‹ Deux femmes célèbresChapitre 8 sur 11 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

tenais beaucoup'^ mieux qu'autrefois. Mes maîtres sont satisfaits de mon application, Madame me fait des grâces toutes particulières, mes compagnes sont polies et amicales.

Tout cela vaut-il la peine d'être écrit? Parfois je m'imagine que je ne suis pas à Varsovie ; je ne sais rien des événements publics ; je n'ai vu ni le roi ni la famille royale ; à Maleszow, du moins, nous recevions les nouvelles et nous voyions quelques hommes distingués.

Le duc de Courlande est absent et ne reviendra pas de si tôt.

Ce 9 juin; dimanche.

Si je devais vivre éternellement à la pension

je renoncerais à écrire mon journal. Pourtant c'est une sorte d'exercice qui a pour moi un but d'utilité; sans mon journal, je risquerais d'oublier le polonais, car , excepté les lettres que j'adresse à mes parents et quelques mots que je dis à ma femme de chambre, je n'écris et je ne parle que français.

Je fais des progrès dans mes études; j'ai bien quelques moments de tristesse, mais du moins je m'instruis.

Madame la princesse palatine est venue me revoir; un mois s'était écoulé depuis sa première visite; elle m'a trouvée fort grandie, et a bien voulu louer mon maintien. Parmi les élèves de la pension , je suis celle qui ai la taille la plus élevée, et ce qui uie charme, c'est que le tour de ma ceinture n'a pas une demi -au ne.

Voici l'été de retour : quel beau temps ! et je ne puis sortir I c'est bien un peu triste

Dieu! que je voudrais être un petit oiseau l je m'envolerais, j'irais bien loin, puis je reviendrais dans ma cage. Mais il faut passer toutes ses journées, toutes ses soirées dans cette maison mélancolique et qui est située dans une si vilaine vue; je crois bien que la rue de la Tonnellerie est la plus sombre et la plus crottée de Varsovie.

Si Dieu le permet, l'année prochaine, je ne serai plus ici.

€e ^S jjuillct, vendredi.

Le travail a cela d'heureux, qu'il donne des ailes au temps, les journées s'écoulent sans distraction, sans nouvelles extérieures.

Aujourd'hui je me suis souvenue de mon journal, j'ai regardé l'almanach pour y chercher le quantième, et j'ai été toute surprise de voir qu'il y avait sept semaines que je n'avais écrit une seule h'gne. Mais je dois mentionner cette journée; rien de pareil ne m'est arrivé depuis que je suis au monde.

J'ai reçu une lettre par la poste! On sait donc qu'il existe une Mademoiselle la comtesse Françoise Krazinska! J'ai sauté comme une folle quand on m'a remis cette lettre, une lettre à moi! elle est de madame la starostine Swidzinska; je la conserverai ainsi que l'enveloppe comme un précieux et bien cher souvenir; ma sœur m'écrit qu'elle se porte bien et qu'elle est heureuse; qu'elle est bonne pour moi! elle m'envoie quatre ducats en or pris sur ses petites économies et sur la vente des produits du jardin que M. le staroste lui abandonnp:

C'est la première fois que j'ai de l'argent â ma disposition, cela me fait un \if plaisir; avec l'argent l'envie de le dépenser et mille projets me sont venus ; il me semble que je pourrais acheter toute la ville.

Grâce à la bonté de mes parents, je' n'ai besoin de rien , je n'achèterai donc rien pour moi ; mais je désire laisser un joli souvenir à chacune de mes compagnes; une bague en or parejtemple; Madame m'a fait beaucoup de peine en m'apprenant qu'avec mes quatre ducats j'aurai tout au plus quatre bagues. C'est désolant! je pensais pouvoir acheter, outre les bagues, un mantelet de blonde pour madame Strumie.

Voilà tous mes projets détruits, on m'a dit que le mantelet coûterait une centaine de ducats; je me décide donc à donner un ducat à l'église de la paroisse pour faire dire une messe à la chapelle de Jésus, afin que

Dieu donne une bonne issue aux affaires qui occupent en ce moment ma famille , et aussi afin qu'il veille sur le bonheur de madame la starostine.

Je changerai un second ducat et j'en distribuerai la monnaie entre toutes les servantes de la maison ; avec les deux autres ducats je donnerai une collation à mes compagnes dimanche prochain : il y aura du café, chose délicieuse, que nous ne prenons jamais ici, puis des gâteaux et des fruits. Madame Strumie a consenti de très-bonne grâce à ce dernier projet.

Que Dieu rende à ma chère Barbe tout le bonheur qu'elle m'a causé; il n'y a pas de plaisir qui surpasse celui de faire des cadeaux et de traiter ses amis.

Si je désire avoir un mari plus riche que moi c'est surtout afin de pouvoir être généreuse.

J'emploie bien mon temps je fais des progrès de jour en jour. Je joue déjà courammenl des contredanses et des menuets; bientôt j'apprendrai une polonaise, la plus à la mode a un nom fort singulier elle s'appelle les Cent-Diables. Dans un mois je commencerai mon arbre peint à l'huile avec sa couronne allégorique.

Malgré des études plus sérieuses je ne néglige pas les petits ouvrages de femme. Je brode sur le canevas un chasseur qui porte un fusil qui tient un lévrier en lesse. Je lis énormément, j'écris sous la dictée, je copie les bons ouvrages, ce qui est un excellent moyen pour former son style.

Je parle le français aussi bien et mieux

peut-être que le polonais ; enfin il me semble

que je suis très en état de faire mon entrée

dans le grand monde.

Quant à la danse il est inutile de dire ij. 14

qu'elle va merveilleusement, mon maître qui ne me flatte pas m'assure que dans tout Varsovie il n'y a pas une danseuse qui me vaille. Je vais quelquefois chez les princes palatins; mais le matin quand ils ne reçoivent pas encore; on me dit toujours, et particulièrement le prince Lubomirski, des choses fort agréables, le prince pense que je pourrais sortir de pension mais la princesse et ma famille veulent que j'y passe l'hiver. Nous ne sommes encore qu'à la fin de juillet! Que d'heures, que de jours avant que l'hiver arrive. Ce moment viendra-t-il jamais!

Ce 20 <1éccni1)i»e, Jeudi.

Enfin Dieu soit loué, le moment de quitter

ma pension est venu ; une nouvelle existence va commencer pour moi ; mon journal sera mieux rempli, les récits variés ne manqueront pas; que de choses intéressantes je vais avoir à dire. Je ne retournerai pas de sitôt au château de Maleszow.

Le prince et la princesse sont excellents pour moi; ils ont obtenu de ma famille la permission de me garder tout l'hiver auprès d'eux ; ils me feront faire mon entrée dans le monde.

Je sors de pension après-demain et je vais m'établir chez la princesse Lubomirska. J'éprouve bien un peu de peine de quitter madame Strumle et les amies que j'ai faites ici ; cependant la joie l'emporte, enfin je vais voir le monde ; puis c'est bien bon de quitter cette cage.

On va me mener à la cour je serai présentée au roi , à la famille royale ; d'un jour à

l'autre on attend le duc de Courlande , je le verrai donc ! Les jours nie semblent d'une interminable longueur depuis que je dois quitter la pension.

Ce IS dcccmbre 1759.

Je ne perdrai jamais le souvenir dv, cette journée! La palatine princesse Luboniirska est venue me chercher dès le matin. J'ai fait mes adieux à madame Strumle et à mes compagnes, j étais heureuse de partir et pourtant je pleurais en les quittant! Avant de nous rendre au palais de la princesse nous sommes allées à l'église ; je n'étais guère en état de me re-

cueillir ; il y avait tout un avenir dans ma tête, tout un monde dans mes pensées. Me voilà chez la princesse; son palais est situé dans la rue du faubourg de Gracovie, presqu'en face de celui du prince Czartoriski palatin de la Russie-Rouge. Le palais que nous habitons n'est pas très-vaste, mais il est fort élégant; d'un côte les fenêtres ont vue sur la Vislule et sur un charmant jardin. Ma chambre est jolie, en été elle sera délicieuse; elle a un balcon et une porte qui s'ouvrent sur le jardin ; elle communique à droite avec les appartements de la princesse et à gauche avec la pièce occupée par ma femme de chambre. Le tailleur est venu me prendre mesure, il va me faire plusieurs robes; j'ignore comment elles seront ; la princesse les a choisies sans consulter mon goût; elle m'inspire tant de respect ou de peur que je n'ose lui adresser la moindre question. Le prince m'impose

beaucoup moins ; il est vrai que ses manières sont douces et engageantes. Il est parti en ce moment pour aller à Biolystock au devant du duc deCourlande, il est en grande faveur auprès du prince. Demain nous irons faire des visites, la princesse me présentera dans les plus grandes maisons; c'est ainsi qu'on doit débuter pour être invité dans les bals et dans les soirées. Je suis contente et pourtant l'idée de ces visites m'effraie : comme on va m'examiner ! Mais j'aurai bien des choses intéressantes à voir, bien des observations à faire ; c'est le bon côté de ma nouvelle position.

19 décemtire, dimanche.

J'ai du moins à présent des nouvelles à raconter; mon journal ne sera plus aride et décoloré, le prince Charles est arrivé hier à une heure après-midi avec le prince palatin. En vérité je suis toute pénétrée des bontés de ce dernier ; il me traite comme si j'étais sa fille; il n'y a sorte d'amitié et de preuves d'intérêt qu'il ne me donne. Nous avons fait nos visites ; nous sommes allées dans une quinzaine de maisons, mais nous n'avons pas été reçues partout; entre autres chez les ambassadeurs de France et d'Espagne qui sont ici avec leur famille, le prince primat, etc., etc. où la princesse a laissé des cartes. ISotre première visite a été pour madame Humiesçka,

femme du porte-glaive de la couronne; madame Humiesçka est ma tante; nous sommes allées ensuite chez madame la princesse Lubomirska, femme du général des avant-gardes des armées de la couronne, elle est cousine germaine de la princesse palatine. La générale, née princese Czartoriska est jeune et d'une beauté remarquable, elle tient le premier rang parmi les jeunes femmes ; elle aime passionnément tout ce qui est français.

Je suis très-charmée de savoir la langue française , non-seulement cela m'est utile , mais cela me fait rechercher dans la société. Dans toutes les grandes maisons on parle français; il n'y a que les hommes âgés qui aient conservé l'ennuyeuse habitude de mêler du latin à la conversation; les jeunes gens se gardent bien de ce pédanlisme, ils parlent français , cela vaut mieux , au moins je les comprends. Nous sommes allées aussi chez la

grande générale Branicka. Son mari, grand général de la couronne , est un des plus riches seigneurs de la Pologne, mais il n'est pas bien vu à la cour. Puis, nous avons fait visite à la princesse Czartoriska, palatine de la Russie-Rouge. Chez elle on parle polonais; il est vrai qu'elle est déjà d'un âge avancé , ce qui explique sa répugnance pour les modes nouvelles. Elle nous a présenté son fils unique ; c'est un charmant garçon qui a des manières polies et élégantes , il m'a fait une foule de compliments très-gracieux. Cette visite m'a paru plus agréable que toutes les autres. Mais non, il me semble que j'ai eu autant de plaisir chez madame Ponialowski, castellane de Cracovie. C'est une personne assez supérieure; elle parle beaucoup, mais du moins avec chaleur et d'une façon qui intéresse. Nous l'avons trouvée dans une joie extrême : elle venait de revoir son fils après une II. ' 45

longue absence *. On dit que ce fils si cher sera peut-être un jour roi de Pologne. Cette prévision, qui ne se réalisera pas sans doute, me l'a fait regarder plus attentivement. Il ne me plaît pas, je l'avoue franchement, et cependant il est beau et très-recherché , mais il a une sorte de raideur dans les manières , une prétention à la dignité et aux grands airs qui nuisent à toute sa personne. Je ne dois pas oublier dans rénumération de nos visites celle que nous avons faite à madame Rzewuska , palatine de Podoli. Cette visite avait un double intérêt pour moi ; j'étais curieuse de connaître le, prince RzewO^ki, vice-grand-généfal de la couronne, dont mon père m'avait beaucoup parlé. Le vice-grand-général , quoiqu'il appartînt. à une illdstre famille,, a été élevé avec les enfants du peuple; il marchait pieds

* Stanislas-Augusle Ponialowbki dont il a été question au commencement de ce journal, dans une noté.

nus comme ettx et partageait tous leurs plaisirs , plaisirs très-populaires, ce me semble. Celte singulière éducation lui a donné une force et une santé rares. Quoiqu'il ait aujourd'hui cinquante ans, il monte à cheval et il marche mieirx qu'un jeune homme. Selon le vieil usage polonais, il laisse croître sa barbe, ce qui lui donne un air très-grave. On m'a dit qu'il avait composé de fort belles tragédies. Nous nous sommes présentées chez madame Brûhl qui nous a reçues avec une politesse exquise. Son mari, ministre favori du roi,, n'est pas estimé, mais on va chez eux par étiquette , et aussi pour madame Brûhl qui est fort gracieuse. Le même jour nous sommes encore allées chez madame Solthk , castellane de Sandomir ; elle est veuve, maïs jeune encore et fort belle. Son fils Stanislas a neuf ans, c'est un charmant enfant qui a déjà toutes les manières du grand monde. Au

moment où nous sommes entrées, il s'est empressé de in 'avancer un fauteuil en m'adressant un compliment plein de gentillesse. Madame la castellane ajouta que son fils aimait beaucoup les beaux visages et les yeux noirs. L'évêque de Cracovie est oncle de ce jeune enfant; il voudrait le faire élever auprès de lui, mais sa mère ne veut pas s'en séparer. De toutes les personnes que j'ai vues, madame Mosziiiska , veuve du grand trésorier de la couronne , est celle qui me plaît et m'attire le plus Elle m'a témoigné tout d'abord de l'affection et je me suis senti pour elle un penchant extrême. Elle a beaucoup admiré ma figure; partout j'ai entendu des éloges, partout on m'a dit que j'étais belle. Je dois peutêtre une bonne part de la sensation que j'ai produite à ma toilette; j'étais si bien habillée! bien mieux que le jour du mariage de Barbe. J'avais une robe de soie blanche avec des fal-

balas de gaze; j'élais coifiec avec des perles. Si j'avais vu le duc de Courlande , je serais complètement satisfaite. Mais je ne l'ai rencontré dans aucune des maisons où nous sommes ailées. On m'a dit qu'il était si heureux de se retrouver dans sa famille après une si longue absence, qu'il lui consacre tous ses moments ; ce sentiment m'a paru bien naturel; lorsque j'étais à la pension, j'avais des tristesses infinies en pensant à mes parents et un désir de les revoir qui me semblait le plus vif que j'eusse jamais éprouvé. Le carnaval va bientôt commencer; on dit qu'il sera trèsbrillant cette année; il y aura une foule de bals : il est impossible que je ne rencontre pas le duc de Courlande.

Ce 1" jlanTler 1760, niepcredi.

Tous mes vœux sont comblés bien au-delà de mes espérances; j'ai vu le prince royal, je lai vu, je lui ai parlé! N'est-ce pas un rêve? Je vis dans un tourbillon de sensations vives et d'idées sans cesse renaissantes qui ni'élèvent, m'accablent, me transportent, me font peur et me comblent de joie tout à la fois. Je n'oserais confier à personne ce que je vais écrire, ce n'est peut-être qu'une illusion, une fantasmagorie , un prestige! Pourtant, jusqu'ici , j'ai toujours compris l'efTet que je produisais; j'ai su deviner l'intérêt que j'inspirais; j'ai toujours vu juste : me serais-je trompée cette fois? D'ailleurs, pourquoi donc un prince ne me trouverait-il pas belle puis-

que tous les autres hommes disent que je le suis? Mais dans les regards du prince royal il y avait plus que de l'admiration; ses yeux ont une expression significative et pénétrante; leur regard est plus séduisant qu'un regard ordinaire, plus expressif que la parole. Peutêtre tous les princes sont-ils ainsi?

Pour m'en souvenir toute ma vie ou plutôt pour le relire un jour, je vais tracer avec tous' ses détails le récit de cette soirée et tous les moments qui l'ont précédé : hier matin , la princesse Lubomirska me fit appeler chez elle et me dit : « Il y a ce soir, pour le der- »nier jour de l'année, un grand bal costumé, » tous les seigneurs y seront et je pense aussi » le roi et ses fils; je vous ai choisi un cos- «tume, vous serez en fille du soleil. »

Je fus enchantée du choix de ce costume, et je baisai la main de la princesse. Après le diner, toutes les femmes de chambre vinrent

faire ma loiletre; ceries ce n'était pas une toilette ordiraire. Mes cheveux n'étaient pas poudrés et je n'avais pas de paniers; la princesse palatine me dit très-gravement : « Ce «costume n'est pas très-sévère; toute autre » femme serait perdue si elle le portait, mais » j'ai la conviction que vous rachèterez par la » dignité de votre maintien et par la pureté de » vos manières ce qu'il y a de laisser-aller dans «votre habit. » Je n'ai pas oublié celte recommandation; malgré ma vivacité, je sais quand il le faut prendre un air majestueux; aussi ai-je entendu dire au bal : « Quelle est cette reine travestie? » Ah ! j'ai bien compris que j'étais plus belle qu'à l'ordinaire. Mes cheveux, sans poudre, noirs comme de l'ébène , tombaient en boucles sur mon front, sur mon cou et sur mes épaules; ma robe était de gaze blanche toute ronde; elle n'avait pas cette longue queue qui cache les pieds et

gêne los mouveoients; j'avais autour de la taille une ceinture d'or et de pierreries et sur la poitrine un soleil d'or , un voile blanc transparent m'enveloppait toute entière ; je semblais êlre au milieu d'un nuage. Quand Je me regardai ainsi parée dans la glace j'eus peine à me reconnaître. C'était un ravissant coup-d'œil que celte salle de bal éblouissante de lumières, élincelante d'or et de parures ; les femmes, presque toutes costumées, étaient charmantes; je ne savais à laquelle donner la préférence. Nous étions depuis quelques moments à la fête, lorsqu'on vint nous dire que le duc de Couriande venait d'entrer dans la salle; je le cherchai des yeux, et je le vis entouré d'une brillante jeunesse; son costume était à peu près le même que celui des seigneurs de sa cour, et cependant je le reconnus entre tous. Sa taille élevée est pleine de noblesse , son air est digne et affable , ses

beaux yeux bleus et son sourire charmant, font oublier tout ce qui l'entoure; là où il est on ne peut plus voir que lui. Je l'ai regardé jusqu'au moment où ses yeux ont rencontré les miens; alors j'ai évité son regard, mais je l'ai rencontré toujours. Quel a été mon trouble quand j'ai compris qu'il demandait au prince palatin Lubomirski qui j'étais. Son visage a exprimé une joie visible en entendant la réponse du prince; il s'est bientôt approché delà princesse Lubomirska,iira saluée avec une grâce qui n'appartient qu'à lui, et, après l'échange des premiers compliments la princesse m'a présentée à lui en lui disant que j'étais sa nièce. Je ne sais pas comment je l'ai salué, sans doute bien autrement que mon maître de danse me l'avait appris j'étais si agitée, je le suis encore à tel point, que je ne puis me rappeler les paroles que le prince m'a d'abord adressées; l'impression est

moins fugitive que la parole. Quelle soirée ! Le prince a ouvert le bal avec la princesse palatine, et il a dansé la seconde polonaise avec moi; alors il a pu me parler; et moi, si timide, si troublée, si émue d'abord, je lui ai répondu avec une assurance dont je ne me serais jamais crue capable. Il m'a demandé des nouvelles de mon père et de ma mère; il m'a parlé de madame la starosline et des fêles de son mariage. J'ai été toute surprise de le voir si bien au courant de ce qui regarde ma famille, mais je me suis rappelé que Rochanowski, fils du caslellan, était son favori. Quelle âme honnête que ce Kochanowski ! JNon-seulementil a digéré l'oie baignée dans la sauce noire, mais il a dit encore mille choses aimables sur nous. Le prince a presque toujours dansé avec moi; il m'adressait la parole à chaque instant. Je ne puis rendre l'accent inefl'able de tout ce qu'il me disait; chez lui

l'expression est aussi féconde que la pensée. Les mots dont il se sert signifient davantage, savent peindre et colorer les sentiments b\en mieux que ceux dont je pourrais me servir. Je garde le souvenir de tout ce qu'il me dit, mais je craindrais de l'affaiblir en l'écrivant. Lorsqu'à minuit on tira un coup de canon pour annoncer la fin de l'année et le commencement de l'autre, le prince me dit : « Ja- »mais je n'oublierai les heures que je viens » de passer, ce n'est pas une nouvelle année que »je commence, c'est une nouvelle vie; «puis, montrant le soleil d'or que je portais, il ajouta : « Le soleil, c'est voire regard , source de «lumière et qui allume un feu pur dans les » cœurs. » Voilà une des mille choses qu'il m'a dites, qu'il m'a prodiguées ; il me parlait toujours français , et j'aurais bien de la peine sous l'impression qui me domine à traduire sa conversation en polonais. Tout ce que j'ai

lu dans mademoiselle de Sciidéry et dans madame de La Fayctle est fade, coaiparé à ce que me disait le prince royal. Mais peutêtre ce n'était là que de la simple courtoisie. Grand Dieu ! si ce langage était une feinte, un de ces aimables mensonges du monde, un langage de cour dont on se sert auprès de toutes les femmes, ou bien encore si je devais ces compliments seulement à mon costume qui me faisait paraître belle! Je suis en proie à des incertitudes désolantes ; je n'ose me confier à personne; je n'ose pas demander : i^r^-l-il réellement préféiée?

Ma f tmille est loin de moi , et la princesse palatine ne m'inspire aucun abandon, je la redoute comme un juge fiuid, sévère et indifférent. Le prince palatin est bon, mais peut-on avouer à un homme les faiblesses d'un cœur de fcnjme? .le suis donc abandonnée à moimême sans expérience et sans conseils. Hier

j'étais encore à la pension étudiant comme une petite fille; aujourd'hui me voilà jetée dans un monde inconnu y jouant un rôle que toutes les femmes ambitionnent. Il me semble que je rêve ou que j'ai perdu la raison. Dans dix jours, Barbe arrivera; elle sera mon bon ange; elle me guidera et me protégera; elle est si sensée, elle a tant de jugement. Je lui ouvrirai mon âme avec bonheur; elle ne m'inspire pas d'effroi, elle sera compatissante, elle est belle et heureuse , et j'ai toujours remarqué que cela rendait les femmes meilleures. Il y a neuf mois que je n'ai vu cette chère sœur; mais je juge d'après ses lettres qu'elle est chaque jour plus aimée de son mari et plus satisfai'e de son sort. Reverrai-je le prince royal, me reconnaîtra-t-il avec mon costume ordinaire, me retrouvera-t-il belle encore?

Le 3 janvier 1760.

Mes désirs et mon impatience n'ont pas été trompés ; j'ai revu deux fois le prince royal. Il m'a reconnue; que j'étais enfant de douter de son souvenir! pourquoi le croire plus oublieux que moi? sous quel habit ne le reconnaîtrai-je pas? Le jour de l'an, comme j'étais en train d'écrire mon journal, le prince palatin est entré dans ma chambre et m'a dit : « Vous avez, Fanchette, surpassé l'autre soir » mon attente ; en tous points vous avez été «parfaite, votre toilette et plus encore vos » manières ont charmé tout le monde; vous • avez plu généralement, et vous avez été «même remarquée par des personnes d'un »ran^ auguste. Je viens de la cour, où j'ai

• présenté avec les sénateurs et les ministres

• mes hommages à Sa Majesté. Son Altesse «Royale le prince de Courlande m'a pris à f part et m'a dit qu'il n'avait jamais rien vu

• qui vous fût comparable. Sans l'étiquette de »la cour, a-l-il ajouté, qui m'oblige de passer » le premier jour de l'an auprès de mon père, »je serais allé en personne offrir mes félicita- » lions à mademoiselle Françoise Krasinska. » En entendant ces paroles du prince palatin, j'ai cru que l'émotion allait faire éclater mon cœur. Le prince, par bonté, a feint de ne pas remarquer mon trouble; il est parti , et je suis resiée seule avec ma joie, mon délire et toute l'exaltation de mes pensées. Je ne m'étais donc pas abusée, le prince royal veut venir chez moi! et M. le palatin me l'a dit : il ne trouve rien qui me soit comparable! Cette phrase se re])rodiiil dans mon souvenir comme une mélodie enchanteresse. On est venu

m'annoncer que le dîner était servi. J'ai été d'une gaîlé folle, la princesse m'a grondée. Après le dîner, nous avons été faire des visites,-mais sans trouver personne, tout le monde était en course pour des souhaits de bonne année; on se rencontrait dans les rues et on se disait : J'allais chez vous, ou je viens de chez vous; les voitures se croisaient, se heurtaient ou s'arrêtaient quand on parvenait à se reconnaître au milieu de cette cohue ; alors on se remettait réciproquement des cartes de visite ; quand la nuit vint , les heiduques allumèrent les lanternes de chaque carrosse, et les coureurs marchèrent devant avec les flambeaux. Toutes ces lumières , toutes ces livrées et tout ce mouvement de voitures formaient un coup-d'œil ravissant ; on ne saurait rien imaginer de plus animé. 11 y a eu quelques légers accidents ; mais , grâce au

ciel , il ne nous est rien arrivé. Il était tard II. 16

<|uand nous sommes rentrés , j'étais fatiguée, je me suis bien vite endormie , mais mon sommeil n'a pas amené le repos; je rêvais, je pensais, je voyais l'avenir Quel chon d'idées, que de faiblesse et de force dans la tête d'une femme!

Le lendemain , à midi précis , après avoir fait ma toilette pour toute la journée, je me suis rendue au salon où était déjà la princesse; je commençais à broder, lorsqu'un chambreur accourut tout effaré en criant à haute voix : Son Altesse Royale Monseigneur le duc de Courlande. La princesse se leva précipitamment pour aller au-devant du prince dans l'antichambre; je pensai à me retirer, mais la curiosité et un sentiment secret l'emportèrent sur la peur ; je restai. 11 entra, il s'approcha aussitôt de mon métier et me demanda des nouvelles de ma santé. xMalgré mon trouble, je répondis avec assez de présenced'esprit. Il s'as-

sit près de moi et parut s'occuper de mon ouvrage. J'avais une si ferme volonté de paraître calme que je parvins à enfiler de la grosse soie dans des aiguilles bien fines, et pourtant Dieu sait si je tremblais ! Le prince royal a loué mon adresse, il a trouvé l'occasion de me dire des choses flatteuses et bonnes, quoiqu'il parlât plus souvent à la princesse qu'à moi; sa visite a duré une demiheure. Oh! j'ai la certitude à présent que mon costume ne m'a pas changée à ses yei^x. Il m'a dit en partant qu'il espérait me voir le soir au bal de l'ambassadeur de France, le marquis d'Argenson; j'y suis allée. Les noces de Barbe n'étaient rien à comparer aux fêtes que je vois aujourd'hui ; il y avait bien autant de luxe et de magnificence, mais non cette grâce exquise et cette courtoisie chevaleresque que l'on trouve ici. La province a beau faire , elle est toujours la parodie de la capi-

lalp. A Varsovie , tout le inonde se ressemble, tout le monde est également poli , également aimable; il n'y est pas permis d'être ennuyeiisement sincère; on se sert de compliments tout faits , qui ne diffèrent que par la manière de les dire, «l'excepte de ce jui^emenl le prince royal : son langage n'a rien de banal, ses politesses ont un air d'inspiration. Au bal du marquis d'Argenson , le prince n'a pu me parler aussi souvent qu'à la fête précédente; je n'étais plus la fille du soin/, et l'étiquelte est plus rigide à un bal paré qp.'à un bal costumé ; puis je remarquais que toutes les femmes cherchaient à entendre ce que me disait le prince, cela m'a fort déplu ; celle curiosité m'a paru bien déplacée dans des personnes d'un haut rang. La princesse palatine est d'une humeur charmante , parce que le prince n'a dansé qu'avec elle à la soirée d'iuer. c*esl-à-dire qu'elle est la seule dame

âgée à qui il ait fait cet honneur. Le prince palatin est plus aimable que jamais, il ne me fait aucune question et ne me donne aucun conseil. J'attends avec la plus vive impatience l'arrivée de ma sœur. Que de choses j'ai à lui dire. 11 n'y a qu'une semaine que j'ai quitté la pension, et il me semble qu'il y a des siècles, une foule d'événements et d'impressions divers ont donné à quelques jours l'étendue de toute une vie. Ces émotions nouvelles ont transformé ma nature , mes rêves de jeune fille ont été surpassés et sont devenus des réalités sérieuses.

5 jauTier, diiuauche.

Le croirait-on jamais! pendant toute la journée d'hier, je n'ai pensé ni aux bals, ni aux fêtes, pas même au princo royal, j'ai été exclusivement occupée de ma sœur : elle est

arrivée plus lot que nous ne l'attendions; mais eu arrivant elle est tombée malade ; la princesse, aussitôt prévenue, est accourue et a passé la journée auprès d'elle. Je voulais absolument l'accompagner, mais on ne me l'a point permis. Je suis restée jusqu'à minuit dans d'horribles inquiétudes; j'ai envoyé à trois églises pour y faire dire des messes. Enfin la princesse est revenue à une heure du matin, elle m'a dit que Barbe se portait bien et qu'elle avait mis au monde une fille. Ce matin, j'ai supplié presqu'à genoux la princesse de me permettre d'aller voir ma sœur; mais elle m'a répondu que cela ne se pouvait pas , qu'il n'était point convenable qu'une jeune personne allât rendre visite à une femme en couches. Il n'y avait rien a répliquer ; j'attendrai donc. M. le staroste est venu nous voir un moment; il est au comble de la joie ; on dit que la petite fUle est charmante, pote*

lée, rose et blanche; on l'appellera Angélique, pour être agréable à ma mère, qui porte ce nom. Oh! combien je désire voir cette chère enfant! jusqu'ici j'ai l'honneur d'élre tante sans en avoir le plaisir. Le prince royal a envoyé pour féliciter la princesse sur la naissance de la petite fille, et en même temps il a bien voulu faire demander de mes nouvelles.

S jauTier, mercredi.

Ma sœur va tous les jours de mieux en mieux, pourtant elle ne quitte pas encore son lit. Je n'avais vu qu'une seule fois le prince royal cette semaine, il avait accompagné le roi à la chasse ; mais hier il nous a dédommagés , sa visite a duré plus d'une heure. Mon

Dieu! qu'il doit être bon! comme il aime tendreuuuil, son père! en nous parlant de sa mère, il était tout attendrie 11 paraît être trèsaltaché aux Polonais. Autant que je puis en juger, je crois qu'on ne trouverait pas d'âme plus énergique et plus noble. Tout ce que j'ai entendu dire de lui, tout ce que j'ai raconté dans mon journal est exactement vrai. Il est encore au-dessus des louanges qu'on lui donne : on ne peut décrire ni le son de sa voix, ni son sourire , ni ce regard qui oxprime tant de hautes pensées; je no suis pas étonnée de la prédilection que l'impératrice a pour lui. Il a su se rendre cher au peuple conrlandais ; il plaît sitôt qu'on le voit, et qt.Tind on le revoit on l'iiinie. Je crois que si le roi venait à mourir, les Polonais le proclameraient son successeur. Ehbien! ceprince, l'objet de tant d'amour, m'a distinguée! je lui plais, je ne puis plus en douter : quelques pa-

rôles qui lui sont échappées ont confirmé Téloquence de ses yeux — mais oui, c'est bien sûr, puisque le prince palatin me l'a dit. Qn dirait que la princessie prend un malin plaisir à gâler ma joie, elle m'a dit nonchalamment à table que plusieurs femmes avaient déjà plu au prince royal et que la dernière qu'il voyait élait toujours la plus belle. Mais, suis-je entant de oie tourmenter ! ai-je pu m'imaginer que j'étais la seule personne belle qui fiU au monde? La slarosline Wessel, l'écuyère tranchante Potocka et la princesse Sapieha sont ïncn plus belles que moi; elles savent ce que je ne sais pas, ajouter des grâces à leur beauté ; moi, je suis sans art. Mais le prince royal me dit que c'est mon plus grand charme. Pourtant il me semble que mes joues sont pâles à côté de l'éclat des joues de ces dames, leur teint est rose, toujours rose, le mien varie selon uies émotions. Madame Po-

toka était surtout ravissante au bal de l'ambassadeur de France; le prince royal a dansé deux fois avec elle ; il était impossible de ne pas la remarquer. Mais que puis-je regretter, toute mon ambition était de le voir, d'être distinguée par lui un instant; mes souhaits ont été exaucés et je désire et je veux plus encore Le cœur a donc des facultés infinies pour désirer toujours.

10 iauvier, diuiauche.

Oh ! maintenant je dois me trouver complètement heureuse! jeudi passé au bal du prince Czartoriski, palatin de la Russie-Rouge, le prince royal n'a dansé qu'avec moi. La veille il était venu nous faire visite, et hier il nous a envoyé son aide-de-camp pour nous

invitera assister à l'opéra italien la Sémiramide qu'on devait représenter à la cour. Durant tout le spectacle , le prince ne s'est occupé que de moi. J'ai été présentée au roi qui m'a témoigné beaucoup de bonté ; il m'a demandé des nouvelles de ma famille et particulièrement de ma mère. M. le staroste est veim nous annoncer que le prince royal voulait être le parrain de sa fille et qu'il me choisissait pour marraine; c'est sa volonté expresse. Quoi, je tiendrai cet enfant sur les fonts baptismaux avec le prince ! me voilà au même rang que lui. Que la volonté de Dieu s'accomplisse ! La cérémonie se fera solennellement dans l'église cathédrale de Saint -Jean. D'autres baptêmes devaient avoir lieu ce jourlà , mais ils seront différés par respect pour le prince. La haute société de Varsovie assistera à la cérémonie, tout le monde va en parler, et assurément le Courrier -Polonais ne

— nii -

manquera pas d'en rendre compte. Que diront madame Slrumle et toutes les demoiselles de la pension ? Que diront mes parents et toute la cour de Maieszow? que dira le petit Malhias ? C'est pour le coup qu'il va croire à la vérilé de ses prophéties. Oh ! ce cher Mathias , que de fois il me revient en pensée 1 C'est lui qui est res])onsable de tous mes tourments, de toutes mes inquiétudes; sans lui ma raison ne m'aurait pas abandonnée, sans lui de folles espérances ne seraient pas entrées dans mon cœur. A peine ai-je eu le temps de me réjouir de la cérémonie qui se prépare ; la princesse m'a dit que le mariage était défendu aux personnes liées par un baptême; j'ai frémi à ces mots! Mon Dieu! que se passe-t-il donc en moi? j'éprouve mille combats et mes propres réllexions me font peur; je passe tour-à-lour de la tristesse à la joie; de délicieuses espérances viennent me

soiirîrc, puis je me sens accablée par des pressentiments douloureux; je suis agitée, craintive, je veux renoncer au monde et tout m'y attire. Enfin, je vais revoir ma sœur, ce sera lin heureux instant; les vraies consolations se trouvent dans les affections douces et calmantes. Après la cérémonie nous irons chez ma sœur; elle se lève déjà et se porte à merveille, mais elle ne peut encore sortir de ses appartements.

15 janvier, niercredi.

La cérémonie du baptême s'est faite hier; jai revu ma sœur ; qu'elle est charmante 1 oie est dcvoir.ie plus blanche , sa taille est pi os mince el clk» est toujours d'une bonté augéiique. Ah! c'est qu'elle est heureuse comme

une reine! Le prince royal voulait absolument qu'on donnât mon nom à la petite fille, mais Barbe s'y est opposée, elle dit que nous devons la préférence au nom de ma mère, mais le prince a voulu qu'on lui promît que la seconde fille de Barbe s'appellerait Françoise. Ma petite filleule est gentille, mais rouge comme une écrevisse. Elle a poussé des cris tout le temps qu'a duré le baptême. On dit que c'est de bon augure et qu'elle vivra. Dieu le veuille, car je l'aime déjà de tout mon cœur. J'ai été toute embarrassée pendant la cérémonie, je ne savais comment présenter l'enfant à l'égiise , mes mains tremblaient, le prince royal m'a aidée avec bonté, i| est vraiment excellent. J'élais aussi étonnée que ravie de me trouver à côté de lui, en face de l'autel et en présence d'une si nombreuse assemblée. Quel honneur de voir mon nom écrit sur un grnnd livre à côté du sien; mais sans doute

les prophéties du petit Mathias se borneront là. Chacun me félicite de l'honneur que m'a fait le prince royal, et lui est encore plus aimable pour moi depuis le baptême; il a plus de laisser-aller dans les manières, il ne m'appelle que ma belle commère , et quand il parle de la petite fille il dit : notre Angélique. Il m'a fait de magnifiques cadeaux ainsi qu'à ma sœur; il a été d'une générosité toute royale pour les pauvres et pour les gens de madame la starostine. Il a promis à M. le staroste sa protection auprès du roi pour lui faire obtenir la caslellanie de Radom. Hélas! moi je ne puis rien pour ma famille; j'ai brodé une robe pour Angélique, cela m'a coûté beaucoup de temps et de travail; le prince royal m'a dit qu'il la trouvait du meilleur goût. Plus tard Je broderai un bonnet pour cette chère petite. Mais j'oublie une nouvelle de la plus grande importance. Le prince Jérôme Radziwill ,

porte-enseigne de la Lilhuanie, prépare une grande chasse pour fêler le roi et le prince royal. Il veut surpasser tout ce qui a été fait en ce genre jusqu'à ce jour ; il dépense des sommes énormes. Il a fait venir du fond de la Lilhuanie toule espèce de gibier pour en peupler son parc. La chasse doit commencer demain; le temps la favorise, il gèle forl^ les traîneaux glisseront sur la neige on ne peut mieux. Le prince royal désire que j'assiste à celte fête. Il conduira lui-même le traîneau dans lequel seront placées les quatre beaulés de Varsovie ; il faut bien que je dise que je suis une des quatre beautés à la mode aujour^ d'hui; nous aurons toules des coslumes semblables qui ne dilî'éreront que par la couleur; j'ai choisi l'amaranlhe. madame Potocka le bleu , madame Sapieha le vert et mademoiselle AVessel le bronze. Nos robes de velours faites de même auront des garnitures de four-

rures en marlre zibeline. Nos bonnets seront de la même étoffe. Je regrelte que Barbe ne puisse pas assister à celte fêle , mais elle a son Angélique, et c'est un bonheur qui vaut mieux que tous les autres.

17 jauTiei*. vendredi.

.l'ai été élevée dans un château 'qui avait une cour brillante , j'ai vu les fêtes i*oyales de la cour de Vnr-^ovie, mais rien n'est comparable à la chasse du prince Radziwill.Nous partîmes à neuf heures du matin ; quelle innombrable quantité de chevaux et de traîneaux! le nôtre était le plus riche , il suivait immédiatement celui du roi. Le prince royal avait un habit de chasse en velours vert. Je

ne sais si c'est son costume qui le rendait n. 17

éblouissant ou si c'est lui qui relevait l'éclat de son costume; ce qui est certain, c'est que je ne l'avais jamais vu si beau. Nous nous dirigeâmes d'abord bien au-delà de l'église de Sainle-Croix, puis nous descendîmes rapidement la côte sur laquelle la ville de Varsovie est bâtie. Au milieu d'une plaine, près de Szulecetd'Uiazdow (leLazienki d'aujourd'hui) s'élend le parc duprinceB.adziwilletdans ce lieu admirable par sa position s'élève un pavillon en fer dont toutes les façades à jour sont hérissées de fers aigus pour repousser l'attaque des bêtes sauvages. Tous les meubles du pavillon sont en velours vert. Le roi et le prince royal se sont placés dans celle enceinle, tandis que toule la cour se rangeait sur un amphithéâtre construit au dehors. Les collines de droite et de gauche étaient couvertes d'une foule de curieux. A une certaine dislance du pavillon, des allées bordées d'arbres se dessi-

naienten rayon^ Dès que nous fûmes arrivés et que chacun fut placé selon son rang, les cors de chasse se firent entendre. Les chasseurs du prince Radziwill lâchèrent huit élans, trois ours, vingt-cinq loups, vingt-trois sangliers ; les chiens dressés, lançaient la bêle vers le pavillon du roi. Les cris des chasseurs, les hurlements des animaux étaient étourdissants. Le roi tua de sa main trois sangliers ; le prince royal tua une vingtaine de pièces; il voulut ensuite lutter à la massue contre un ours, ce qui est la preuve d'une adresse et d'une force prodigieuse. La peau de cet ours, trophée de la chasse du prince, me servira de tapis La chasse s'est prolongée jusqu'à quatre heures du soir; on a servi des viandes, des gâteaux et des boissons chaudes. J'ai compté jusqu'à quatre-vingt-quatre gardes-forestiers appartenant au prince Radziwill , ils étaient tous vêtus d'un riche costume. Des vers écrits

en latin et en polonais ont été distribués à la société. La fête a été ravissante. Le prince Radziwill avait voulu célébrer ainsi l'anniversaire du couro!inement du roi; ce soii, à la même occasion, il y aura un grand bal chez le maréchal Biélinski; j'v suis invitée.

10 JanvieiN dimanche.

Lv. bal était splendide, le prince royal a été d'une gaîlé charmante; il portait une plaque montée en diamants que le roi lui avait donnée. Le souper élait merveilleux, exquis, et le maigre obligé du vendredi n'a pas nui au luxe et à l'abondance ; il y avait une innombrable quantité de mets et pas une parcelle de viande. J'ai tellement dansé que j'ai encore aujourd'hui les pieds tout endoloris; mais je

me repcns d'avoir parlé de mon mal car on m'oblige à garder la chambre pendant dix jours pour me reposer. La princesse palatine s'inquiète de ma santé, elle craint qu'elle ne soit altérée par les bals et les veilles ; en effet il me semble que mes couleurs sont moins vives qu'autrefois. Nous avons reçu des lettres de Mileszow, ma mère a bien voulu m*écrire elle même. Elle me recommande de soigner ma santé et m'exhorte par-dessus tout à me conduire avec prudence, à me tenir en garde contre les flatteries. Elle me dit : « JNe » sois pas vaine , n'aie pas de i'orgueil des «louanges qu'on te donnera; c'est moins ta «beauté qu'une fantaisie qui l'attire les préfé- » renées du monde. Si la raison s'endort à ces » murmures trompeurs le bonheur de toute la 9 vie est en péril et souvent du vol de ses illu- «sions on retombe sur la terre. » J'espère que les craintes de ma bonne mère ne se réalise-

ront pas ; si j'ai de trop ambitieux désirs, je saurai les cacher au fond de mon cœur. La lettre de ma mère m'arrache des larmes, je la porte sur moi, je la relis souvent. Dieu a permis que les paroles des parents pénétrassent jusqu'au cœur des enfants. Heureuse la jeune fille qui n'a pas quitté la maison maternelle; malgré tous mes succès je regrette plus d'une fois le château de Maleszow.

9tt janvier 1760, mercredi.

Enfin ma quarantaine e^^t finie; mais ce qui me désole c'est qu'il y a eu quatre bals pendant ma réclusion. Je regrette surtout un bal coslumé où je devais figurer dans un quadrille écossais avec les trois beautés célèbres. Mademoiselle MalachoAvska fille du palatin

m'a remplacée, et je suis restée dans la solitude malgré les instantes prières du prince royal ; quand la princesse a dit non il nVst pas possible de la fléchir. J'avoue que cette privation m'a causé du chagrin, mais j'ai dû le cacher; à mon âge il faut être raisonnable ; au reste le prince royal m'a dédommagée ; il est venu me voir souvent et il m'a dit qu'il appréciait ma résignation et la force de mon caractère. Depuis le baptême la distance qui sépare le prince royal, le sucesseur au trône, de la starostine Françoise Krasinska semble disparaître ; le prince royal désire que je le traite en égal, quelle précieuse et ineffable bonté ! Les heures qu'il me donne passent le plus agréablement du monde ; il nous parle de ses voyages à Saint-Pétersbourg, à Yienne,en Gourlande,et malgré la société qui nous entoure il trouve le searet de m'adresser des paroles qui ne sont comprises que par

moi. Lo prince royal connaît et juge toutes les intrigues qui minenl noire malheureuse république, uiais par respect pour son père il n'ose dire ce qu'il pense. 0 mon Dieu ! que ne peut-il devenir roi ! La princesse, qui cherche avec empressement un mauvais côté aux meilleures choses, dit que les polilesses du prince ont pour but de se'faire un parti, et qu'une fois maître de la couronne il nous oubliera et nous dédaignera. Je ne le crois pas, je repousse ce soupçon comme une injustice : La princesse voudrait voir Lubomirski sur le trône mais je doute fort que cela arrive jamais.

Il y aura ce soir réunion chez les sœurs chanoinesses j'y suis invitée ; ia supétieure, mademoiselle KomoroAvska,est une personne infiniment respectable. Madame Zamoyska, née Zahorowska , est la fondatrice de cette communauté instituée sur le ujodèle de celle

de Rcuiiremotil en Lorraine. Cette maison sert d'asile aux jeunes personnes qui ne veulent pas ou qui ne peuvent pas se mârîer ; elles y vivent dans la retraite, mais reçoivent cependant des visites. Madame Zomoyska avait acheté le Marie-Ville dans la rue des sénateurs pour y établir la communauté des charioinesses. Elles n'y sont qu'au nombre de douze de la plus haute noblesse, mais on y admet aussi huit demoiselles appartenant à la petite noblesse ; tout jusqu'au bedeau doit êlrç d'origine noble dans cette communauté d'élite. Nous touchons enfin aux derniers jours du carnaval.

16 février, uicvcrcdi des ccude'es.

On se lasse des plaisirs, on sent le bei^oia du repos après tant d'émotions vives el élour-

dissahles. Je suis presque heureuse que le carnaval soit fini. Pendant trois semaines j'ai vécu en dehors de moi ; la parure, les bals, les vi«sites m'absorbaient. Il faut avoir connu ce genre de vie pour savoir tout ce qu'il renferme d'accablement et de tristesse. On a envié mes succès, mon bonheur et moi j'aspirais à la solitude, Je désirais jouir de mes pensées et de mes réflexions. Barbe semble avoir deviné ce que je souffre, je la vois souvent et les paroles qui lui échappent m'expliquent ses craintes ; elle prévoit pour moi une destinée qui n'est point en harmonie avec mes besoins , mes goûts, mes facultés ; elle me voudrait un avenir comme celui que son cœur et sa raison lui ont fait ; elle comprend la vie, elle me fait entrevoir un autre bonheur .. Je commence à réfléchir sérieusement. Que l'écuyère tranchante Potocka était belle à ce bal costumé d'hier ! Ses habits de sultane lui allaient à ra-

vir, sa beauté éclipsait celle de toutes les femmes ; chacun l'admirait, c'était à qui danserait avec elle ; moi je n'ai pu danser qu'une seule polonaise, mon mal aux pieds s'est réveillé et ne m'a pas permis de quitter ma place; j'ai dû refuser les invitations du prince royal et de plusieurs seigneurs. Grâce au ciel le carnaval est fini.

19 février^ samedi.

Je vais partir pour Sulgostow, au moment où j'y pensais le moins ; mais avant je tracerai quelques lignes à la haie. Barbe et M. le slaroste sont venus hier pour nous faire leurs adieux. Ce malin le prince palatin est entré dans la chambre et m'a dit que mon beaufrère et ma sœur me demandaient avec ins-

tance de les accompagner. Il est probable at-il ajouté que votre père et votre mère vous rejoindront bientôt. « Je m'abandonne toujours avec confiance à la volonté et aux conseils du palatin, je n'ai donc pas résisté dans cette circonstance; je vais partir. La princesse approuve fort ma résolution. Je pars puisqu'on le veut et le prince royal ne le sait pas, et je ne puis n.éme recommander à personne de lui annoncer mon départ ; il l'apprendra comme une de ces mille nouvelles du monde. Si je l'osais, je chargerais la princesse de lui faire mes adieux, de lui parler de mes regret? ; mais jamais je n'aurai le courage de me confier à elle, et d'ailleurs le prince s'affligera-t-il de mon absence? Me donncra-lil seulement une pensée, un souvenir? 11 y a tant de belles femmes à Varsovie! Madame Potocka ne part pas... mais on m'appelle, il faut que je hâte mes préparatifs.

15 mai*«, diuianehe.

Depuis deux jours je suis de retour à Yarsovîh; je ne sais comment j'y avais oublié mon journal , et je n'ai pas eu la consolation de pouvoir me rendre compte dp. mes pensées durant mon absence. Je suis restée trois semaines à Sulgostow ; ce temps, je le dis à ma honte, m'a duré comme un supplice; il est vrai t[ue je n'ai pas vu mon père et ma mère. Ils n'arriveront chez ma sœur que dans quatre jours et le prince palatin qui est venu me chercher a désiré que je retournasse de sui le à Varsovie. iNous avons franchi la dislance en douze heures; les ciu-vaux nous alUindaient à chaque relai, nous n'avons pas perdu une seule minute. Le lendemain de mon arrivée le prince

royal est venu nous faire visite ; il m*a paru changé, triste et souffrant ; il m'a laissé comprendre que mon départ l'avait beaucoup affecté ; il m'a dit avec une sorte d'amertume qu'on devait quelques égards à un ami... im ami ! ce mot du cœur lui est échappé. Oh ! combien j'ai de remords de ce voyage! et pourtant j'y ai été contrainte. Le prince palatin soutient que tout s'est passé pour le mieux. J'avoue que je ne comprends pas la nécessité de me faire souffrir et d'affliger le prince royal ; mais j'ai résolu d'obéir aveuglément au palatin ; je le crois destiné à jouer un grand rôle dans tous les événements de ma vie. La princesse m'a reçue avec bonté. J'ai brodé pendant mon absence un coussin avec le nom de Jésus-Christ pour l'église cathédrale ; j'ai trouvé chez Barbe tout ce qui était nécessaire à mon iravnil et je l'ai fait avec tant de zèle que j'ai pu l'achever avant mon

départ. Je travaillais avec ferveur pour accomplir un vœu secret. Dieu seul connaît ce vœu, Dieu seul pourra l'exaucer. On a célébré en grande pompe à Sulgostow l'anniversaire du mariage de Barbe. Quel changement s'est opéré dans mon cœur depuis un an! Avant le mariage de Barbe, j'étais toujours gaie, toujours heureuse, c'est-à-dire toujours calme, je jouissais de mon insoucieuse liberté, ma" vie était un ciel sans nuages; je n'avais pas de ces moments de bonheur qui sont une souffrance, et de ces peines qui sont pleines de charme.

19 niar». jcndi.

Hier le prince royal a été aussi aimable, aussi empressé que dans les premiers jours où

il m'a connue. Il était venu le matin passer une heure avec nous, il ne pouvait rester davantage, devant accompagner le roi à une chasse dans la forêt de Kapinos; mais le soir il est revenu au moment où nous l'attendions le moins ; il est revenu sans bruit, sans escorte, avec une sorte de mystère, et un oubli de l'étiquette qui ont encore ajouté au charme de sa présence. La chasse a été heureuse; il s'y est passé un assez singulier événement. La forêt deKapinos touche aux forêts de Zoborow; le propriétairedeZoborowest un gentilhomme d'ancienne maison qui recevait splendidement le roi toutes les fois qu'il passait sur j^es terres; pour reconnaître l'empressement du gentilhomme, le roi lui avait promis une starcstie en y mettant touleiois pour condition qu'il aurait auparavant tué un ours sur ses terres. Plusieurs ours furent lues et la slaroslie ne venait pas ; le pauvre gentilhomme tou-

jours espérant et toujours désespéré , décida à la dernière chasse d'assommer un ours, puis le. traînant aux pieds du roi il lui dit: Sire, tirsus est, privileginm non est. Le roi rit beaucoup de cette saillie, et lui promit solennellement une starostie. Le prince royal est resté deux heures avec nous ; maintenant il est plus libre de son temps il peut quitter quelquefois le roi parce que ses deux frères Albert et Clément sont à Varsovie. Le ()riiice royal Clément est dit-on très-bon et plein de piété; il a une vocation prononcée pour l'état ecclésiastiqucj et on pense qu'il entrera dans les ordres. C'est de la part du roi une preuve de grande sagesse que de vouloir consacrer à Dieu un de ses fils; mais heureusement son choix n'est point tombé sur le prince Charles.

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