IV. — La lettre à Edgar Ney
Louis-Napoléon avait fait entrer dans son ministère du 2 juin des hommes distingués pour la plupart ; mais hommes de partis, ils obéissaient aux passions de leurs partis et ces partis étaient différents : il en résultait que le ministère était flottant et divisé, qu'il lui était impossible d’avoir ou de suivre une politique. C’est ce que voulait Louis- Napoléon. Il entendait avoir seul une politique, une politique personnelle, 1l le montra en écrivant à son aide de camp, Edgar Ney, alors en mission à Rome, une lettre définissant la nature de l'occupation romaine : cette letire qui parut pendant la prorogation de l’Assemblée souleva une émolion considérable. Cet acte n’était pas évidemment de ceux que peut se permettre le chef du pouvoir exécutif dans un gouvernement parlementaire.
A la rentrée, un débat fut ouvert dans l’Assemblée, à l’occasion d’une demande de crédits supplémentaires pour couvrir les frais de l’expédition. M. Thiers qui fit le rapport sur cette demande ne craignit pas de parler de la nécessité de reviser la
Constitution pour établir une sorte de monarchie parlementaire. La lettre du Président à Edgar Ney fut l'objet de longs commentaires ; elle apparaissait évidemment comme la manifestation d’un pouvoir personnel très déterminé et dont il y avait lieu de craindre des éclats plus considérables. Les républicains attaquaient le Président ; la majorité répondait en attaquant la Constitution de 1848. Le Président viole la Constitution, disaient les républicains ; c’est que cette Constitution semble faite pour être violée, répondait la majorité. Et les deux partis avaient sans doute raison. La majorité avait tort seulement lorsqu'elle rendait responsable de ces écarts la forme républicaine du gouvernement ; elle avait raison de dire que dans la monarchie constitutionnelle et parlementaire, le chef du pouvoir exéculif ne se permettrait pas de pareils actes de pouvoir personnel ; elle avait, dans son sens, la longue expérience de la monarchie de Juillet, et aussi, quoique peut-être à un moindre tre, de la Restauration. Mais on ne peut lui faire un reproche de n'avoir pas vu alors cette forme de gouvernement qui devait être fondée en France une vingtaine d'années plus tard et qui devait allier aux avantages de paix, d'ordre et de calme de la monarchie constitutionnelle, la forme et l'esprit républicain.