‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 2)Chapitre 28 sur 31 · LES RÉCIFS DE SAINT-MANDRY · texte numérisé non relu

LES RÉCIFS DE SAINT-MANDRY

)> navré; mais, craignant d'exciter la colère de >) son épouxj elle lui fit un mystère de cette enn trevue.

» A quelque temps de là, on célébra un joyeux » roumevage (i) dans une bastide voisine. Tous n les habitants du hameau y coururent parés de » leurs habits de fête; Marthe seule resta chez )) elle pour soigner son enfant et attendre son )) époux qui était allé à la pêche dés le matin, et )) qui ne devait revenir que le soir. Assise à son » rouet , elle jetait de temps en temps des re- )> gards impatients à la fenêtre. Toul-à-coup on )) frappe à la porte ; Marthe s'élance avec enij) pressement, mais au lieu de Gandolphe, quelle » est sa surprise et sa frayeur en apercevant l'er- )) mite de Saint-Mandry. «Vous m'avez traité bien » durement l'autre jour, belle Marthe, lui dit-il )) en entrant , mais je ne me décourage pas si » facilement ; peut-être la réflexion vous aura-t- » elle fait changer d'idée. J'ai su que vous étiez )) seule, et j'accours pour savoir vos dernières inn tentions.

» Stupéfaite de tant d'audace, Marthe ne trou- )) vait pas une parole capable d'exprimer son in- » dignation. L'odieux hypocrite , profitant de

(1) Fête provençale.

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)) son trouble , employa toutes les subtilités de )) son esprit infernal pour séduire l'épouse de » Gandolplie ; mais ce fut en vain. Marthe fut » inébranlable et continua à le repousser avec » horreur. Changeant alors de langage , l'ermite )) oublia sa passion , et, n'écoutant plus que sa » fureur : « Eh bien ! femme insensée, s'écria-t-il, » puisque tu persistes dans ton obstination , ap- )) prends à connaître celui que tu dédaignes! )) Anathême sur cet époux que tu me préfères !

)) ana thème sur toi et sur ton enfant! » En

» même temps , il s'élança vers le berceau du

)) jeune enfant , et à peine l'eut-il touché que

)) Tinnocente créature poussa un faible cri et

)) expira sur-le-champ. Puis, sortant de la chau-

)) mière , il prit une poignée de sable et la jeta

» dans la mer en proférant tout bas des paroles

» mystérieuses. Aussitôt l'onde s'agita, les va-

)j gués s'enflèrent en bouillonnant, et soudain

» l'entrée de la baie se trouva fermée par une

» chaîne de rochers qui s'éleva du fond de la

» mer... Et le soir, lorsque Gandolphe revint

)) plein de confiance , sa barque fut brisée contre

» les nouveaux récils, et lui-même, englouti par

■)) les vagues, ne fut rendu à la terre que lorsque

» son corps ne fut plus qu'un cadavre inanimé.

)) Réduite au désespoir par tant d'affreux mal-

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» heurs , la pauvre Marthe chercha la fin de ses » souffrances dans les ondes perfides qui lui )> avaient ravi son époux... Quant à l'ermite, il » ne tarda pas à subir le châtiment de ses cri- )) mes. Convaincu de sortilèges, il fut arrêté et » condamné à expirer dans les flammes sur la )) place publique de Marseille.

» Depuis ce temps, chacun a déserté peu à peu » ces rives malheureuses rendues désormais ina- » bordables. Et maintenant encore , pas un pê- » cheur ne voudrait s'aventurer, après le soleil » couché , dans ces parages dangereux , car on » assure que les ombres de Gandolphe et de )) Marthe y reviennent chaque soir, et que l'er- )) mite 5 sous la forme d'une flamme bleuâtre , » attire au milieu des écueils les matelots assez » téméraires pour se fier à ce fanal imposteur. »

Comme Joseph achevait son récit , nous rentrions dans le port de Marseille; je le quittai , et je courus m'enfermer chez moi pour écrire de suite l'histoire des récifs de Saint-Mandrv.

C'était à la fin d'une superbe journée d'août 1594 j le soleil ne lançait plus que des rayons obliques sur les riantes clairières du petit bois de Barret (i); les plantes, ranimées par une brise fraîche et vivifiante , relevaient leurs tiges inclinées vers le sol ; et les oiseaux , prêts à se livrer au sommeil j s'agitaient sous leurs verts lambris,

(1) Le bois dfi Barret, situé à très-peu de distance de Bordeaux, sur la route de Bayonne , servit souvent de repaire à des brigands qui désolaient la contrée. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une promenade fort agréable.

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en saluant d'un bruyant et dernier concert le coucher de l'astre du jour.

A cette époque de troubles et de guerres intestines , il était rare qu'on osât s'aventurer hors des villes, et si quelque affaire vous y forçait, ce n'était que bien armé ou même avec une escorte, tant était grande la crainte des bandouliers et des hommes d'armes en déroute qui infestaient les campagnes en employant leurs loisirs à détrousser et rançonner les voyageurs.

Ce jour là, pourtant, à l'heure où les ouvriers quittent le travail, deux hommes étaient partis de Bordeaux, et s'étaient acheminés vers le bois de Barret. Quoiqu'ils ne portassent ni cotte d'armes, ni cuirasse , ni buffleterie, ni dague, ni rien de ce qui constituait alors l'accoutrement militaire , le tromblon à canon de cuivre , à col évasé dont chacun d'eux était muni , indiquait assez que leur excursion avait un tout autre but qu'une simple promenade.

Il y avait déjà quelque temps qu'ils étaient cachés dans un taillis qui bordait la route , vers laquelle ils jetaient souvent des regards impatients, lorsque l'un d'eux rompit enfin le silence : — « Rien encore, s'écria-t-il avec un jurement énergique , et voilà huit heures qui sonnent h Saint-André. Conçois-tu quelque chose à ce re-

tardj Bertrand? — Tiens, Maurice^ répondit l'autre qui paraissait nnioin s déterminé, si tu m'en crois , nous abandonnerons la place ; aussi bien tu t'es trompé de jour , et notre expédition est manquée. — Manquéc, dis-tu ? Non pas, je suis sur de mon fait. Ne sommes-nous pas à la miaoût, et u'est-ce pas toujours à cette époque que le prieur de Saint-Dominique va recueillir ses dîmes? Le vieux chrétien est riche et la proie sera belle.

— Porter la main sur un homme d'église , reprit Bertrand , c'est un crime horrible !... — Bah! nous gagnerons les indulgences au prochain

jubilé D'ailleurs, ne s'engraissent-ils pas à

nos dépens ces gens d'église ? Et celui-ci a-t-il eu pitié de toi quand tu fus cité à l'official pour avoir tué des lapins sur les plaisirs de sa seigneurie ? — C'est vrai , mon dos attesterait encore le prix que me coûtèrent ces maudits lapins; mais aussi le prieur a plus d'une fois secouru mon père... mon pauvre père que ma mauvaise conduite a réduit à l'aumône ; ce matin encore il est parti pour aller mendier sa vie dans les villages environnants ; il doit revenir par cette route... S'il voyait le métier que je fais^ il mourrait de douleur !... — Toujours des scrupules , interrompit Maurice; pauvre sot! Ta probité

t'empéchera-t-elle de mourir de faim? Te fera-telle épouser la mie Gertrude, la fille du messler Raimbaud?... ' — Gertrude! Pourquoi as-tu prononcé ce nom? Oui, il le faut... que mon sort s'accomplisse donc ! — Silence^ reprit Maurice en mettant l'oreille contre terre... j'ai entendu du bruit .. Vive Dieu! nous n'aurons rien perdu

pour attendre Allons! du courage, voici la

fortune qui nous arrive. »

En effet , comme il achevait ces mots , un nuage de poussière s'éleva à l'horizon , et, en se dissipant peu à peu, laissa voir le coche du prieur de Saint-Dominique qui s'avançait au trot pesant de quatre mules vigoureuses. De l'autre côté de la route , cheminait péniblement un vieillard à barbe blanche couvert de haillons et chargé d'une besace ; mais la voiture le masquait entièrement. En ce moment , elle atteignit la lisière du bois; Maurice poussa du coude son compagnon. — (( Voici l'instant, dit-il à voix basse en ravivant la mèche de son espingole , à moi le postillon ! Toi , vise au valet de pied; après, l'affaire sera facile Attention!... feu!... Et il

exécuta lui-même son commandement ; mais l'amorce seule s'enflamma et son Iromblon ne partit point. Bertrand essuya la sueur glacée qui découlait de son front et lâcha aussi son coup

en détournant la tête. La balle de fer siffla avec violence , et un sourd gémissement vint retentir à leur oreille. Maurice s'élança sur la route et Bertrand le suivit machinalement; mais le coche Ju prieur était déjà bien loin, et le coup de feu, en effrayant les mules, n'avait fait que presser leur allure. — « Malédiction ! s'écria IMauricc ,

nous les avons manques! Qui donc as-lu

IVappé?... j'avais cru entendre » Au même

instant il aperçut, à quelques pas de lui, un vieillard étendu sur la terre et baigné dans son sang. — (c Tiens, continua-t-il froidement, voilà ton gibier... Tu as fait là une belle expédition! » Mais Bertrand ne l'entendait plus ;

d'un coup d'œil il avait reconnu le vieillard; il se précipita sur ce cadavre inanimé, en poussant (ies cris d'horreur... Le malheureux avait tué son père!

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