les yeux baissés sur le parquet et les bras agréablement croisés.

On s'imagine que nous sommes fort ignorantes.

On croit aussi que nous savons à peine marcher , et que nous nous tenons toujours comme des momies; on serait bien

étonné de nous voir courir et sauter par les belles matinées d'été.

Oh! comme nous nous dédommageons alors de la contrainte; c'est pour nous une "vraie fête quand nos parents nous permettent de faire une promenade dans les bois; nous quittons la frisure, le corset, les souliers à talons et nous nous élançons comme des folles en déshabillé \ nous gravissons les montagnes en courant ainsi que des biches, et la pauvre Madame qui veut à toute force nous suivre en perd haleine, elle ne peut ni nous atteindre ni nous retenir.

Mes deux sœurs cadettes et moi nous n'avons jamais quitté le château et ses dépendances ; notre plus long voyage s'est borné à aller voir notre tante la palatine Malachowska qui habite à Ronskié, et à visiter le bourg Piolrkowicé qui nous appartient.

Mon père, à son retour de son voyage d'Italie, fit élever dans ce bourg une belle chapelle sur le modèle de celle de Notre-Dame de Lorette; il a fondé aussi une autre chapelle à Lissow, notre paroisse, qui dépend de Maleszow.

C'est là tout ce que je connais de nos environs : ma sœur aînée est plus avancée que moi; elle est allée jusqu'au bout du monde ; elle a fait deux voyages à Opole pour voir ma tante la princesse Lubomirska , palatine de Lublin : mon père a pour celle sœur une grande afieclion et la respecte comme si c'était sa mère.

Barbe est restée un an à Varsovie dans la

pension des religieuses du Saint-Sacrement,

aussi est-elle bien plus savante que nous;

elle salue on ne peut mieux, et se lient droite à

merveille; son port est admirable.

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