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CHAPITRE III

CONTIDEKCES.

Madame de Bracciano attendait monsieur de Surville dans un très-élégant boudoir blanc et or ( il y avait alors des boudoirs ) rempli de fleurs et meublé avec toute la lourde somptuosité de l'époque.

Jeanne de Souvry , duchesse de Bracciano , avait vingt ans environ. Elle n'était pas d'une beauté régulière , mais de grands yeux bruns frangés de longs cils noirs , une pâleur rosée , une bouche gracieuse qu'effleurait presque toujours un sourire doux et mélancolique, de beaux cheveux châtains négligemment noués à la Paméla, lui donnaient un charme inexprimable.

Elle semblait rêveuse et triste.

Un exemplaire de Werther en allemand était à demi ouvert auprès d'elle : ses deux mains croisées sur ses genoux , elle agitait machinalement du bout de son joli pied les crépines massives d'un fauteuil de bois doré.

Un valet de chambre annonça M. de Surville.

Jeanne et Raoul restèrent seuls.

— Quel brusque départ! dit madame de Bracciano à M. de Surville, en le regardant avec intérêt ; vous allez à Vienne?

— Oui, ma chère cousine... je suis désolé de partir... et pour plus d'une raison.

Après un assez long silence, Raoul reprit d'un air ému :

— Je voudrais vous parler avec une entière franchise... J'ai quelque chose de grave à vous dire ; je suis votre an«, votre parent, et pourtant je crains que mes paroles ne vous blessent; ne croyant pas mon départ si soudain , voulant prendre quelques renseignements encore avant de vous faire part de mes soupçons... j'avais jusqu'ici retardé cet entrelien.

— De quels soupçons? dit madame de Bracciano étonnée.

— Écoutez-moi, dit Raoul d'un ton de cordialité affectueuse, vous savez, n'est-ce pas, combien je vous ai aimée?.. Malheureusement vous aviez de moi une si mauvaise opinion, que mes soins ont été repoussés.

— Une mauvaise opinion de vous ! Non , Raoul, non 5 seulement j'avais entendu parler de

votre légèreté, de votre inconstance, quoique vous n'ayez jamais eu, dit-on , et je le crois fermement , à vous reprocher envers une femme aucun mauvais procédé, aucune perfidie.

— Si mon inconstance était mon seul défaut, pourquoi n'avoir pas essayé de me rendre fidèle ? Gela vous était si facile !

— Oh ! c'était une trop grande tache à entreprendre , mon cher cousin ; vous étiez et vous êtes beaucoup trop à la mode , beaucoup trop recherché, et, si cela se peut dire... beaucoup trop heureux.

Madame de Bracciano ayait prononcé ces mots avec un accent singulier ; Raoul la regarda fixement ; elle baissa les yeux, et reprit après quelques moments de silence : — Et puis vous avez sur l'amour des idées qui ne seront jamais les miennes ; vous ne voyez qu'une distraction cJiarmante, qu'un plaisir éphémère, où je verrais, i! me semble, le destin de toute ma vie; aussi je n'ai jamais fait la coquette avec vous; je vous ai dit : Soyons bons amis, et ne parlons plus d'un sentiment qui ne peut exister entre nous. Vous m'avez comprise , Raoul ; vous êtes toujours resté mon ami , et je le sais, le meilleur de mes amis, ajouta madame de Bracciano, en tendant sa main au colonel.

Celui-ci la baisa avec une respectueuse tendresse, et dit, après quelques moments d'un silence presque embarrassé :

— Je pars ce soir, et pour bien long-temps peut-être. Promettez-moi qu'en faveur de cette sincère, de cette vive amitié à laquelle vous croyez , vous m'entendrez sans mal interpréter mes paroles. Ce que j'ai à vous dire est tellement étrange , que je n'en aurais pas le courage si votre bonheur, si votre avenir, peut- être, ne me semblaient pas menacés.

— Expliquez-vous, Raoul? Vous m'effrayez presque.

— Écoutez-moi donc... et encore une fois, si ce que je vous dis vous blesse, si je vous semble céder à des sentiments indignes de moi... rappelez-vous que je suis un honnête homme , et incapable d'une action méchante ou honteuse...

— Mais, en vérité, Raoul, je ne sais que penser. Qu'avez-vous à m'apprcndre? Pourquoi cet air grave? Pourquoi surtout ces doutes? Ne sais-je pas, mon Dieu, qui vous êtes? qu'il n'y a pas au monde un caractère plus noble, plus généreux que le vôtre?

— Allons... vous me donnez du courage, dit

Raoul, et il reprit : Mariée à seize ans.,, par un dévoùment sublime...

— Raoul ! dit Jeanne avec un accent de reproche.

— Oh ! je suis impitoyable, quand je parle de vos adorables qualités... N'éprouviez-vous pas Ja plus vive répugnance pour le mariage que l'Empereur voulait vous faire faire? Et quand, malgré le noble silence de votre famille, par une frivole indiscrétion, vous avez appris... qu'en faveur de votre union avec le duc de Bracciano , les grands biens de votre tante lui seraient rendus j et que deux de vos vieux parents exilés seraient rappelés... ne vous êtes-vous pas généreusement sacrifiée...

— Raoul... Raoul... Je vous en prie, pas un mot de plus...

— Et pourtant... j*aurais encore tant de choses à dire... mais vous le voulez... je me tais... A votre entrée dans le monde, jeune, charmante, spirituelle, vivant presque toujours séparée d'un mari qui avait deux fois votre âge et que ses importantes fonctions absorbaient entièrement, vous avez été entourée d'hommages; ces hommages ont été vains. ..Élevée par votre tante, madame la princesse de Montlaur, vous aviez tous les charmes de la vertu, sans en avoir le pédan-

tisme. Je vous avais vue toute enfant , pendant un séjour de deux ans que je fis, presqu'enfant moi-même , chez voire tanle. A mon premier retour de l'armée, lorsque je vous revis, belle, et grande dame... parée de tant de séductions, je devins amoureux de vous, amoureux comme

un insensé... mon aveu ne vous toucha pas

rien de plus simple... ni moi, ni personne ne réunissait les qualités qui pouvaient vous plaire. Vous rêviez déjà sans doute l'idéalité qui devait un jour combler vos vœux les plus chers et les plus secrets...

— En vérité... je ne sais... dit madame de Bracciano en rougissant...

— Permettez-moi de continuer , dit Raoul : je ne cessai pas de vous voir ; vous m'intéressiez si vivement que, presque malgré moi, je me mis à vous étudier en silence. Je vous aimais tant, mais d'un sentiment si désintéressé, que je sacrifiai des amours peut-être sérieux à cette observation pour moi si attachante;... bientôt à certaines bizarreries... à certain changement dans vos habitudes, je dirai presque dans votre maintien.... je soupçonnai... je fus certain 'que vous aimiez...

— Raoul, dit sévèrement madame de Bracciano...

— Jeanne, reprit le colonel avec un accent rempli d'émotion , tandis que ses beaux traits exprimaient la plus vive sollicitude , Jeanne, je vous le jure sur l'honneur, si je cherchai à pénétrer votre secret, ce ne fut pas par une curiosité jalouse ou vulgaire, ce fut par un intérêt lovai fraternel... ce fut peut-être par le pressentiment... qu'un jour cette surveillance cachée ne serait pas stérile pour votre bonheur

— INIais enfin me direz-vous?...

— Quelques moments encore... et vous saurez tout , reprit le colonel. Dans le monde où je vous rencontrais presque chaque soir, en vain j'interrogeai vos regards, je ne découvris rien. D'ailleurs , l'attitude nonchalante, ennuyée , la rêverie presque continuelle que vous portiez au milieu de ce brillant tumulte , et dont rien ne pouvait vous distraire, tout me disait que la personne qui vous occupait n'était pas de notre société habituelle. Souvent vous vous plaigniez h moi... de n'avoir pas d'occupations qui vous attachassent j le dessin , la musique ne vous plaisaient plus; vous voulûtes chercher quelques distractions dans l'étude des langues étrangères, vous vous mîtes à apprendre l'allemand... Choisir l'étude de l'allemand... pour se désennuyer, ajouta le colonel en souriant malgré lu

CONFIDENCES. Al

me parut peu naturel ; pourtant je n'attachai pas d'abord une grande signification à cette fantaisie... Ce qui me frappa davantage, ce fut de vous entendre, vous, jusqu'alors élevée dans les principes de votre tante, toute monarchique et toute catholique , embrasser des théories presque républicaines... D'abord, cela me parut un jeu d^esprit propre à faire briller votre imagination , un paradoxe bizarre , amusant à soutenir, pour une femme de votre naissance 5 mais bientôt je vous entendis défendre ces thèses étranges avec tant d'opiniâtreté, quelquefois même, permettez-moi de vous le dire, avec tant d'aigreur , que je fus convaincu que ce n'étaient pas vos idées, mais celles d'un autre... que vous souteniez si ardemment.

— Votre sagacité est vraiment merveilleuse, mon cher cousin , dit madame de Bracciano en rougissant et sans pouvoir cacher un léger dépit. Comment donc, avec des renseignements si positifs , n'avez-vous pas découvert le nom de ce fortuné rival ?

— Je n'ai pas de rival... Jeanne... dit tristement Raoul, en attachant sur Jeanne un regard rempli du plus affectueux intérêt. Depuis longtemps j'ai renoncé à toute prétention sur votre cœur..^i Herman Forster était mon rival, il y

aurait de ma part peu de générosité peut-être à vous dire les choses fâcheuses que je dois vous dire sur cet homme..,

En entendant prononcer le nom d'IIerman Forster, les joues de madame de Bracciano devinrent pourpres, elle resta un moment stupéfaite; puis, cédant malgré elle à un sentiment de colère, de voir son secret surpris, et d'entendre parler ainsi de l'homme qu'elle aimait, elle s'écria, l'œil brillant d'indignation :

— Voilà bien les hommes! la jalousie, l'envie dénaturent les caractères les plus généreux!! Si l'on dédaigne leurs hommages... ils vous épient bassement... pour surprendre une confidence , ou pour bâtir je ne sais quel roman ridicule, à l'aide des rapprochements les plus insignifiants... Allez... vous êtes la dernière personne que j'aurais cru capable d'une telle lâcheté ! Vous... vous ! ! oublier assez ce que vous êtes , pour calomnier un malheureux enfant... proscrit... abandonné...

— Pourrai-je douter maintenant de votre amour, en vous entendant défendre si vivement cet étranger ?

— Eh ! pourquoi ne le défendrais-je pas ? vous l'attaquez bien ! Apres tout pourquoi donc rougirais-je d'un sentiment aussi pur qu'il est pro-

fond et dévoué ? De quel droit venez-vous épier ma conduite, pénétrer mes secrets? Comment encore une fois, vous que je croyais noble et loyal, osez'vous jouer un tel rôle ?

— Le seul rôle que je tienne à jouer auprès de vous, Jeanne, dit le colonel, d'une voix émue et touchante, est celui de votre ami ; il m'impose des devoirs. Maintenant la glace est brisée , je continuerai jusqu'au bout, j'ai la conscience de ce que je suis, de ce que je fais. Peu m'importent votre haine, vos mépris à cette heure

Vous serez plus juste un jour, mais aujourd'hui vous m'entendrez... Herman Forster est employé comme secrétaire par votre mari; compromis malgré sa grande jeunesse dans une des sociétés secrètes d'Allemagne , il s'est réfugié en France... Le hasard l'a fait accueillir chez vous... Noble et généreuse à l'excès, son infortune peut-être noblement soufferte devait éveiller toutes vos sympathies... Cet étranger est beau, son air est candide, ses paroles expriment les sentiments les plus purs... et pourtant je ne sais quel secret pressentiment... me dit que cet homme est dangereux... qu'il vous sera fatal..,

— Un secret pressentiment, s'écria madame de Bracciano avec une amère ironie ! et c'est

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sans autre preuve qu'un vague soupçon , que vous, dans la position la brillante qu'un homme de votre âge puisse rêver... vous venez calomnier un orphelin... qui n'a d'autres ressources que celles qu'il trouve ici ? C'est sur des riens que vous basez une accusation aussi odieuse ?

— Eh ! ce sont aussi des riens , de vagues soupçons qui m'ont découvert votre amour. ]Me suis-je trompé ? Je vous dis que cet homme a dans le regard quelque chose de morne , de glacé que je ne puis définir... Sombre et taciturne... il n'a ni l'entraînement, ni la gaîté de son âge...

— Étranger, proscrit, seul au monde... il faut qu'il soit joyeux, n'est-ce pas ?

— Eh! vive Dieu... vous l'aimez! Et lorsqu'à dix-huit ans l'amour d'une femme comme vous ne fait pas oubUer tous les chagrins... c'est qu'on a autre chose que cet amour dans l'âme

— Et qui vous dit, monsieur, qu'il sait l'intérêt qu'il m'inspire ?

— Ce ne serait pas modestie ; ce serait de l'ingratitude à lui de ne s'en être pas aperçu.... Mais non^ il le sait, et cette dissimulation même

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m'effraie, je vous le répète^ Jeanne. Il est des impressions qu'on ne peut expliquer et dont pourtant la réaction est toute puissante. Eh bien ! oui, l'influence de cet homme, influence dont vous ne vous rendez peut-être pas compte,

m'épouvante pour vous Je sais combien

votre esprit est ardent et généreux. Vous m'avez dit cent fois, et je vous crois, que si vous aimiez vous n'hésiteriez pas un moment à sacrifier votre position, fût-elle mille fois plus élevée encore. Vous connaissant ainsi, je tremble pour vous, parce que l'homme que vous aimez n'est pas digne des immenses sacrifices que vous serez capable de lui faire... Ne me regardez pas avec colère, .Jeanne... Je n'ai aucun intérêt à vous parler ainsi... Je pars ce soir pour bien long-temps... pour toujours peut-être ; car la guerre peut

recommencer et la vie du soldat a ses hasards

Me croyez-vous assez misérable pour mentir ou pour trouver une odieuse jouissance à vous laisser un soupçon au cœur ? Vous le savez, Jeanne, je le dis sans orgueil, mais avec convielion, je suis avant tout homme d'honneur, vous n'en avez jamais douté... Eh bien! sur l'honneur, je vous jure qu'il n'y a en moi ni envie, ni jalousie^ ni dépit, l'influence que cet homme a sur vous me fait trembler pour votre ave-

nir.... Je ne puis vous dire autre chose, et il faut que ce sentiment soit bien puissant, pour m'avoir fait surmonter toutes mes répugnances à vous parler ainsi —

— Mais c'est à devenir folie! Qu'avez-

vous à lui reprocher? qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit? Des doutes aussi persistants que les vôtres

ont une cause au moins! un rien les a fait

naître je le veux, mais enfin ce rien existe...

Tel imperceptible que soit le point de départ de vos effrayants soupçons, où est-il ?

— Que vous dirai-je... ce sont de ces nuances qui échappent souvent à l'analyse et qui laissent pourtant une impression ineffaçable. Tenez... par exemple, il v a peu de jours, nous étions ici dans ce boudoir, vous , Herman et moi. Vous étiez rêveuse, triste ; vous veniez de me donner une lettre que vous aviez reçue d'un de nos amis d'Espagne, je la lisais. .. lorsque par hasard je jetai les yeux sur Herman. De ma vie, je n'oublierai le regard fixe qu'il attachait sur vous, le sourire sardonique presque cruel , qui donna tout-à-coup à sa figure un caractère d'indéfinissable méchanceté... Je fus si frappé, que je ne pus retenir un mouvement. Herman Forster tourna vivement la tête vers moi ; voyant que je l'examinais , il fronça les sourcils et rougit

comme s'il eût été impatient de se voir deviné. Sans doute, cette scène semble insignifiante ; pourtant elle m'a laissé sous le coup d'une sorte de terreur.

Après quelques moments de silence, madame de Bracciano dit au colonel avec douceur :

— Écoutez-moi, Raoul, vous êtes le meilleur, le plus noble des hommes ; pardonnez-moi le mouvement de dépit involontaire que j'ai ressenti ; je vous crois incapable de calomnier qui que ce soit, mais je me crois aussi entraînée par trop d'affinité^ par trop de sympathie, vers ce qui est grand et généreux, pour m'intéresser à un cœur perfide et méchant... Les sentiments vulgaires sont si loin de votre cœur... que vous ne pouvez les comprendre et même vous les avouer, lorsqu'ils vous surprennent à votre insu. Ce que vous croyez un pressentiment de votre intérêt pour moi... n'est peut-être qu'un mouvement involontaire de jalousie contre un homme que vous enviez ians doute , quoique son bonheur soit bien triste. Croyez-moi... votre amitié s'inquiète et s'alarme h tort : je vous le jure, je ne connais pas une âme plus pure, un caractère plus élevé que celui de ce pauvre étranger. . . Je ne sais pas ce que l'avenir me réserve, mais, quoi qu'il arrive , quelque chose me dit

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que ma confiance en lui ne sera jamais trompée—

M. de Surville allait répondre à madame de Bracciano , lorsque la princesse de Montlaur entra.

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