‹ Deux femmes célèbresChapitre 5 sur 11 · IJ'S · texte numérisé non relu

IJ'S

peut, ce qui n'empêche pas que tout le monde ne la voie : les brillants en étincelient comme des astres.

Ce matin toute notre petite cour est allée à la chasse ; suivant un vieil usage, auquel on n'a pas voulu manquer, cela porte bonheur aux mariés. Autrefois la fiancée était obligée , avant la chasse, de montrer le bas de la jambe aux chasseurs. Dieu merci, cet usage n'existe plus, Barbe eût été capable d'en mourir de honte. Le petit Mathias voulait à toute force qu'on remplît cetteîormalilé, prétendant qu'autrement la chasse serait mauvaise. Pour cette fois-ci sa prédiction s'est trouvée en défaut, car on a tué un sanglier, deux chevreuils, un élan, et un grand nombre de lièvres.

C'est M. le staroste qui a tué de sa main le sanglier qu'il est venu déposer aux pieds de Barbe Mon père avait fait sortir pour l'usage des chasseurs tous les chevaux de ses écuries ;

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dans le nombre, il s'en trouvait un d'une beauté parfaite, mais tellement indomptable que Je meilleur écuyer n'avait jamais pu le monter.

M. le staroste assura qu'il saurait s'en rendre maître ^ et malgré l'effroi des assistants, il l'a monté et conduit si bien qu'il est parvenu à le diriger à son gré et a fait ainsi trois fois le tour du château de Maieszow.

C'était vraiment un beau spectacle; Barbe était pale, elle tremblait pour son fiancé, uiais en le voyant si ferme sur son cheval, en entendant les bravos qui partaient de tous côtés , l'incarnat a reparu sur ses joues.

Depuis ce moment, je suis revenue de mes préventions contre M. le Staroste; vraiment, il n'est pas si mal , il a bonne grâce à cheval, le courage plait tant aux femmes! Je

lui pardonne; à présent de ne pas savoir danser le menuet et les quadrilles Irançais.

Mon père a donné au starosle le cheval qu'il a si bien conquis avec le harnachemenl complet et un palefrenier.

Ce 20 jîiuvier, niiTcredî.

Depuis huit jours j'ai négligé mon journal, les préjaralifn du mariage en sont cause ; il y a tant de monde au château, il faut bien faire les honneurs , nous passons les après-dinées et les matinées en compagnie.

Les études sont oubliées, la chronologie , In gramniaiie française et même madame de Bcawnont reposent en paix. iSous ne

travaillons plus qu'à l'aiguille ; nous voulons chacune offrir un cadeau à Barbe ; je lui brode un déshabillé qui sera délicieux ; je prends sur mon sommeil pour avancer mon ouvrage ; Marie lui brode une robe de mousseline couleur paille en soie de couleur foncée mêlée d'or; Sophie lui brode une riche couverture de toilette.

Ma mère est tout entière au trousseau ; elle ouvre ses armoires et ses coffres, elle en tire de la toile, des draps, des fourrures, des tentures et des tapis : je seconde ma mère autant qu'il est en Uioi , elle daigne me consulter quelquefois. Elle met tant de scrupule à faire nos parts égales, sa délicatesse est telle à ce sujet qu'elle appelle le chapelain pour qu'il juge de l'exactitude du partage. Les tailleurs et les ouvrières qui sont venus de Varsovie pour faire le trousseau, auront bien de la peine à terminer leur ouvrage avant un mois.

Toute la lingerie est déjà confectionnée; il est vrai que les demoiselles de notre suite ont beaucoup aidé; depuis deux ans on s'occupait du linge ; maintenant on le marque en coton bleu ; ces pauvres filles doivent bien savoir faire les lettres B. et K. Le trousseau sera magnifique. Barbe se demande ce qu'elle fera d'une si grande quantité de robes. Jusqu'à présent nous n'en avons eu que quatre chacune, deux en laine brune pour tous les jours, avec deux tabliers noirs ; une blanche pour les dimanches et une plus élégante pour les cérémonies. Cela nous paraissait très-suffisant; mais ma mère dit que madame la starostine doit avoir une autre toilelle que mademoiselle Barbe ^ et (pje ce qui convient à une jeune fille ne convient plus à une femme mariée.

J'ai dit que ma mère avait remis à Barbe une pelolle de soie le jour des fiançailles, eh

bien! c'était pour faire une bourse à M. le staroste. Barbe travaille à cette bourse du matin au soir; c'est comme une épreuve de son soin et de sa patience , il lui a fallu d'abord débrouiller et dévider la soie sans qu'elle perdît rien de sa fraîclieur et sans la casser , elle y a réussi merveilleusement.

Barbe peut se marier hardiment, le petit Malliias répond de sa vocation.

Les cliambreiirs et l'écuycr sont partis pour porter les lettres de faire part; je suis bien impatiente de connaître les réponses. Barbe est toute effrayée de penser que peut-être les princes viendront avec les seigneurs de la cour de Varsovie. Qu'elle est enfant! moi , j'en serais enchantée. Mais à propos, l'investiture du prince ruyal a eu lieu le 8 de ce mois. La veille du jour de cette solennité, notre cousin le prince de Lubomirski , palatin de Lubiiu elmaiéchal du prince royal, a donné

un bal splcMidlde; les fêles, les diuers, les concerls se sont succédé pendant plus de huit jours.

Le nouveau duc de Courlande a prononcé un discours en polonais qui a produit un excellent effet. On le regarde dès à présent comme un prince indépendant. Il a montré beaucoup de grandeur et de dignité dans cette circonstance importante. Le Courrier polonais a publié les détails de la cérémonie de l'investiture, j'aurais voulu les copier tant ils m'intéressent, mais le temps me manque, d'ailleurs, tous ces détails ne peuvent me rendre tout ce que j'aurais vu si j'avais été présente. Qu'est-ce qu'une Icclure comparée à ce qu'on observe par soi-même ? Enfin , je suis heureuse secrètement de l'investiture du prince, c'est le seul côlé de la chose publique qui m'agrée et me console, car tout le reste va mal.

Tandis que je travaille à la hâte au déshabillé de Barbe, je suis forcée d'entendre la lecture de nouvelles affligeantes. Le chapelain nous lit les gazettes, elles m'apprennent que la république perd tous les jours en force et en dignité; les puissances voisines l'envahissent sous divers pr^élextes ; leurs troupes pillent et dévastent le pays , et le gouvernement jusqu'ici est resté impassible. Je n'ose penser à l'avenir. Mon père dit qu'il faut jouir des moments présents : on parle bien bas des malheurs qui menacent la Pologne, puis on danse, on boit, les fêles et les banquets pourraient faire croire à un état prospère. Les Polonais font peut-être comme le petit Mathias quand il a de la peine, il garde toujours le verre en main en répétant le proverbe : Au chagrin le bon vin; p-lus il est triste, plus il boit.

95 janvier 1759, vendredi.

M. le slaroslc est de retour depuis hier soir; ce uialin Barbe a trouvé sur sa table à ouvrage deux belles corbeilles en argent pleines d'oranges et de bonbons qu'elle a partagés entre nous, les demoiselles do notre cour et nicQie les femmes de cbanibre.

Nos ouvrages avancent, j'ai presque fini mon déshabillé. Ma mère donne à Barbe un lit comi)let. INous avons au château depuis longtemps des troupeaux d'oies et de cygnes. Il y a parmi les domestiques une pauvre créature qui ne sait pas faire autre chose que Je-

plucher le duvet, elle est si stupide, cette Marine, qu'on n'a pu l'employer qu'à cet ouvrage, elle passe sa vie à éplucher. Chacune de nous a sa pari de duvet; Barbe aura deux gros matelas de plume; huit grands oreillers de duvet d'oie et deux petits oreillers de duvet de cygne.

Les taies d'oreiller sont faites avec de la toile filée au château ; on les recouvrira de damas amaranthe, puis on y mettra encore un dessus en batiste de Hollande garni de dentelle. Les demoiselles de notre suite ont beaucoup travaillé à la confection des oreillers.

M. le staroste est reparti après avoir passé huit jours ici, maintenant, quand il reviendra , ce sera pour emmener Barbe. Il m'est impossible de m'imaginer qu'elle s'en aille seule avec un homme , cela me paraît incroyable; il faudra que je le voie de mes yeux pour n'en plus douter. Barbe me semble avoir

tous les jours plus d'estime et plus d'affection pour M. le staroste , pourtant il ne lui adresse jamaisla parole; il ne s'entretient qu'avec mon père et ma mère et semble réserver tous ses soins et toutes ses attentions pour eux. Mais on prétend que c'est ainsi qu'un homme bien né doit faire sa cour et qu'il doit gagner le cœur de sa fiancée en plaisant à sa famille.

Dans trois semaines nous aurons les noces ; on nous fait, à mes soeurs et à moi, des robes neuves; c'est un cadeau de Barbe; elle donne aussi une robe à toutes les demoiselles du château.

Presque toutes les personnes qui ont été invitées pour le jour du mariage ont répondu qu'elles acceptaient , mais à mon grand regret, le roi et les princes ses fils n'enverront que leurs représentants. Je crains que madame la palatincj princesse Lubomirska, ne

puisse pas venir; il lui serait difficile de quitter à présent Varsovie.

Elle approuve fort le mariage de Barbe et vient de lui écrire une lettre charmante de félicilations; mon père en est enchanté.

Mon déshabillé sera fini à temps, mais j'ai travaillé sans relâche, c'est-à-dire autant que j'ai pu, carà tous moments ma mère m'appelle; elle est si bonne pour moi, elle daigne m'employer dans tout ce qu'elle fait. Jusqu'ici c'était toujours Barbe qui avait été consultée età qui ma mère montrait de la confiance, comme l'aînée, ce bonheur lui revenait de droit ; à présent mes bons parents désirent que je la remplace. On m'a déjà confié deux fois la clé du cabinet où sont enfermées les confitures et les liqueurs 5 cela me donne de l'importance. Déjà je prends un air plus grave il faut bien qu'on voie que je suis plus vieille d'une année.

Je vais m'efforcer d'imiter Barbe afin que mon II. ' d

père el ma mère ne sentent pas trop son absence quand M. le staroste nous l'aura enlevée; j'ai beaucoup de bonne volonté mais serai-je capable de satisfaire mes parents aussi bien que ma sœur?

19 fi'Trier, mardi.

Il paraît qu'on n*a jamais déployé plus de luxe et de magnificence qu'à l'occasion de l'investiture du prince royal , les gazelles de Varsovie ne tarissent pas sur ce sujet.

^os inviU's commencent à arriver; il en vit ul des lieux les plus éloignés; el malgré le

grand nombre d'appartements tout le monde ne pourra pas être logé au château; on fait des préparatifs dans la ferme, chez le curé et dans les phis belles chaumières des paysans pour recevoir une partie de nos hôtes.

Les cuisiniers et lespâtissierssont à l'œuvre; la blanchisserie déploie une activité permanente; le trousseau est presque terminé; on a expédié aujourd'iuii à Sulgostow les lits, deux grandes caisses remplies de matelas, d'oreillers, de lapis, un coffre d'argenterie et mille autres choses.

Les lits sont en fer et d'un très-beau travail; les rideaux sont en damas bleu couronnés aux quatre coins par des bouquets déplumes d'autruciies bleues et blanciies.

Barbe , en vérité, doit baiser les pieds et les mains de nos parents qui lui donnent de si belles choses! Mon père a écrit dans son grand livre, la note exacte du trousseau ; je

vais en donner le préambule dans mon journal pour en garder mémoire.

t Liste du trousseau que moi, Stanislas de aCorvins Rrasinski etc., etc., et mon épouse - Angélique Humiecka, donnons à notre bien- » aimée fille Barbe à l'occasion de son ma- »riage avec son excellence Michel Swidzinski, p staroste de Radom. Nous implorons pour » notre chère enfant la bénédiction du ciel et • nous la bénissons nous-mêmes avec une ten- » dresse toute paternelle. Au nom du père, ))du fils, du saint-Esprit. Amen. »

Je ne copie pas la liste du trousseau, le temps me manque, puis j'aurai à le faire plus tard pour mon propre compte.

20 février, uiardi.

Enfin le moment approche, clans cinq jours nous aurons les noces. Monsieur le slaroste est de retour; Barbe tremblait comme une feuille d'automne quand le chambreur l'a introduite dans les appartements.

Nous attendons aujourd'hui monsieur le palatin , le colonel, l'abbé Vincent, le palatin Granowski et sa femme, beau-frère et sœur de staroste.

Madame Lîinckoronska, autre sœur du slaroste ne pourra pas venir à Maleszow; elle est en ce moment en Podolie avec son mari dans leur terre de Jagielnica. Barbe la regrette ,

elle désiraît vivement la connaître, on en dit beaucoup de bien. Ma sœur va entrer dans une excellente famille; toutes les personnes qui la composent sont pieuses et honorables. On fait mille politesses à Barbe , on lui rend des hommages comme si elle était une reine. Le trousseau est complètement terminé et ce qui n'a pas encore été expédié à Sulgostow est enfermé dans des èoffres dont .mademoiselle Zawistowska a les clés. Barbe est très - satisfaite d'emmener avec elle mademoiselle Zawistowska. Klle la voit depuis son enfance et lorsqu'elle sera éloignée de la maison paternelle, les soins de celte bonne demoiselle lui seront bien doux, de tendres souvenirs s'y rattacheront.

Quelques autres personnes de noire suite la suivront encore; elle aura deux chambrours, deux jeunes filles dont elle a été la marraine et qui brodent fort bien; une

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femuie de chambre et une demoiselle de compagnie. Celte dernière est d'une famille très-distinguée, elle a infiniment d'esprit et d'à propos, elle s'appelle Louise Linowska; elle demeure au château depuis quelques années et Barbe l'aime tendrement.

11 y a encore d'autres filles de service qui se recommandent à la proteclioQ de madame la future starostine. Si mes parents y consentaient elle en emmènerait bien une douzaine.

Quand je me marierai je veux en prendre un grand nombre, j'ai déjà solennellement promis à trois d'enlr'elles qu'elles mesuivraient. L'une est la fille de Hyacinthe, garde-vaisselle; ce pauvre homme en apprenant mon intention m'a fait un profond salut et pour la première fois de sa vie son front s'est déridé.

^4 fcvrici*, (liiuauche.

C'est donc demain le mariage de Barbe! Il y a grande foule au château. Le ministre Borch représentant du roi est arrivé, celui du duc de Courlande aussi : c'est Kochanowski, fils du Castellan favori du duc.

Kochanowski est un jeune homme accompli et l'on peut dire en vérité ; tel maître tel valet. INos conviés étaient invités pour hier soir. Tout le monde a été exact au rendez-vous. L'entrée des arrivants oflrait un coup-d'œil superbe; tout avait été préparé pourleur réception; des courriers les avaient devancés et nos dragons rangés en bataille présentaient les armes à chaque seigneur qui passait.

On lirait des coups de canon, la mousqiielerie faisait un feu roulant, la musique jouait par intervalle ; je n'ai jamais rien vu de si beau, de si animé, de si imposant que cette réception.

Comme on le pense, on avait réservé des honneurs tout particuliers à monsieur le représentant du roi : mon père, la tête découverte l'attendait sur le pont-levis; pour arriver au château, le représentant traversa une haie composée de notre cour, de nos hôtes et de tous les gens de la suite. Il recevait de droite et de gauche de profondes salutations; les vivats se» croisaient de toutes parts.

Aujourd'hui au milieu d'un grand concours de monde et en présence des témoins désignés on a dressé l'acte de mariage; je n'ai rien compris à toutes C( s formules, mais ce que je sais c'est que les cadeaux de la jeune mariée sont magnifiques et du meilleur goût.

Monsieur ie staroste lui a offert trois rangs de perles d'Orient ainsi que des boucles d'oreilles en diamants avec leurs girandoles; monsieur le palatin une grande croix de diamants, une aigrette et un diadème; monsieur le colonel, toujours aimable et galant, lui a donné une montre et une charmante chaîne venant de Paris; monsieur l'abbé lui a fait un présent digne de lui, ce sont des reliques; enfin chacun la comble!

Jusqu'à ce jour Barbe n'avait jamais porté de bijoux,, elle n'avait au doigt qu'une petite bague à l'image de la vierge, qu'elle ne quittera pas malgré toutes ses splendeurs nouvelles.

Je cesse d'écrire, on m'apporte mon- déshabillé tout blanchi et tout repassé; ma broderie fait merveille; je vais y mettre la dernière main, puis je le porterai à mademoiselle Zawistowskapour qu'elle l'offre demain matin à

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Barbe quand elle fera sa loilelle; sera4-elle gentille sous ce déshabillé !

96 février, uiai*di-£i*nist.

iN'olre petit Malhias prétend : que cent chevaux lancés après Barbe ne sauraient plus l'atteindre, elle est madame la starostine,

Cojiiment pourrai-je raconter tous les amusements de cette belle fête , j'en suis toute éblouie et toute charmée; il faut que je recueille mes idées pour procéder avec ordre : hier, dès le matin, nous sommes allés à l'église de Lissow; les deux époux se sont confessés, puis ont communié à la grand'messe;

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