‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 11 sur 39 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

TARPOEN ET SILIBA.

Ces deux esclaves, baptisés par le colon de noms si lugubres (i), avaient une physionomie aussi farouche que celle de leur maître.

Junicaux, ils se ressemblaient d'une façon singulière ; ils montraient pour Oullok l'atlachement aveugle et sauvage que les bétes féA)C(^ apprivoisées témoignent quelquefois a iTiomme* qui lésa domptées. Dévoués, intrépides, ils avaient souvent été les instruments passifs des barbaries duplanteur.

Celui-ci ne se déshabilla pas. Avant de dire un mot à ses esclaves, il sortit de sa chambre pour s'assurer que l'entretien qu'il allait avoir avec eux ne serait pas écouté, les cloisons qui divisaient les habitations étaient généralement trèsminces.

Apres un examen attentif, le colon, se croyant

(1) Le Tarpoën et le Siliba sont deux poisons végétaux trcsiublils.

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en sûreté, engaiîea néanmoins conversation h voix basse :

— Où étes-vous logés, demanda-t-il à Tarpoën ?

— Dans un petit bâtiment proche le séchoir du café, Massera, dit l'esclave.

— On vous y enfermera sans doute; mais les fenêtres ?

— Nous y avons pensé. Massera ; elles ne sont pas grillées, s'il le faut avec nos ceintures nous pourrons descendre dans la cour.

— Sitôt que vous serez renfermés , vous descendrez et vous m'attendrez près du pont-levis.

— Oui, Massera.

— Pourvu que l'Ourow-Rourow soit arrivé, dit le colon, en se parlant à soi-même.

— Au coucher du soleil TOurow-Rourow était avec ses fils dans la forêt. Massera.

— Comment le sais-tu?

— Il s'est caché avec un de ses lîls dans les roseaux du Biry-Biry pour tuer au passage le noir chasseur de cette habitation.

— Une des plaques d'argent (i) les plus courageuses de la colonie, reprit l'autre mulàlre,

(1) Allusion à la récompense que Cupidon avait reçue du gouverneur.

Wlx AVENTURES D'HERCULE HARDI.

en faisant^allusion h la distinction dont le courage de Cupidon avait été récompensé.

— Comment sais-tu cela? dit Oultok avec étonnement.

— Par la plaque d'argent elle-même qui, au Iku d'être tué, a blessé un des Indiens, et a peutêtre tué l'autre.

— Le noir vient de raconter cela tout-a-l'heure à la cuisine, ajouta Siliba.

— Ah! les misérables -maladroits^ s^écria le planteur en frappant du pied avec rage ! donner ainsi l'éveil... Ils vont tout perdre... tout perdre... Comment un vieux guerrier comme Ourow-Rourow a-t-il pu commettre une telle imprudence? Tout est manqué, ces gens-ci sont peut-être en défense.

— Je le crois, Massera, dit Tarpocn ; il y a du mouvement dans l'habitation. J'ai vu des noirs portant des armes traverser la cour.

— Malédiction sur l'Indien , répéta le colon , dans un nouvel accès de colère. Une si belle occasion !

— Si tu le veux, Massera, nous pouvons mettre le feu au séchoir, dit Siliba.

— Et dans le turaul te, poignarder Bel-Gossim^

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reprit Tarpoëii. Sans leur commandeur les noirs seront comme des poules sans l'agarmi (i).

— Dès qu'ils verront les flammes, reprit Siliba, les Indiens qui sont maintenant cachés dans les caféyers et qui attendent le signal, seront tout prêts à passer le pont-levis que nous leur abaisserons...

— Je sais déjà où loge la fille de Sporterfîgdt, dit Tarpoën ; quoique fermée en dedans , sa porte s'ouvrira à ma voix... ajouta- t-il d'un air mystérieux. Mon frère et moi nous enlevons la fille pâle pendant l'incendie, demain au lever du soleil elle est à bord du May-Praw qui met à la voile deTanse duPaliest. Si on vient la chercher dans ton habitation , on ne l'y trouvera pas , et on la croira captive des Piannakotaws de l'Ourow-Rourow.

Oultok avait paru réfléchir pendant que ses esclaves lui proposaient cet abominable plan, qui

(1) L'agarmi, sorte de paon-faisan de la grosseur d'un dindon. Si l'on en croit quelques voyageurs et les traditions connues aui colonies, l'agarmi se rend maître de la basse-cour. Le matin il chasse tous les volatiles dehors de la cour, et le soir il oblige les traîneurs à rentrer et à monter sur le perchoir, en les poursuivant à coups de bec, remplissant les fonctions des chiens pour le troupeau. Il est toujours libre de percher sur le toit de la basse-cour , ou sur un arbre voisin.

ij'ailleurs ne différait que peu de celui auquel il s'était d'abord arrêté.

— Et si le feu ne prend pas au séchoir ? et si on l'éteint? et si vous êtes surpris en le menant, misérables? dit brusquement le colon.

— Tu n'es pas responsable du crime de tes esclaves, Massera^ dit Siliba.

— Nous porterons la peine de notre maladresse, reprit Tarpoën.

— Et la torture ne vous fera-t-elle pas parler et tout avouer ? s'écria Oultok d'un air sombre.

Ces mots du planteur attristèrent plus qu'ils n'indignèrent les deux jumeaux. Ils échangèrent un regard douloureux , et Tarpoën dit h son maître, avec une émotion concentrée et d'un ton de reproche :

— Siliba a-t-il dit une parole, a-t-il fait un geste quand, devant toi, je lui ai fait cette brûlure avec un fer rouge pour éprouver son courage?

Et relevant la manche de la veste de son frère^ il mit à nu une profonde cicatrice que celui-ci avait au bras.

— Et Tarpoën a-t-il dit une parole , a-t-il fait un geste lorsque devant toi, et pour éprouver son courage, je lui ai serré les tempes dans un cercle de fer? reprit Siliba.

El écartant l'épaisse chevelure de son frère, il

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fit voir au colon une empreinte circulaire d'un rouge brun qui sillonnait encore le front du mulâtre. Puis il ajouta : Alors aussi, maître, tu craignais que la torture ne nous fît parler, et nous voulions te prouver que tu n'avais rien à redouter de nos révélations si on nous accusait du meurtre de...

— Silence, dit le colon, en jetant à l'esclave un regard terrible.

— Que Massera n'accuse donc plus ses esclaves ! ses reproches les affligent, et ils ne les méritent pas.

— C'est bon. .. c'est bon, drôles; si vous restez muets au milieu des tortures, vous ne faites que votre devoir, dit Oultok, sans paraître touché de la justification de ses esclaves, agissîînt sans doute par calcul, comme les dompteurs de bêtes sauvages qui seraient dévorés à la moindre marque de faiblesse. Allons, dit-il, avec un sourire féroce , faites... incendiez... Celui qui a répandu le sang ne doit pas hésiter à allumer les torches... Mais comment meltrez-vous le feu ici?

— Le séchoir est bâti en bois, dit Siliba.

— Et notre hamac est en coton, dit Tarpoëii.

— Et j'ai apporté des mèches soufrées, reprit Siliba.

— Allez donc ! .. . mais vous me répondez sur

votre tête qu'il n'arrivera aucun mal à la fille pâle, ni à l'Indienne, dit le planteur.

— Sois tranquille, Massera, tes esclaves sauront charmeryes flammes, dit Tarpoën.

— La fille de Sporterfigdt arrivera à l'anse du Paliest aussi fraîche qu'une rose caraïbe sur sa tige, reprit Siliba.

— Allez donc, et que Satan vous soit en aide , dit Oultok.

Les deux mulâtres sortirent.

Le colon verrouilla intérieurement ses portes et se promena dans sa chambre d'un air agité.

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