‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 10 sur 39 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'entrevue.

Quoique la toilette d'Adoë fiit de la plus extrême simplicité, elle faisait encore valoir la beauté de la jeune créole.

Elle accueillit les civilités et les remercîments du planteur d'un air froid et digne, qui cachait à peine l'antipathie qu'il lui inspirait.

La figure d'Oultok avait un caractère sinistre ; mais, par un contraste étrange, cet homme savait^ lorsqu'il le voulait, donner à sa voix et h ses paroles l'expression la plus douce et la plus insinuante.

Son langage était flatteur^ ses expressions recherchées, fleuries ; sa conversation intéressante et remplie d'anecdotes curieuses.

Son érudition , qu'il savait mettre h la portée de tous , était grande et complète ; cet homme, souvent las d'inventer des cruautés et des excès de toutes sortes, cherchait dans l'étude lè moyen de charmer le profond isolement au milieu duquel il vivait parmi ses esclaves.

Mais au lieu d'adoucir le détestable naturel du colon, l'étude avait doublé son orgueil. Fier de son savoir, il voyait une si grande distance entre son intelligence et celle des malheureux qui l'entouraient, que son mépris pour les souffrances augmentait encore.

Oultok voulait tout tenter pour plaire à Adoë. Elle lui inspirait un amour impétueux dont la violence était encore doublée par les obstacles. La créole ne lui avait jamais caché ses ressentiments défavorables.

Le colon parut contrarié de la présence de Mami-Za et de Jaguarelte, qui allèrent prendre leur place accoutumée sur des tabourets près d'une petite table.

Pour n'être entendu que d'Adoë, Oultok avait toujours parlé hollandais.

— Il y a bien long-temps, mademoiselle, ditil, que je désire avoir l'honneur de vous présenter mes respects. Laissez-moi vous dire combien je suis heureux de l'occasion qui m'offre ce bonheur si désiré.

— L'hospitalité envers tous les étrangers est un devoir, monsieur; jamais la maison de mon père ne sera fermée à celui qui viendra me demander un abri, répondit froidement Adoë.

— Je ne puis me formaliser d'être assimilé à

^oi^^ les étrangers, dit Ouhok en souriant et en appuyant sur le mot tous, puisque je dois à cette communion le bonheur d'être admis chez la plus belle créole de Surinam. Quand la foule se compose de rois, peut-on se plaindre d'y être confondu?

Adoë répondit à cette galanterie forcée par un signe de tête presque imperceptible et dit à Jaguarette : Petite , vois si le souper est bientôt servi. Puis la créole resta muette.

. . .Oultok cacha son dépit, et reprit avec la plus parfaite aisance :

— Mais savez-vous, mademoiselle , qu'il faut vous admirer de vivre ainsi seule au milieu de ces déserts. Je ne parle pas de l'ennui que vous pouvez ressentir, car j'ai toujours cru que les roses jouissaient les premières de leur parfum... Mais je parle du courage qu'il vous faut pour affronter les périls qui, dans ces temps de troubles, menacent toutes les habitations.

— J'ai appris de mon père à ne rien craindre, monsieur.

— Tant pis, mademoiselle... Permettez-moi de vous le dire, je voudrais que vous fussiez la plus peureuse des jeunes filles. Vous auriez alors besoin d'un bras pour vous secourir, et

peut-être me choisiriez-yous pour votre défenseur.

— Quelque résolue qu'elle soit, monsieur, une femme a toujours besoin d'un appui...

— Et vous me permettrez d'être votre chevalier! s'écria vivement le colon, en interrompant Adoë.

— Je vous remercie, monsieur, j'ai un défenseur naturel... C'est l'honnête homme en qui mon père avait placé toute sa confiance et qui mérite toute la mienne.

— Il s'agit sans doute de quelque haut dignitaire de la colonie , dit Oultok en feignant d'ignorer ce qu'il savait parfaitement.

— La personne qui mérite et qui a toute ma confiance, c'est mon tuteur... c'est... monsieur, dit Adoë en montrant Bel-Cossim qui entrait à ce moment,

— Ah!... dit le colon en jetant un regard dé^ daigncux sur le commandeur. Je suis alors fâché, mademoiselle, de n'avoir pas su plus tôt les qualités de monsieur; le nom du collier eût été une sauve-garde pour le chien, comme dit le proverbe

espagnol!

Sans relever cette grossière allusion, Bel-Cossim se contenta d'échanger un regard avec la jeune lille.

Un nègre ouvrit les deux battants d'une porte qui communiquait avec la salle à manger, et le colon offrit sa main à Adoë qui ne put la refuser.

La table était servie avec autant d'abondance que de recherche. La vaisselle était d'argent antique et massive, de grandes cai^afes de cristal remplies de vins de France plongeaient dans des seaux de porcelaine pleins de glace. Sur la table un peu plus longue que large, on voyait quatre couverts; l'un d'eux occupait la place d'honneur, il ne ressemblait pas aux autres. A côté de l'assiette était une grande coupe d'argent ciselé, d'un assez beau travail ; sa richesse contrastait singulièrement avec la simplicité d'un couteau et d'une fourchette de fer à manche de corne, placés auprès.

Vovant l'étonnement d'Oultok, Adoë lui dit avec une expression de tristesse imposante : — C'est la place de mon père, monsieur... Et d'un geste, elle montra au colon un siège situé en face d'elle de l'autre côté de la table.

Bel-Gossim s'assit respectueusement au bas bout.

Ces simples paroles d'Adoc — c'est la place de mon père , — firent un singulier effet sur Oultok.

Il regarda la jeune fille d'un air presque égaré

en s'écriant : — La place de votre père , mademoiselle!!

— Mon père est mort lâchement assassiné, dit Adoë d'un ton solennel. Depuis ce jour fatal, à chaque repas son couvert est mis à la place qu'il occupait pendant sa vie. Elle continua avec un douloureux attendrissement : — Ce couvert de fer est celui dont il se servait quand il était pauvre et quand il commença de créer cette habitation avec votre aide... mon ami... dit la jeune fille à Bel-Gossim. Cette riche coupe d'argent^ son trésor le plus précieux, lui a été donnée par les noirs de son habitation comme témoignage de leur reconnaissance Il avait

coutume de dire, en montrant cet humble couvert et celte riche coupe, qu'ils étaient l'emblème du commencement et de la fin de sa fortune. Pauvre père, ajouta la créole, emportée par la puissance des souvenirs, en oubliant son hôte et attachant des regards baignes de larmes sur le siège vide... Pauvre père, il me semble le voir encore, si bon, si vénérable.

— Assez.... assez.... mademoiselle, s'écria Oultok avec agitation ; puis il ajouta d'une voix basse et émue : — Pardon , mademoiselle ; mais les souvenirs me font mal. J'ai connu monsieur votre père ; j'appréciais ses nobles qualités,

et je ne puis en entendre parler sans une émo^ tion cruelle.

Tout entière h ses douloureuses pensées , Adoë trouva naturel qu'elles fussent partagées par son hôte. Elle sut même quelque gré à Oullok de la sensibilité qu'il venait de témoigner.

Bel-Cossim, depuis le commencement de cette scène, avait attaché un œil perçant sur le colon. Plusieurs fois celui-ci fut obligé de baisser la vue sous le rea^ard du commandeur.

Cet incident attrista encore le souper.

Lorsqu'on sortit de table , Adcë salua gravement le colon, et lui dit que Mami-Za le conduirait à sa chambre.

La mulâtresse prit une verrine, marcha devanl^ Oultok, traversa un long couloir, ouvrit la porte de la chambre destinée aux hôtes de Sporterfigdt, posa sa lumière sur un meuble, et demanda à Oultok s'il avait besoin de quelque chose.

— Non.., non... dit-il brusquement.

Mami-Za sortit en lui disant d'un air grave cette formule consacrée dans les habitations hollandaises :

(( Le colon vous donne son lit; que Dieu vous donne un paisible sommeil. »

Puis elle ferma la porte et sortit.

— Un moment ! s'écria Oultok en faisant

un pas vers la porte Cette chambre est

celle de...

Il ne put achever.

La mulâtresse , croyant que le colon l'appelait, reparut et lui demanda ce qu'il désirait.

Celui-ci hésita, dissimula sa première pensée, et reprit :

— Où sont donc mes gens?

— Dans le bâtiment des étrangers, massera.

— Envoyez -les moi... qu'ils viennent me déshabiller, dit le colon.

— La mulâtresse s'inclina et sortit.

Resté seulj Oultok jeta un sombre regard autour de lui^ et dit plusieurs fois avec un accent étouffé.

— Sa chambre! ! ! C'est ici sa chambre!... Ce lit... Il a dormi dans ce lit... et il s'en éloigna avec un mouvement presque convulsif.

S'approchant d'une table chargée de cartons, il vit une montre accrochée à la muraille. Cette montre, comme beaucoup de montres des anciens temps , indiquait les jours , les mois et les heures, il y jeta un coup-d'œil machinal , et s'écria... — Onze septembre^ cinq heures,.. — Puis , tombant dans un fauteuil , un moment il cacha sa te te entre ses mains.

Après quelque temps de réflexion, il s'écria en se parlant à lui-même , presque avec un accent de rage : — Mais je deviens fou ! archifou ! Je ne me reconnais plus ! Pour la seconde fois d'au- ]Ourd*hui, voici que je me trouble, voici que je parle comme un enfant , et il a fallu que celte dédaigneuse fût aussi émue qu'elle l'était pour ne s'être pas aperçue de mon trouble... Il n'en est pas de même de ce Bel-Cossîm... Le misérable m'a plusieurs fois regardé d'un air étrange... Mais il n'importe... Hâtons-nous de retournera l'anse du Paliest avec ma proie... Une fois chez moi, mon caractère reprend toute son énergie... Mais ailleurs^ je suis assailli de lâches terreurs... Mais Tarpoën et Siliba tardent bien à venir! Ce commandeur aurait-il quelque soupçon?... Non, heureusement, les voici, je les entends.

La porte s'ouvrit, et deux mulâtres à l'air sombre entrèrent dans la chambre du planteur.

112 AVE^yTURES D'HERCULE HARDI.

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