CHAPITRE XIII
Pendant que Bel-Cossim allait prévenir la jeune maîtresse de Sporterfîgdt de l'arrivée des soldats, Mami-Za conduisit le major Rudchop dans la chambre que ce dernier devait occuper, et où il fut bientôt rejoint par son sergent.
Le major était un homme de cinquante ans environ, trés-grand, très-large d'épaules et d'un embonpoint remarquable. On retrouvait en lui le flegme et la physionomie flamande dans toute leur pureté.
Ses épaisses moustaches d'un blond couleur de lin, ses cheveux de même nuance qu'il portait sans poudre et très-courts, son front étroit , ses petits veux d'un bleu clair, ses joues pleines et colorées; son nez gros, charnu, ça et là bourgeonné ; sa large bouche, dont la lèvre inférieure un peu pendante semblait toujours machinalement chercher le tuyau d'une pipe... tout, dans le major, rappelait le type de buveurs chers k Teniers. Si le costume de cet officier supérieur .
au lieu d'offrir à la vue une régularité guerrière, était presque grotesque , il at lestait du moins une grande entente des moyens de résister aux atteintes de ce climat dangereux et brûlant.
Par-dessus son serre-tête de toile de Hollande, Fritz Rudchop portait un immense chapeau de joncs: une robe de chambre de toile perse hermétiquement fermée au col et aux poignets lui tombait au milieu des cuisses. Ce vêtement à la fois frais et léger était serré sur le large abdomen du major par un ceinturon de buffle garni d*une paire de pistolets et d'un poignard. Ses grandes bottes de peau de tapir, imperméables à l'eau et à l'épreuve de la morsure des serpents, lui montaient presque jusqu'à la ceinture et complétaient son équipement. Enfin, quand le soleil était trop ardent, le major se servait bravement d'un vaste parasol, sinon il portait à la main un grand bâton ferré, semblable à celui dont se servent les montagnards suisses.
Ce n'était pas par faiblesse ou par pusillanimité que le major prenait ces précautions contre l'insalubrité du climat, car il montrait dans le danger la plus froide intrépidité 5 mais il disait qu'un soldat doit entretenir sa santé et conséquemment ses forces avec autant de soin que son armure, se maintenir toujours en état de
faire vaillamment son service , et qu'enfin un major d'infanterie ne recevait pas une solde de quinze florins par mois pour se battre contre le soleil, contre la fièvre et contre les serpents, mais bien pour se battre contre les rebelles et contre les Indiens.
Quoiqu'il n'exposât pas non plus inconsidérément sa vie aux hasards meurtriers de ce climat, le sergent Pipper offrait un contraste frappant avec le major.
Celait un de ces vieux soldats qui ne sont à Taise que dans un uniforme scrupuleusement boutonné et agrafé, et qui y vivent comme un animal a écailles dans sa carapace.
Pipper , âgé de quarante ans , était de taille moyenne ; niaigre, osseux, basané; il portait un habit vert à collet orange, croisé et boutonné sur la poitrine , un col de cuir, une culotte et de grandes guêtres de cuir; ses cheveux gris, aplatis le long de ses tempes , allaient se réunir en une queue, serrée d'un ruban noir, qui lui tombait au milieu du dos.
Avant le combat , le sergent ornait cette longue queue de tout ce qu'il pouvait trouver de rubans, de clinquant et de verroterie, le tout en manière de défi guerrier porté aux Indiens , qui avaient souvent , dans la mêlée, tenté de
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le saisir par cet endroit de sa personne pour \e scalper.
D'un flegme, d'un courage à toute épreuve^ son épée au côté, sa giberne aux reins, sa carabine au dos , sa hallebarde en main , le sergent semblait marcher aussi à son aise au milieu des épaisses forets et des savanes noyées de la Guyane que s'il eut paradé sur la grand'placei d'Amsterdam.
Le major autorisait sa troupe à une certaine désinvolture de costume qui désespérait Pipper, partisan effréné de la discipline et de la régularité militaires. Mais Fritz Rudchop , insensible aux lamentations de son sergent, persévérait dan.^ ses idées , et il faut' dire à sa louange que , si ses soldats n'avaient pas une tournure beaucoup plus martiale que leur major , comme lui ils Tîiontraient dans le danger autant de bravoure que de sang-froid.
Tels étaient les nouveaux hôtes de Sporter- -fîgdt.
Le lecteur connaît déjà quelque peu le sergent et le major par la lettre que celui-ci avait écrite au père d'Hercule Hardi, lettre qui décida de l'embarquement du jeune héros pour la Guyane ^jollandaise.
Ne voulant pas paraître dans son costume de
route devant la maîtresse de Phabitation , qu'il avait quelquefois vue à Surinam, le major, aidé de Pipper, procéda à une toilette plus convenable , et se présenta devant Adoë vêtu d'un frac vert décoré des insignes de son grade.
La figure de la jeune créole était un peu l"atiguée par les émotions de la nuit et aussi par le manque de sommeil ; car, après l'alerte causée par les Indiens , elle avait pensé jusqu'au jour aux prédictions de la mulâtresse à propos de cet Européen aux cheveux blonds, aussi courageux que beau , qui devait traverser les mers, et que le destin lui réservait pour époux.
Le danger même que venait de courir l'habitation faisait plus que jamais sentir à Adoë le besoin d'un défenseur. Quoique très-brave ellemême , elle eut confié avec joie le soin de son salut à ce mystérieux inconnu évoqué par la science cabalistique de ^lami-Za.
Adoë , mise avec autant de goût que de simplicité 5 suivie de Jaguarette , entra donc bientôt dans le salon ; elle y trouva le major qui , en l'attendant, faisait honneur au vin de Madère et aux plantains grillés que lui avait servis Mami-Za.
'^^ — Eh bien ! monsieur le major, dit Adoë, en
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tendant gracieusement la main à Rudchop, nous voici donc encore en guerre ?
Le major baisa respectueusement la main blanche d'Adoë, et dit en se redressant : — C'est à craindre , mademoiselle , Zam-Zam a recommencé à faire des siennes sur ce côté-ci de l'Essequebo ; il a brûlé deux habitations dont il ne reste que la braise... qui n'est pas bonne h grand'chose, sans compter des massacres, mais des massacres qui vous donnent la fantaisie de ne pas laisser à ce gueux-là un pouce de peau sur le corps, ou de lui faire pis encore si on pouvait parvenir à le pincer...
— Ah! quelle horrible guerre... monsieur le major.
— Oui... mademoiselle... c'est sérieux 5 tous nos prisonniers sont scalpés ou mangés. Eh bien ! ça a un bon côté... la discipline y gagne, on ne voit pas un traînard;... craignant d'être happés s'ils restaient en arrière, mes gaillards emboitent furieusement le pas , se marchent sur les talons les uns des autres, et ne s'éloignent pas pour aller à la maraude, je vous en réponds.
— Et Zam-Zam, sait-on oij il est h cette heure ? monsieur le major.
— On le croit dans Touest. M. le gouverneur
voudrait Tempécher de pénétrer au cœur de la colonie. Comme Sporterfigdt est sur la frontière, il pense avec raison qu'en prenant cette position pourpoint central de nos opérations, nous parviendrons, ou à refouler les révoltés dans les montagnes, ou à nous en emparer. Voici , mademoiselle , la lettre du gouverneur ; il vous demande pour mes drôles un abri de deux ou trois jours , pendant lesquels ils vont s'occuper de se bâtir leurs maisons de campagne ici près sur le bord de la Commewyne , avec quatre pieux , six feuilles de latanier et un paquet de ficelle.
— Vous pouvez disposer de Sporlerfigdt tant qu'il vous conviendra , monsieur le major, je donnerai les ordres néccsj-aires pour que nos noirs aident vos soldats dans la construction de leurs cabanes 5 une fois votre camp construit, j'espère bien que vous viendrez loger à Sporterfigdt.
— J'accepterais de grand cœur , mademoiselle, mais dès que le pnsteur n'est plus là, le troupeau s'opar[)ille et les loups en font provende. Quoique mon sergent Pij)per puisse faire Tolfice de chien de berger, il commence à être un peu édcnté. J'aime donc mieux coucher au bercail, du moins tant que je n'aurai pas mon
capitaine pour me remplacer au camp ; il doit rester encore deux ou trois jours à Surinam pour se reposer des fatigues de la traversée ; car, comme dit le proverbe^ d'Amsterdam à Surinam il y a le saut d'une fameuse puce...
— Ce capitaine arrive d'Europe ! s'écria la jeune créole, qui voyait ainsi se réaliser la prédiction de Mami-Za.
— Il arrive d'Europe , mademoiselle , et jamais la Hollande n'a envoyé de Tautre côté de rOcéan un jeune camarade plus intrépide.
— Ce capitaine arrive d'Europe... Il est jeune... il est intrépide, répétait Adoë, qui ne pouvait croire à ce qu'elle entendait. Tout ce qu'avait prédit la mulâtresse se réalisait de point en point.
Aussi émue qu'étonnée , la jeune fille s'écria presque involontairement, et pour vérifier si le signalement de l'inconnu était complet : Ce capitaine est blond^ sans doute ?
— Blond comme votre serviteur, dit le major ; seulement d'un blond plus jeune et plus avantageux. Mais comment diable savez-vous que mon capitaine est blond ? demanda Rudchop, à son tour très- surpris. Moi qui l'ai vu naître, je ne me souviens pas plus de la couleur de ses clie-
veux que de celle de la perruque de notre bourginestre.
— Je vous demandais s'il était blond , sans affirmer qu'il le fut, dit Adoë assez embarrassée. Mais comment avez-vous vu naître le capitaine ?
Eh ! c'est tout simple, mademoiselle. Il est fils d'un de mes vieux amis de La Haye. Quand j'ai quitté la Hollande, il y a dix ans... les crocs lui poussaient, et il ne demandait qu'à mordre, à ce que disait son brave homme de père; aujourd'hui qu'il a toutes ses dents, il paraît que c'est un véritable lion,... un déterminé,... un enragé,... qui, si on l'écoutait, mettrait tout à feu et a sang, à mort et à sac. Ah! si je ne craignais pas de vous ennuyer des prouesses de mon brave Hercule Hardi,... le bien nommé, mademoiselle, je vous en conterais jusqu'à demain!
— Oh! ne craignez pas cela, monsieur le major,... dites!... dites!... s'écria la jeune fille.
Et le major raconta toutes les exagérations, ou plutôt toutes les aberrations du bonhomme Hardi, au sujet du courage d'Hercule, et termina ce magnifique portrait en ces termes :
— Enfin, mademoiselle, il a fallu tous lespéj ils que présentent notre guerre et notre climat, pour décider Hercule à venir en lâter. Pour des
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clmgers ordinaires, ce monsieur-là fait la petite bouche et le dégoûte, à ce que m'écrit son brave homme de père... Aussi vous comprenez , mademoiselle, que pour faire la guerre que nous faisons, c'est une fameuse recrue que celle-là... Sans compter que je suis diablement aise de pouvoir mener au feu le fils do mon meilleur ami.
Adoë et Jaguarette avaient écouté la narration du major avec une attention dévorante ; les deux jeunes filles , plongées dans l'admiration la plus profonde , paraient des plus brillants dehors le héros de tant de traits de courage.
La jeune créole voyait une prédestination évidente dans le hasard qui non-seulement amenait Hercule à Surinam, mais qui l'amenait encore à Sporlerfigdt. A peine eut-elle quitté la table après déjeûner, qu'elle alla se promener sous les berceaux: d'orangers renfermés dans l'enceinte de l'habitation, pour rêver tout à son aise à celui qui avait déjà une influence si singulière sur ses pensées.