LES RÉCIFS DE SAINT-MANDRY
nératioDS , nous donnent une idée fidèle des mœurs et des croyances superstitieuses de nos pères. Grâce à cette espèce de mythologie du moyen-âge, tout s'anime aux veux de l'observateur ; les objets les plus insignifiants deviennent pour lui des monuments historiques.
Pendant un séjour que je fis à Marseille, chaque jour j'allais dans une yolle légère admirer en mer le coucher du soleil , qui dorait de ses chauds rayons les rivages riants et fertiles de la Méditerranée. Le patron qui me conduisait habituellement était un Marseillais appelé Joseph; il savait par cœur toutes les histoires merveilleuses de l'antique Provence; lorsqu'une brise rafraîchissante enflait la voile de son canot et rendait inutile le secours des avirons, je me plaisais à Tentendre raconter ses voyages lointains ou chanter dans son patois naïf les ballades du pays.
Un soir , nous avions pousse notre course plus loin que de coutume, nous nous trouvâmes en face d'une petite baie dont les bords étaient parsemés d'oliviers, d'orangers et de lauriers en fleurs , qui laissaient parvenir jusqu'à moi des émanations balsamiques et semblaient m'inviter à venir goûter un doux sommeil sous leurs délicieux ombrages. Séduit par la beauté du
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site, je ne pus résister à la tentation, et j'ordonnai à Joseph de carguer la voile et de gouverner vers la baie. II interrompit sa chanson et me regarda fixement. Je répétai mon ordre. « Non, par Saint-Féréol, s'écria-t-il enfin, je n'irai pas! Cet endroit est maudit du ciel, et malheur au patron qui, après le coucher du soleil, irait v chercher un abri protecteur contre le souffle du mistral. — Pourquoi donc cette frayeur ? — Je vous le répète , cet endroit est dangereux ; voyez à l'entrée du goKe ces roches noires qui paraissent à fleur d'eau; ce sont les récifs de Saint-Mandry... Mais je vous parle d'une histoire que vous ignorez ; si vous voulez que nous gagnions le large sans essayer d'aller plus avant, je vous la conterai. J'acceptai le traité , et Joseph , après avoir viré de bord , commença en ces termes :
« S'il faut en croire les anciens du pays , ce )) rivage qui vous a tant charmé ne fut pas tou- )) jours aussi désert qu'aujourd'hui. Autrefois, » dit-on , il était habité par des pécheurs ; alors » l'entrée de la baie n'était pas obstruée comme )) à présent par une chaîne de rochers , et l'on ») pouvait y pénétrer sans danger. Citait un abri )) sûr et commode pour les embarcations.
)) Parmi tous les pêcheurs de cette paisible
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» bourgade , Gandolphe était le plus jeune et le » niieux fait. Il venait de s'unir à la belle Marthe, » qui l'avait choisi entre vingt soupirants. Leur » ménage était cite comme le plus uni et le » mieux assorti qu'il y eût à dix lieues à la » ronde..
» Or , à cette époque, il y avait dans les en- » virons un ermite qui jouissait d'une haute ré- » putation de sainteté. On disait même qu'il » possédait le don des miracles j aussi venait-on » de très-loin pour le consulter; ses paroles » étaient regardées comme des oracles.
)) Deux ans s'étaient écoulés depuis le mariage » de Gandolphe , lorsque son unique enfant » tomba dangereusement malade ; après avoir » en vain employé tous les remèdes, Marthe ré- » solut d'aller consulter l'ermite de Saint-Man- » iWw Elle y alla en effet, mais, au lieu descon- » seils et des consolations qu'elle en attendait^ » la pauvre mère n'entendit que des paroles qui » la firent rougir de honte et d'indignation. » Épris de ses charmes , l'ermite , qui n'était » qu'un hypocrite adroit , ne craignit pas de lui )) avouer la passion criminelle dont il brûlait )) pour elle , et de lui tenir des propos outra- » géants pour sa vertu. Marthe lui témoigna tout » le mépris qu'il lui inspirait et s'éloigna le cœur