‹ Deux femmes célèbresChapitre 7 sur 11 · II. U · texte numérisé non relu

II. U

€e 9 niarji 1751, «aiiiedl.

Nous sommes revenus hier de Sulgostow où je me suis fort amusée, c'est un grand chagrin pour moi de ne pas ramener madame la starostine.

Comme le temps s'écoule, il y a déjà une semaine qu'elle a quitté le château, il y a eu hier huit jours, quand tous nos hôtes furent partis, Barbe sortit de très-bonne heure et so rendit à l'église paroissiale de Lissow, elle fit don à la chapelle consacrée à sa patronne d'un demi-cœur en or, comme pour indiquer que la moitié de ses affections reste ici ; puis elle prit congé du curé avec attendrissement. ■Renirée au château , elle fit ses adieux aux

courtisans et à tous les gens de notre suite; après quoi elle descendit à la ferme pour y distribuer son pelit ménage de demoiselle. Elle donna ses vaches, ses oies et ses poules à un pauvre paysan de Maleszow, dont la chaumière venait d'être incendiée; elle garda seulement deux poules huppées et les cygnes qu'elle voulait emporter à Sulgostow; elle m'a laissé ses oiseaux et ses fleurs.

Après avoir distribué de la sorte tout ce qui lui appartenait, elle a voulu visiter uue dernière foià le château , elle a parcouru toutes les chambres, elle est montée à tous les étages , elle s'est arrêtée longtemps dans la chapelle et dans notre chambre particulière.

A peine avions-nous fini de déjeuner, que le claquement des fouets se fit entendre. Un chambreur entra et nous annonça que les voitures étaient prêtes. M. le staroste s'approcha de Barbe et lui dit qu'il était temps de

partir. A ces mots, je compris que le cœur de ma sœur se gonflait ; des larmes inondèrent ses joues; elle se jeta aux pieds de mon père et de ma mère pour les remereier de leurs bontés, de leurs soins, du bonheur qu'ils lui avaient donné pendant dix-huit ans. « Tout ce que je demande à Dieu , leur ditel!e, c'est d'ùîre aussi heureuse dans l'avenir que je l'ai été jusqu'à ce join\ »

Pour la première fois de ma vie, j'ai vu mon père pleurer. Ali ! que de tendres bénédictions elle a reçues cette pauvre Barbe! Toutes les personnes présentes à celte scène étaient attendries. Quand nous arrivâmes près du pont-levis, le capitaine de dragons s'opposa à notre passage, en disant à M., le starosle qu'il ne le laisserait pas partir sans avoir reçu de lui un gage qui serait la promesse tacite de nous ramener Barhe au château.

Le starosle lui donna une belle bague or-

née de diamants. Pendant ce colloque j'examinai les équipages du nouveau marié. Ils sont vraiment magnifiques : le premier, à deux places, est jaune doublé de drap rouge; venait ensuite un beau landau, puis une calèche et plusieurs briska ; les chevaux sont de la meilleure race, le carrosse jaune était attelé de six chevaux blancs et gris pommelé ; il était occupé par les époux ; dans les autres voitures se trouvaient les gens de la suite; nous étions tout-à-fait à la fin du cortège.

Madame la starostine poussait de tels gémissements que nous pouvions les entendre; j'en avais le cœur navré. Les courtisans, les chambreurs et même les paysans nous ont accompagnés fort loin. Barbe leur a jeté tout l'argent qu'elle avait sur elle, et M. le staroste a été d'une prodigalité dont rien n'approche ; il a donné à tout le monde, depuis le maître d'hôtel jusqu'au dernier domestique du chà-

teau. Dans tous les lieux où nous nous sommes arrêtés , soit pour faire reposer les chevaux, soit pour passer la nuit , nous avons été merveilleusement servis ; M. le staroste donnait les ordres; et à l'instant les tables se trouvaient dressées. Les Juifs, fermiers des auberges sur la grande roule, délogeaient avec leurs enfants et fleurs bagages pour nous faire place. Un peu avant d'arriver à Sulgostow, nous rencontrâmes le palatin et l'abbé Vincent, qui nous avaient devancés pour recevoir les jeunes époux. Les paysans, l'homme d'affaire du staroste en tête, nous attendaient à la frontière du domaine de Sulgostow; ils ont arrêté notre cortège et nous ont offert le pain et le sel. Le doyen d'âge a prononcé un discours, puis ils ont tous crié : Vivent cent ans les nouveaux époux !

A noire entrée dans la cour du palais, une compagnie de hussards, que M. le staroste en-

tretient à sa cour, a tiré des coups de fusil. Leur capitaine nous a présenté les armes ; le palatin , avec son neveu et toute leur suite, nous a reçus à la première porte; les acclamations partaient de tous côtés. M. le staroste a offert à madame la starostine un énorme trousseau de clés ; dès le lendemain Barbe avait pris les rênes dn gouvernement ; tout marchait avec ordre, elle dirigeait, elle commandait, c'était un plaisir de la voir; il est vrai que ma mère lui a enseigné dès l'enfance à conduire le ménage. Sulgostow est dans toute autre position que Maleszow, ces deux habitations ne se ressemblent guère, la première est un palais, l'autre est un château. Sulgostow est riant et splendide ; le luxe déborde de tous côtés , la grandeur se fait sentir dans les moindres détails; la cour est nombreuse, la table est excellente; mais ce qui m'a surtout charmée, c'est que tout le

monde est prévenant est empressé pour ma sœur. Je prévois qu'elle aura hienlôt oublié notre château.

J'ai mangé de délicieuses choses à Sulgostow; j'y ai goûté du café pour la première fois; mes parents ne l'aiment point; ils disent que cette liqueur est malsaine pour les personnes jeunes et surtout pour les demoiselles, qu'elle échauffe le sang et altère le teinl. Mais je pense qu'ils reviendront de leur prévention ; l'usage du café s'est récemment introduit en Pologne; on finira par s'y accoutumer; moi j'ai commencé par en prendre beaucoup à Sulgoslow; monsieur le slarosleen raffole; aussi a-t-il prié ma mère de me permettre d'en boire tous les jours une petite tasse.

JNous avons bien ri à propos du café eu nous rappelant les vers de la femme- poète Drnzbacka ; elle dit, en parlant d'une nouvelle mariée qui arrive au château de son époux :

« Elle «l'y trouva pas seulement trois grains »de cale, mais en revanche il lui offrit une «grande soupière pleine de soupe à la bière *el au fromage. »

Cerles, madame la starostine ne peut pas en dire autant.

J'ai été bien affectée de quitter sitôt le palais de Al. le staroste.

M. Kochanowski, fils du caslellan, est d'une humeur enjouée qui m'amusaitbeaucoup; durant nos promenades il était toujours à cheval à la portière de noire voiture. Madame la starostine a bcai;conp pleuré au moment de notre séparation ; moi aussi j'étais triste et je le suis encore à Maleszow; cela durera pendant quelque temps.

Ce 1 maris, mardi.

Je l'avais pressenti, ma sœur bien-aimée a emporté avec elle toute ma gaité : il me semble que le château est désert , que nous n'avons plus de cour, que le plaisir a fui pour jamais ; mon père et ma mère sont fort tristes, Barbe comme l'aînée était souvent auprès d'eux et leur rendait mille services; je m'efforce de la remplacer, mais j'ai bien de la peine à charger aussi bien qu'elle la pipe de mon père et à choisir pour ma mère les soies de couleurs qu'elle emploie dans ses broderies. Avec du temps et l'aide de Dieu je deviendrai plus habile, naais jamais je n'égalerai

Barbe ; j'ai beaucoup de bonne volonté, pourtant malgré moi j'oublie bien des choses, tandis que ma sœur n'oubliait jamais rien, aussi toute notre cour en parle-t-elle avec attendrissement.

Mon père envoie aujourd'hui un chambreur à Sulgoslow pour s'informor des nouvelles de madame la starosline; tous les cliambreurs se disputent l'honneur de ce message et Michel Chronowski, qui part demain pourOpole, regrette vivement de n'être plus chambreur.

Le château est de plus en plus triste ; le fils du castellan est parti et depuis trois jours entiers nous n'avons pas eu une seule visite, sauf des prêtres quêteurs et un gentilhomme du voisinage qui est venu nous présenter sa jeune femme.

Ce gentilhomme avait fait autrefois partie de notre cour, il a l'air fort dislinf^ué. o Mon «cœur, a-t-il dit à sa femme (qui n'a pas pro-

» nonce deux paroles) si je suis un bon mari, » si je suis un bon père, rends en grâce d'abord »à monsieur le slarosle et au maître d'hôtel : »le premier ne m'a pas épargné les répriman- » des et l'autre les coups de martinet. »

Cette naïveté m'a beaucoup plu; mes parents ont fait de très-beaux cadeaux au gentilhomme.

Pas d'autres visites au château; tout est mélancolique et morue comme cela arrive après beaucoup de joie et de mouvement.

Cependant je dois raconter une petite scène qui m'a fait rire comme une folle : Ma mère après le mariage de Barbe avait distribué sa garde-robe aux demoiselles de notre suite pendant notre absence, chacune d'elles ajusta à sa taille, soit une robe, soit un spencer, soit un mantcletet ainsi parées des dépouilles de Barbe elles se présentèrent dimanclie devant nous à la chapelle.

Le petit Malhias qui les aperçut le premier feignit de soupirer, nous lui en demandâmes la cause: « Mon cœur se serre, répondit-il en «voyant ce pillage de tout ce qui appartient »à feue mademoiselle Barbe. »

Tout le monde se mil à rire; moi et Thècle nous riions aux éclats si bien que mon père nous gronda en nous rappelant l'ancien proverbe : « A la table comme à l'église. » Ce petit Mathiasest si drôle, comment ne pas rire?

Ce 15 innr.o, Tenciredi.

Hier il s'est passé un événement qui doit trouver ])lace dans mon journal.

Lorsque je suis descendue comme à l'ordinaire avec madame dans le salon, j'ai trouvé le fils du castellan Rochanowski; il causait avec mon père dans l'embrasure d'une fenêtre, leur entretien était si animé qu'ils ne nous ont point aperçues lorsque nous sommes entrées. Je n'ai pu entendre de ce qu'ils disaient que les derniers mots prononcés par mon père avec vivacité: « Monsieur, vous connaîtrez tout à l'heure ma réponse définitive. » Après quoi mon père a parlé tout bas à ma mère qui a fait appeler le maître d'hôtel et lui a donné des ordres ; bientôt après on a servi le dîner. Monsieur Rochanowski était placé vis-à-vis de moi ; je remarquai le soin et la recherche qu'il avait mis dans sa toilette. Il portait un habit de velours brodé, un gilet de satin blanc, un jabot et des manchettes de dentelles; il était frisé, crêpé, pommadé. Enfin tout annonçait une intention

dans cette toilette. Ses manières étaient à l'avenant; il pirouettait, parlait beaucoup, s'agitait et citait du français à tous propos; il faisait de l'esprit deux fois plus qu'à l'ordinaire; tout cela était à son avantage et il m'a fort amusée.

Le dîner s'est prolongé indéfiniment , le rôti s'est fait attendre et j'ai eu tout le temps d'observer que le fils du castellan, quoiqu'il affectât de sourire et de parler sans cesse cachait une préoccupation ; il pâlissait et il rougissait tour-à-tour, enfin nos gens sont entrés apportant le rôti, en ce moment Rochanowski est devenu pâle comme un linge; ne sachant à quoi attribuer celte émotion j'ai regardé de de tous côtés, puis mes yeux se sont arrêtés sur le plat qu'on venait de poser sur la table. J'ai vu une oie baignée dans une sauce noire ce qui chez nous signifie un refus.

.Te n'ai plus osé lever les yeux, mille pensées

se sont heurtées dans ma tête ; je me suis rappelé les cracoviennes , les mazurkas, le menuetj toutes les danses dans lesquelles Kochanowski a déployé tant de grâces; puis sa tenue élégante à cheval , les mots français qu'il jette dans la conversation et ses compliments répétés à satiété. Une émotion douloureuse s'est emparée de mon cœur, j'ai perdu toute contenance et je n'ai pu loucher à un seul plat. Mon père et ma mère ont fait comme moi, et si le bout-gris de la table n'eût attaqué le dîner, on l'aurait desservi intact.

Le petit Mathias a le premier touché au rôti; ce nain hardi a dit tout haut en découpant une cuisse d'oie : « c'est un dur mor~ ceau, en vérité, mais cela se digérera. *

11 m'a semblé que nous étions des siècles a table; j'avais un vif désir de savoir le dénoùment; enfin, mon père a donné le signnl et on s'est levé ; mais pendant que chacun disait

les grâces , M. Kochanowski s'est glissé par la petite porte de la salle à manger et n'a plus reparu.

Après que les courtisans et les ehambreurs ont été sortis, mon père et ma mère m'ont ordonné de quitter mon ouvrage et de m'approcher d'eux; mon père m'a dit: « mademoiselle, monsieur Kochanowski , fils du castellan de Radom, vient de me faire la demande de ta main. Je sais que sa naissance est ancienne et illustre; je sais qu'il a une fortune considérable, proporlionnée à la tienne, pourtant ce parli ne nous convient pas. Kochanowski est trop jeune, il n'a pas d'autre illustration que celle du titre de feu son père ; il n'a obtenu aucune faveur à la cour ou plutôt les faveurs qu'il a iTcres re lui ont pas donné un rang élevé ; puis il s'est déclaré un peu brusquemen! et i! a exigé suie

réponse immédiate et décisive ; nous huavong II. 12 ^

donné notre réponse j elle équivaut à ses manières. Nous sommes sûrs, Fanchette, que tu approuveras ce que nous avons fait. »

En finissant ces paroles, il m'a ordonné de reprendre mon ouvrage avant que j'eusse pu lui répondre oui ou non.

Sans doute je suis de l'avis de mon père, mais comme j'ai résolu d'être franche dans mon journal, franche sans restriction , j'avoue que ni l'âge de Kochanowski , ni la manière dont il a fait sa demande ne me paraissent être des motifs suffisants de refus. Le vrai motif, c'est qu'il n'a pas de titre, car, comme le dit le petit Malhias : « ce n'est pas grand'chose qu'un vicecastellan, un castclian à la bonne heure, cela représente. »

Dieu lit dans mon âme : il sait que je n'ai point envie de me marier. Je me trouve complètement heureuse dans la maison paternelle. Après mon retour de Sulgostow, j'ai été

triste durant quelques jours , mais à présent mon ancienne gaîté m'est revenue. Ma position est bien différente de celle qu'elle était autrefois; on me traite avec plus d'égards; quand il n'y a pas d'étranger à notre table , je suis servie la quatrième.

Désormais , j'accompagnerai mes parents partout où ils iront; ne serait-il pas triste d'abandonner de si bonnes, de si douces prérogatives P puis le Qiariage est moins beau qu'on le dit : c'en est fait de l'avenir d'une femme; une fois mariée, tout est fixé, arrêté dans la vie : plus d'alternatives, plus de doutes, plus d'espérapces meilleures. On sait ce qu'on doit êlre et ce qu'on sera jusqu'à 1^ mort. Et moi qui aime tant à donner un libre cours à mes. pensées ! Une peau de bœuf ne serait pas assez grande, si je voulais écrire dessus tout ce qui me passe par la léle ; quand je suis là assise à travaille^, mon psprit

est plus occupé que mes doigts : c'est si bon de rêver, de se faire un bel avenir, de colorer sa vie avec son imagination. Ma mère a beau me répéter : « Une demoiselle bien née et bien élevée ne doit jamais penser au mari qu'elle aura. » Mon Dieu ! ce n'est pas au mari que je pense, c'est à mille choses , ce sont des souvenirs , des espérances , des lectures que je m'applique involontairement. Je me dis quelquefois : Si j'allais avoir une destinée semblable à celles des héroïnes de mademoiselle de Scudéry, de madame de Lafayelte et de madame Bcaumont; je me place si bien dans leur situation , que je crois que toutes ces aventures m'arriveront. J'ai remarqué que depuis le mariage de Barbe, j'avais plus de penchant à la rêverie. Ma sœur biâmait la lecture des romans et m'empêchait de m'en nourrir l'esprit, mais pour raltrapper le temps perdu. Madame me fait à présent lire sans

cesse, et plus je lis, plus mon imagination se perd dans le vague. Barbe avait un caractère tout différent; elle m'a juré que jamais elle n'avait pensé à son avenir, ni au mari qu'elle épouserait, et si, par hasard, celle dernière pensée se présentait à elle, c'était au moment où elle faisait ses prières. Il faut savoir que selon les ordres de ma mère , nous disons toujours après nos prières depuis que nous avons atteint notre seizième année : < Mon Dieu ! donnez-moi la sagesse, une bonne santé ^ l'amitié du prochain et un bon mart.» Ce n'est qu'en prononçant ces paroles que Barbe urrêlait sa pensée sur un mari, et il le faut bien , disait-elle , puisqu'un jour il doit remplacer notre père et noire mère , et que nous devrons l'aimer, lui obéir et vivre avec lui jusqu'à la mort. Du resle, elle n'avait aucun souci de ce qu'il serait, et ne se demandait jamais quand il viendrait.

Malgré son insouciance, elle a parfaileaient réussi. Son mari est le plus honnête et le meilleur des hommes ; elle nous a écrit que lorsque la douleur qu'elle éprouve d'être séparée de nous sera calmée , il n'y aura pas dans le monde une femme plus heureuse qu'elle. On voit qu'elle aime chaque jour davantage M. le starosle : elle est complètement satisfaite de sa destinée. Et moi., quelle est la destinée qui m'attend !

Quoi qu'il en soit, mon père a bien fait dé refuser M. Kochanowski ; poiirtanl je le plains de l'humiliation qu'il a subie, mais si j'en crois la prophétie du petit Mathias, il se consolera.

€e 17 uiai*s, dimauche.

Hier, comme nous allions nous mettre à

table, pour souper, nous avons eu la visite de ma tante la princesse palatine de Lublin et du palatin son mari. Quelle charmante surprise ? ils n'avaient pu se trouver au mariage de ma sœur, à cause des devoirs qu'ils avaient à remplir auprès du prince royal, qui partait pour son duché de Courlande, et ils sont venus pour nous dédommager et pour féliciter mon père et ma mère sur l'heureux mariage de leur fille.

L'arrivée de ces hôtes illustres a rendu la vie au château ; mon père est au comble de la joie, et ne sait que faire pour recevoir dignement la princesse , qu'il aime et qu'il estime de toute son âme : il voudrait abaisser le ciel pour lui plaire. 11 y avait cinq ans que le prince et la princesse n'étaient venus à Maleszow; j'étais un enfant alors; ils m'ont retrouvée une grande demoiselle, aussi leurs compliments ne tarissent pas.

Ils louenl ma beauté, ma lailic; en vérité, ils m'intimident : de tels éloges l'ont plaisir, mais il faut les entendre à la dérobée; quand on vous les dit en face, ils perdent de. leur prix , je ciirai plus, ils embarrassent et remplissent de confusion ; aussi suis-jc pi' s contente de me rappeler aujourd'hui ces paroles flatteuses, que de les avoir entendues hier.

Le prince palatin a dit . et d'un air fort sérieux, que si je me montrais à la cour de Varsovie, j'éclipserais mademoiselle Wessel, fille du starosle, l'écuyère Irancbanle Polocka et la princesse Sapieha, femme du chancelier : ce sont les trois plus célèbres beautés delà cour. Ma tante la princesse ajouta pourtant qu'il me manquait encore un iiiain- Ijcii i>rave et tle la dii^uilé daiis la louriiiire. Je n'avais de ma vhj entendu taiit de choses agréables ; je ne croyais pas vraiment que je fusse belle à, ce point. J'ai compris que le

cociu Uc mon père était tout gonflé d'orgueil ; mais ma mère a craint que ces éloges me rendissent trop vaine, elle m'a fait appeler ce matin et m'a dit que c'était là un langage de cour auquel je ne devais pas ajouter une entière créance.

Je ne sais pourquoi je m'imagine qu'on a des projets sur moi. Oh ! que je voudrais les connaître 1 Je n'ai pu dormir de toute la nuit. Le prince et la princesse nous ont dit des choses si curieuses, si intéressantes. Ma mère voulait que je me retirasse à dix heures clans ma chamoro, comme a l'ordinaire, mais le prince palatin m'a fait obtenir la faveur de rester beaucoup plus tard au salon.

Il paraît que les fêles qui ont eut lieu à l'occasion de l'investiture du prince royal ont été d'une magnificence sans exemple; on ne se rappelle pas d'avoir vu un carnaval aussi gai et aussi brillant. Tous les collèges ont rQ-

présenté des tragédies et des comédies pleines d'allusions flatteuses pour le prince royal qui est adoré. Le lundi gras (c'était précisément le jour du mariage de Barbe) on a représenté au collège des Pères- Jésuites la tragédie diAntigone dans laquelle le fameux guerrier Démétrius défend son père contre ses ennemis et lui restitue ses états; à la fin de la représentation on a couvert d'applaudissements les vers suivants qui avaient été ajoutés à la pièce pour la circonstance : « Ce n'est pas seulement chez les » Grecs qu'on trouve des fils fidèles. Notre » siècle a aussi ses Démétrius. Nous contcm- » pions en toi ce sublime exemple, oh ! Char- ))les-le-Grand! tu as défendu ton père contre » d'injustes attaques; ton père qui efface par »ses vertus les souvenirs que la Grèce nous a • laissés. Sois aujourd'hui le père de notre pa- » trie, règne sur nous et ton peuple t'aimera » avec l'amour d'un Démétrius. »

On voit d'après cet hommage que le prince royal a des partisans dévoués , j'ai la conviction secrète qu'un jour il sera roi de Pologne.

J'ai entendu avec beaucoup d'intérêt son éloge dans la bouche du prince palatin; je serais bien trompée si mon héros ne devenait pas un grand homme; mais souvent les prévisions échouent devant une fouie d'intrigues. Je juge de la chose publique d'après les opinions si diverses de noire petit cercle. La princesse palatine est d'un autre avis que son mari, elle ne veut pas que îa république choisisse pour roi le prince royal ni Poniatowski ; elle porte ses vœux ailleurs. Qui donc sera entendu de Dieu?

€c 19 mars 1759, mardi.

Nous voici seuls de nouveau, le prince el la princesse Lubomirski sont partis depuis une demi-heure, ils voulaient absolument nous quitter hier; mon père a prétendu que le lundi était un jour de malheur, et comme cet argument n'aurait pas été assez persuasif, il a fait enlever les roues de leur voilure. Le prince et la princesse m'ont comblée de bontés pendant leur séjour au château; ils s'intéressent vivement à mon avenir, ils ont engagé mes parents à m 'envoyer à Varsovie pour que j'y termine mon éducation. Une étrangère, mademoiselle Strumle, qui se (ait

appeler Madame^ a fondé récemment une pension de demoiselles à Varsovie ; celte pension jouit d'une brillante réputation, toutes les jeunes filles de qualité vont y perfectionner leur éducation. Être restée quelque temps chez madame Strumle est aussi favorable à une jeune fille qu'avoir été à Lunéville l'ost à un jeune gentilhomme.

Le prince palatin a conseillé à ma mère de me mettre pour un an seulement chez 77î«^flme Slrum/e; il prétend que cela donnera un lustre et un poli indispensable à mon éducation. Mon père et ma mère auraient préféré les soeurs du Saint-Sacrement ; ils trouvent que le couvent est encore ce qu'il y a de mieux.

J'ignore ce qui m'est réservé , mais je me sons inquiète, agitée; mes lectures ne me captivent [lus , je travaille péniblement et moins bien qu'autrefois; je me préoccupe bien plus de ce qui sera que de ce qui est 5

enfin je suis toujours émue comme à la veille d'un grand événement. Depuis que j'ai vu le prince et la princesse, j'ai une plus haute idée de moi-même ; j'étais plus heureuse autrefois. En vérité je ne me comprends plus.

34 mars, dimanche.

Grâce à Dieu, je suis hors de mes incertitudes : nous partons après demain pour Varso? vie; mon père et ma mère y sont appelés subitement pour les affaires de la succession de Biaise Rrasinski, mon oncle, qui est mort sans enfants el qui laisse une grande fortune.

J'ignore encore si on me nTcltra en pen-

sion; mais j'ai le pressentiment que je ne reviendrai pas de sitôt à Maleszow. Ma mère a fait emballer toute ma garde-robe; elle a fait refaire pour moi deux de ses robes. Ah! que je suis heureuse de ce voyage! nous ferons un détour pour aller passer quelques jours à Sulgostow.

Madame la starostine y est revenue après une excursion très-agréable ; monsieur le starosle avait voulu la présenter à ses cousins, à ses amis et à tous ses voisins de terre ; elle a été partout admirablement accueillie; maintenant elle va se fixer chez elle, ce qui l'enchante, car elle a d'excellentes dispositions pour devenir une bonne ménagère.

M. le palatin Swidzinski parlait d'elle avec tant d'effusion dans une de ses lettres que mon père et ma mère ont pleuré abondamment en la lisant; c'était de douces larmes, de ces larmes de joie qui sont si rares. Barbe

a toujours élé une cause de bonheur pour sa famille.

A TarisoTie., ce 7 «iTril 1759, Dimanche

Me voilà installée depuis hier dans la célèbre pension de madame Strnmle ; je puis à peine y croire. Les conseils de la princesse palatine ont prévalu et madame Strumle l'a emporté sur le couvent du Saint-Sacrement.

Dieu en soit béni ! J'avais un vif désir d'être ici ; on m'y a fait un très-aimable accueil. Avant d'arriver à Varsovie nous nous sommes arrêtés à Sulgostow. Nous avons trouvé madame la slarostine Swidzinska gaie et heu-

relise, la visite de sa famille a complété son bonheur. Elle m'a dit que la joie qu'éprouvait une fille à recevoir chez elle dans sa propre maison son père et sa mère ne pouvait être exprimée; que c'était là une satisfaction infinie qu'il fallait avoir éprouvée pour s'en faire une idée.

Barbe n'a rien oublié de ce qui pouvait nous être agréable; elle a fait servir sur sa table tous les mets, toutes les sucreries et toutes les boissons qu'elle savait être préférés par mon père et par ma mère.

M. le staroste l'a affectueusement secondée dans tous ces soins.

Ma mère lui a dit : « Je crois que Barbe est

» encore meilleure, depuis son mariage; à quoi

»M. le staroste a répondu ; o Elle n'est pas

» meilleure elle est telle que je l'ai reçue des

» mains de vos seigneuries ; elle saisit l'occa-

Bsion de vous témoigner sa reconnaissance et II, 13

^)VOus montre ici ces qualités si chères et ai » précieuses que vous avez formées en elle ; «depuis trois jours elle est pour ses parents »ce qu'elle est à chaque instant pour moi. »

Il n'y avait point d'exagération dans ces paroles de M. le starostc, elles partaient du cœur. Il adore Barbe, et elle le respecte, l'honore et lui obéit comme à un père.

Ma sœur s'entend à merveille à diriger sa maison dont elle fait parfaitement les honneurs. Tout le monde se loije d'elle ; les de^ moîselles et les femmes de qhflnibre qui l'ont suivie sont enehanlées de leur nouvelle condition.

if Mon père et ma mère se sont séparés à regret de leur fdle eheîrie; ils auraient voulu prolonger leur séjour auprès d'elle; pour moi, j'avoue qu'il me tardait de voir Varsovie, auftsi ai-je été ravie lorsque dos lettres nous ont forr ces à partir. C'est vraiment un très-bon ins-

tinct qui me poussait ici. J'étudie et je me perfectionne chez madame Strumle. Mon éducation se complétera et je pourrai devenir une femme distinguée , ce que j'ai toujours ardemment souhaité ; mais il me faut beaucoup d'étude et d'application pour en arriver là ; il me faut surtout gouverner mes pensées, ne plus les laisser courir et divaguer comme je l'ai fait jusqu'à ce jour. Hier ma mère est venue me chercher à la pension pour me conduire à l'église. Je me suis confessée et j'ai communié afin de demander à Dieu qu'il fasse tourner au bien les lumières que Je veux acquérir.

Quand je serai tout-à-fait établie ici j'écrirai mon journal jour par jour comme à Maleszow ; mais je suis encore toute ahurie de ce que je vois , il faut que je fasse connaissance avec ma nouvelle demeure.

Ce fî aTB'Il. Tenc]lB*ecl8.

Me voilà au courant des habiludos de la pension, i^ladame Strumle me plaît beaucoup, elle a des manières parfaites et elle est fort graciouae pour moi. Je [)ourrais bien regretter 1111 peu notre cour, la magnificence, le bruit, le mouveraent du château , mais après tout on vil gaîment et très-convenablemenl dans celle pension. Ce qui est tout nouveau et mv semble singulier, c'est qu'il n'y a pas le plus pclit garçon dans toute la maison, point d'heidufpies, des femuies et toîijours des femmes,

pour notre service privé et pour le service de table. Nous ne sommes qu'une quinzaine de pensionnaires toutes jeunes et appartenant aux premières familles. On m'a beaucoup parlé de mademoiselle Marianne sœur de M. le staroste bVidzinski elle est aujourd'hui mariée au caslelie de Polaniec, elle a passé deux ans dans la pension et elle a laissé un souvenir ineffaçable dans le cœur de madame Strumle et dans celui de mes compagnes. On dit que c'était une personne accomplie : aOectueuse, ■sensée, aimable et fort ajipliquée ù l'étude.

Mon père et ma mère après un exauien approfondi de la pension ont été onîièrement tranquillisés, vraimentils le devaient, car daus un couvent on ne serait pas mieux gardé qu'ici. Madame a toujours dans sa poche la clé de la porte d'entrée; personne ne p ut doue arriver dans la pension ni en sortir sans qu'elle le sache; si ce n'était deux ou trois vicui^

maîtres de langue et de musique nous risquerions d'oublier quelles figures ont leshommes. Il est expressément défendu de recevoir la \isite de ses cousins dans l'intérieur de la pension. Le maître de danse désirait que les messieurs Potocki qui sont élevés au collège des pères jésuites vinssent apprendre les contredanses avec leurs sœurs et moi ; mais madame a rejeté bien loin cette proposition en objectant que ces messieurs n'étaient pas les frères de toutes ses pensionnaires.

J'ai un maître de langue française, un maître de langue allemande et des maîtres de dessin, de musique et de broderie. On apprend la musique sur un beau piano qui a cinq octaves et demi. Quelle différence avec celui que j'avais à Maleszow! Quelques élèves jouent bien la polonaise mais en suivant les notes et non de mémoire. Mon maître m'assure que dans six mois au plus j'en saurai

autant qu'elles, il est vrai que j'avais déjà quelques notions de musique. Je dessine passablement d'après les modèles; mais avant d'aller plus loin je veux peindre à l'huile un arbre aux branches duquel je suspendrai une couronne de fleurs entourant le chiffre de mon père et de ma mère; ce sera un témoignage de ma reconnaissance pour toutes leurs bontés et pour tous les soins qu'ils prennent de mon éducation. La jeune princesse Sapieha qui est ici depuis un an , fait en ce moment un tableau semblable pour sa famille. Toutes les fois que je regarde son travail, il me fait envie. Quel bel effet ferait mon tableau dans le salon de Maleszow, au-dessus du portrait de mon digne oncle, l'évéque de Kamiéniec! Le maître de danse nous apprend, outre le menuet et les contredanses, à marcher et à saluer avec grâce. Combien j'étais ignorante! je ne connaissais qu'une seule manière de sa-

luer; mais il y a un salut particulier pouk" le roi, un autre pour les princes du sang, et un autre encore pour les seigneurs et les dames de qualité.

J'ai voulu avant tout apprendre le salut qu'on fait au prince royal, je n'y ai pas mal réussi, peut-être cela me servira-l-il une fois. Mes leçons se succèdent d'heure en heure; je suis si avide de m'instruire, que le temps fuit pour moi très-agréablement.

Ma mère est tellement occupée des aftaires de la famille , qu'elle n'a pu venir me voir qu'une fois. Quand je suis arrivée à la pension , tout me surprenait ; ce qui surtout me paraiî^sait étrange, c'était d'être réprimandée à chaque instant, on me mettait même en pénitence; on m'a appliqué sur le dos uiie croix en fer pour me faire tenir droite; puis on a mis mes jambes dans un coffre de bois pour les redresser; je crois pourtant que mes

jambes étaient sufiisaniment droites; tout cela nelail pas très-amusant pour moi, qui me croyais depuis le mariage de Barbe une grande demoiselle.

N'ai-je j>as été demandée en mariage? et le prince palatin m'a-l-il traitée comme un enfant!...

Madame Strunile m'a ordonné' de ne plus dire dans mes prières : Mou Dieu, dunnez-moi un bon mari! elle veut que je remplace ces paroles par celles-ci : Faites-moi la grâce de profiter de la bonne éducation que je reçois. Ici, il laut exclusivement penser au travail, et pas au delà.

Ce 38 UTril, dimanche.

Yoilà près de trois semaines que je suis dans la pension de madame Strumle, j'ai depuis ce temps lout-à-fait négligé mon journal; mais l'uniformité de ma vie, la monotonie de ces heures où reviennent régulièrement les mêmes occupations ne m'inspire aucun récit intéressant.

Dans ce moment j'ai la plume en main et je suis prête à la quitter faute d'avoir quelque chose à raconter. Mon père et ma mère doivent partir bientôt. La princesse palatine m'a honorée de sa visite, elle a remarqué que je me

Page 1