II. !i
Je sais que mes parents ont projeté de me mettre aussi en pension; à chaque instant il me semble voir arriver le carrosse qui doit me conduire à Varsovie ou à Gracovie.
Je regretterai le château, j'y suis si bien ; cependant ma sœur Barbe ne s'est pas mal trouvée de son séjour au couvent, sans doute il en sera de même pour moi; je veux, en attendant, me perfectionner dans la langue française. On dit que c'est indispensable pour une femme de qualité de même que le menuet et la musique; enfin je verrai une grande ville et j'aurai au moins quelques souvenirs.
Jusqu'à présent il m'a été impossible de juger par comparaison; je ne sais donc pas bien si le château de Maleszow est réellcnunl Ix'au. cv qr.e ](• sais c'est qu'il me plaît
infiniment quoique quelques personnes disent qu'il est fort triste; moij je ne m'en aperçois point; je me sens si heureuse dans ce monde que je ne voudrais que chanter et danser toute la journée.
Le château est vaste et commode; il a quatre étages, quatre tourelles; il est entouré d'eau vive avec un pont-levis. Le site d'alentour est charmant, boisé et montagneux.
Comment peul-on dire qu'une telle habitation est triste?
J'entends pourtant mes parents se plaindre; ils ne trou\ent pas encore leur demeure assez spacieuse. Il est vrai que nous sommes un grand nombre d'habitants.
Comme je l'ai dit, le château a quatre
étages, cl chaque étage est divisé ainsi qu'il suit : une salle, six chambres, et quatre cabinets dans les quatre tourelles; nous n'habitons j)as tous le même étage.
Au premier étage est la salle à manger; au deuxième, nous jouons et prenons nos récréations avec les autres demoiselles; au troisième nous avons nos chambres.
Mon père et ma mère qui ne sont plus jeimes, trouvent très-fatigant de monter et de descendre à chaque inslijnt; pour moi, j'aime cela à la folie, surtout quand je n'ai pas encore mon corset ; je saisis la rampe, je me glisse agilement sans effleurer les marches et me voilà en bas.
I/aflluence de nos visiteurscsl toujours nombreuse.
Le château de Maleszow, fùt-il trois fois plus grand, je crois qu'il les contiendrait à peine. Noire habitation est si gaie, si animée, si bruyante que nos voisins l'ont surnommée le Petit Paris.
Lorsque l'hiver arrive nous avons encore plus de monde : le capitaine de nos dragons ne se donne plus la peine de baisser le pont-levis; les visiteurs se succèdent sans interruption du matin au soir.
La musique de la chapelle du château ne cesse de se faire entendre; nous rions, nous dansons : c'est une joie rien qu'à nous voir.
En été ce sont d'autres plaisirs : des promenades dans la campagne, des jeux de toute espèce dans le vestibule du château , ce vestibule est d'une hauteur prodigieuse, il est éclairé par le dôme et l'on y respire une fraî-
chcur délicieuse dans les jours bien chauds.
Je doute qu'il y ait beaucoup de maisons polonaises dont le train surpasse celui de la nôtre en magnificence.
Notre suite se compose des hommes appelés courtisans et des gens de service employés dans le château ; les premiers sont les plus considérés , ils ne sont pas gagés et servent par honneur; étant tous gentilshommes ils portent le sabre.
Quelques-uns pourtant sont d'uneassez basse extraction, mais mon père prétend t qu'un noble qui habite une de ses dépendances (et notez bien que ces dépendances n'ont souvent que quelques pieds d'étendue) est l'égal d'un palatin. » 11 n'y regarde donc pas de si près quant ù la noblesse, cela augmente d'ailleurs la
suite des co'.irlisiins^ nuis ce sont des voix pour les Diélines; ce n'est pas à dédaigner.
Les devoirs des coarifsaws consistent à se rendre dans les appartements du suzerain, à l'attendre, à se présenter devant lui dans un costume convenable , à être toujours prêts à exécuter les ordres qu'il lui plairait de leur donner ; quand le seigneur ne commande rien ils jouent aux cartes et entretiennent la conversation avec esprit s'ils en ont.
11 entre aussi dans leur service d'accompagner leur maître dans ses promenades et dans ses visites, de le défendre dans toutes les circonstances difficiles et enfin de lui donner toujours leur voix aux Diétines.
C'est encore leur devoir de le distraire et de l'amuser ainsi que ceux qui l'entourent.
Le pclit Malhias s'acquitte à merveille de cette dernière fonction; c'est vraiment un personnage très-étrange; on dit qu'autrefois toutes les cours en avaient un de ce genre dont elles ne pouvaient se passer.
Malhias passe pour être dépourvu d'esprit et de raison, cejDendant il juge de toutes choses avec une rectitude et une sûreté parfaite; ses bons mots sont inimaginables; seul entre tous les courtisans il a le droit de dire la vérité sans la farder.
INotre petite cour l'appelle le fou mais nous, nous l'appelons le petit Mathias ; il ne mérite pas le sobriquet qu'on lui a donné.
Outre les courtisans, six demoiselles de familles nobles nous sont attachées, elles demeurent dans le château sous la surveillance
— Gide Madame. Nous avons aussi deux nains; l'un a quarante ans, il est grand comme un enfant de quatre ans, on l'habille à la turque ; l'autre a dix-huit ans, sa figure est charmante, il porte le costume cosaque.
Souvent mon père permet à ce dernier, de monter sur la table pendant le dîner et il circule dans le labyrinthe des plats et des bouteilles comme s'il était dans un jardin.
Les courtisans, ainsi que je l'ai dit, ne sont pas gages; ils appartiennent presque tous à des familles riches ou aisées ; ils se forment à notre cour aux nobles manières qui leur facilitent l'accès des emplois civils ou militaires.
La nourriture de leurs chevaux leur est payée ; ils reçoivent de plus chaque semaine deux florins pour leurs palfreniers et ils ont un domestique pour leur service particulier.
Ces domestiques sont habillés à la hongroise ou à la cosaque. Rien ne me divertit comme de voir leur figure quand ils sont debout derrière leurs maîtres, pendant tout le dîner leursyeux restent fixés sur les assiettes et c'est bien na • turel puisqu'ils n'ont pas d'autre nourriture que ce qui reste sur les assiettes de leurs maîtres.
Notre petit Malhias est inépuisable ea plaisanteries sur eux, il nous (ait mourir de rire.
Les courtisans gagés sont en plus grand nombre que les autres et ne sont point admis à notre table excepté le chapelain, le médecin et le secrétaire.
Le maître d'hôtel et le gardien de la cave sont toujours sur pied pendant le dîner, ils
se promènent -dans la salle et surveillent le service; ce sont eux qui versent le vin au maître du château et à ses hôtes.
Les courtisans n'en boivent que le dimanche et les jours de fêtes ; le commissaire, le trésorier, 1 ecuyer et l'officier nommé ojfreur de bras, parceque sa charge consiste à présenter spn bras au mailre ou à la maîtresse du château toutes les fois qu'ils veulent sortir, dînent à la table du maître d'hôtel.
Les courtisans qui mangent à la nôtre peuvent avoir beaucoup d'honneur mais ils n'en sont pas mieux partagés pour cela, ils ont beau puiser aux mêmes plats que nous ils ne mangent pas des mets pareils.
Le cuisinier dresse le rôtt en pyramide, il place au sommet la volaille et le gibier
et met au-dessous le bœuf et le porc , nous nous servons d'aJjord puis on passe les plats aux courtisans qui ne trouvent plus que la base de l'édifice.
Quand on place les plats sur la table ils paraissent si volumineux qu'on pense que chacun pourra en avoir sa part, mais ce qu'ils contiennent disparaît si rapidement que parmi les pauvres courtisans il s'en trouve de très-mal partagés , car il y en a quelques-uns qui mangent d'une manière effroyable et qui engloutissent tout avant que les autres soient servis.
Ordinairement le dîner se compose de quatre plats; mais les dimanches, les jours de fêles et lorsque nous avons des visiteurs il y a toujours sept ou douze plats, je ne me souviens pas d'avoir vu enlever de dessus la table
un seul plat qui ne fut vide ; les demoiselles de notre suite dînent avec nous.
Les courtisans gagés ont une paye très-forte, on leur donne de trois cents à mille florins par an, le fourrage pour leurs chevaux et la livrée pour leurs domestiques.
Mon père exige qu'ils soient très-bien habillés et à la dernière mode, surtout quand il y a réception au château.
Lorsqu'il est content de leur service, mon père les récompense généreusement, il donne à ceux dont il est le plus satisfait une gratification le jour de sa fête, ou de l'argent, ou des effets de sa garde-robe.
Les courtisans gagés sont sous la dépendance du maître d'hôtel, il a le droit de les ré-
prîmandor et de leur infliger des punitions.
Les chambreurs ou officiers de la chambre sont aussi sous les ordres du maître d'hôtel ; ils commencent leur service de quinze à vingt ans et le font pendant trois ans.
S'ils se rendent coupables de quelques fautes le maître d'hôtel leur applique des coups de martinet.
On étend un tapis parterre, car le parquet à découvert n'est que pour les domestiques qui ne sont pas nobles, puis on châtie le coupable.
Le maître d'hôtel est d'une sévérité rigoureuse, il prétend que c'est ainsi qu'on forme la jeunesse, que sans cette discipline elle 8'écart(>iait bien vile de la dépendance nécessaire. Mon père nous assure qu'il n'y a pas
une chambre, pas une chaise dans le château de Maleszow où il n'ait reçu des corrections ; c'est sans doute pour cela qu'il est si bon.
Nous avons à notre service une douzaine de c/iambretirs; l'un d'eux Michel Ghronowskî pauvre gentilhomme mais beau garçon aura fini son noviciat le jour des Rois, il sera fait une cérémonie à cette occasion.
Les chambreurs doivent toujours être habillés convenablement ; ils sont admis dans les appartements, ils nous accompagnent à pied ou à cheval quand nous sortons en voiture; ils portent nos lettres d'invitations et nos cadeaux.
L'énuméralion de tous les autres serviteurs du château serait trop longue j'ignore m^me
le nombre des musiciens, des cuisiniers, des euduques , des cosaques , des garçons et des filles de service.
Je sais seulement que cinq tables sont servies tous les jours et que deux officiers sont occupés du matin au soir à faire porter à la cuisine tout ce qui est nécessaire pour les repas.
Ma mère préside souvent à la distribution des comestibles , elle garde chez elle les clés des armoires où se trouvent les épiceries, les liqueurs et les confitures; chaque matin le maître d'hôtel vient présenter le menu du dînera mes parents qui le changent ou le conservent selon qu'ils le trouvent bien ou mal ordonné.
Voici de quelle manière notre vie inté-
rieure est réglée : en été nous nous levons à six heures et en hiver à sept.
Mes trois sœurs et moi nous couchons dans la chambre do Madame au troisième étage. Chacune de nous a un lit en fer avec des rideaux.
Barbe, comme l'aînée a deux oreillers et un édredon, nous n'en avons qu'un seul et une couverture de flanelle. Après nous être habillées à la haie nous disons nos prières en français , puis nous commençons nos leçons.
Autrefois notre précepteur nous apprenait
à lire, à écrire, à compter en polonais et le
chapelain nous enseignait le cathéchismc ;
aujourd'hui Barbe et moi sommes sous la di.
reclion exclusive de Madame-, nos deux sœurs
suivent les leçons du précepteur.