CHAPITRE XIX
l'épreuve du serpent.
Le nègre destiné par le sort h subir l'épreuve du serpent avait été, nous l'avons dit, préparé à cette céréinonie propitiatoire par trois jours de jeûne.
Baboùn-Rnify , Znm-Zam et quelques vieux noirs , experts dans la science des augures , devaient seuls assister à ce cruel spectacle.
Les rebelles, assemblés au dehors, attendaient avec une superstitieuse impatience l'arrêt du destin.
La case où devait avoir lieu l'épreuve était circulaire: deux vases d'argile, remplis d'huile de palma-christi , au milieu desquels brûlait une mèche de coton, éclairaient cette lugubre scène.
Le chef nègre et trois vieux nègres étaient assis au bord d'un hamac , suspendu aux solives du toit, à une assez grande distance du soi.
La sorcière plaça sa boîte en face de la porte, à l'autre extrémité de la cabane , puis , avec sa baguette divinatoire, elle traça différents cercles
cabalistiques sur le sol, recouvert d'un sable fin et humide.
Ces cercles, assez éloignés les uns des autres, devaient, selon que le nègre s'y arrêterait ou les 'traverserait pendant sa lutte avec le serpent sacré Wannakoë , servir d'indice à l'Indienne pour baser ses prédictions sur les bonnes ou sur les mauvaises chances de la guerre contre les blancs.
Ces préparatifs terminés , Zam-Zam appela d'une voix haute : Hay-Soy !
La porte de la case s'ouvrit.
Un jeune nègre de vingt ans environ , vêtu d'un caleçon rouge, entra.
Zam-Zam poussa un cri particulier, la porte lut fermée en dehors.
Le noir, victime de cette effrayante épreuve, était dans un état d'agitation violente. Sa poitrine, sur laquelle il tenait ses deux bras croisés, s'élevait et s'abaissait rapidement; un tremblement convulsif agitait ses membres; ses yeux hagards, et si démesurément ouverts qu'un cercle blanc entourait leur noire prunelle, se portaient allernativement de Zam-Zam à Baboîin- Rnify avec une expression de terreur profonde.
Adossé à la porte, il n'osait faire un pas.
— Approche... approche... lui dit la sorcière;
Marna- Jumboë ^ le grand esprit , a dit que l'épreuve du serpent serait faite par toi... Es-tu prêt à mourir, si tu dois mourir?
— Je suis prêt a mourir..., répondit le nègre en reprenant quelque assurance, j'ai enterré mon fusil, mon couteau, mon arc et ma hache.
— Ceux de ta tribu ont-ils chanté sur toi leur chant de mort? reprit l'Indienne.
— Je me suis assis comme on asseoit les morts, la tête courbée sur mes genoux , mon menton entre les paumes de mes mains , pendant que ceux de ma tribu chantaient le chant de mort : « Il a pris la terre humide pour femme, et les ténèbres seront ses enfants. »
— Mama-Jumboë a dit, par la voix du sort, que tu serviras d'épreuve au serpent sacré Wannakoë. . . dit la sorcière. Le veux-tu ? Si tu meurs, ceux de ta tribu crieront ton nom, comme cri de guerre, en attaquant leurs ennemis. ..Ils orneront ta tombe des chevelures des vaincus... Après des années d'années , les petits-fils des fils de ceux de ta tribu parleront encore de toi dans leurs kraals, ils diront à leurs enfants qu'Hay-Soy a été choisi par Mama-Jumboë pour annoncer à ses frères s'ils devaient aller attaquer les visages pâles ou attendre leur attaque... Veux-tu subir librement l'épreuve? le veux-tu ?
20/i AVENTURES D'HERCULE HARDI.
La glorieuse énumération des avantages qui devaient récompenser son dévouement sembla faire une vive impression sur le nègre. Sa contenance parut plus ferme, plus résolue.
Il leva ses bras en Fair avec un mouvement de défi et d'exaltation, et s'écria : Mama-Jumboê... Mama-Jumboë ! j'attends le serpent noir!
Baboiin-Knify frappa précipitamment sur sa cymbale de cuivre en s'approchant de la boite où était renfermé le reptile, en appelant :
— Wannakoël WannakoëL . .
On entendit celui-ci s'agiter violemment. Il faisait trembler le couvercle de sa boîte sous les coups sourds qu'il donnait pour en sortir.
— Le serpent sacré va sortir... il sera furieux ; une dernière fois , veux-tu servir librement d'épreuve devant Mama Jumboë ? dit la sorcière , en s'abaissant et tenant son doigt prêt à ouvrir le grillage qui devait donner passage au reptile?...
Le nègre eut un moment d'hésitation.
— Zam-Zam , lui montrant la porte , lui dit d'un air sombre : Tu es encore libre de refuser l'épreuve, quoique le sort t'ait choisi. .. Mais ceux de ta tribu t'attendent au dehors... Si tu as été lâche... si lu as refusé de subir le destin que Mama-Jumboë t'envoie... ils demanderont ta
mort... Au lieu d'avoir le tombeau et le renom d'un guerrier , on arrosera ta tombe de lait de brebis. Ton nom sera une injure... les mères apprendront h leurs enfants à te maudire.
Ces derniers mots de Zam-Zam émurent profondément le nègre, et il s'écria aussitôt :
— MamaJumboë l'ordonne! je veux le serpent noir!... le serpent noir!
Et il s'avança de quelques pas au-devant de la boîte.
Baboùn-Knifv leva le s^rillac^c.
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Le serpent dressa vivement sa léte hors du trou, jeta ses yeux enflammés sur le nègre que la sorcière lui désignait du bout de sa baguette en répétant ces mots consacrés : Wannakoë , Wunbiay.
En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, le cruel et docile animal, long de sept à huit pieds et a peine gros de deux pouces, s'élança de la boîte, se leva en cercle sur lui-même, en élevant sa tête à trois pieds au-dessus du sol, et, avec la rapidité de la foudre, il se jeta sur l'esclave, qui tendit vainement ses mains en avant pour le saisir.
Après lui avoir entouré le bras gauche d'un nœud, le reptile mordit le nègre à la gorge; puis, sans lâcher prise^ il fouetta quelque temps
l'air de sa queue, et la cingla enfin autour du corps de la victime, qui, enlacée dans cette horrible étreinte, se sentit serrée comme dans un cercle de fer glacé.
Hay-Soy poussa un cri terrible ; de sa main droite, la seule qu'il eût de libre, il saisit le serpent près de la tête pour tâcher de l'étouffer ou pour l'arracher de sa gorge.
Il ne put y parvenir.
Une de ses veines était ouverte, son sang jaillissait, tandis que la sorcière, murmurant quelques paroles mystérieuses, examinait curieusement sur quels cercles et sur quelles figures cabalistiques le noir marchait en se débattant.
Par un effort désespéré, celui-ci parvint à faire démordre le serpent en lui introduisant deux doigts entre la mâchoire supérieure et la mâchoire inférieure, et en abaissant celle-ci avec tant de violence , qu'une dent du reptile resta brisée dans la plaie.
Rendu furieux par la douleur, le serpent se déroula vivement du bras du mgve, et resserra davantage le nœud dont il l'étreignait au milieu du corps.
Ces replis formaient les deux tiers de la longueur du reptile ; recourbant alors son col comme celui d'un cygne , après plusieurs oscil-
L'EPRELVE DU SERPENT. 207
lations d'une rapidité extraordinaire, il colla sa tête, plate et visqueuse, aux flancs du noir, et lui fit une nouvelle morsure.
Le noir, épuisé par cette horrible lutte, s'aîiaissa sur lui-même.
Sa chute fut bien significative, car Baboiin- Knify, en le voyant tomber au milieu d'un des cercles qu'elle avait tracés, battit des mains , et s'écria : Mama-Jumboë est pour nous. L'épreuve <îst contre les blancs... Victoire aux noirs de la Saramcka !.... Victoire aux Piannakotaws des montagnes Bleues!...
Ces cris de triomphe furent répétés par Zam- Zam et par les trois nègres assis dans le hamac, qui se montraient avec enthousiasme la place occupée par la victime.
Le noir semblait privé de sentiment, le reptile acharné lui avait fait une troisième morsure h J'épaule.
La sorcière, voulant terminer l'épreuve, frappa sur sa cymbale en criant à plusieurs reprises, d'une voix douce et harmonieuse : Wannakoë... Wannakoë.
A ce bruit, à ces mots, la fureur du serpent se calma comme par enchantement.
11 redressa la tète. .. la tourna du côté de Tlndieane, déroula les plis qui entouraient le corps
du nègre, vint doucement ramper aux pieds de la sorcière, et sur un signe de celle-ci rentra prestement dans la boîte qui lui servait de cage.
Lorsqu'il y fut enfermé^ Zam-Zam et les chefs nègres descendirent du hamac où ils étaient alors restés par prudence, quoique la sorcière fût assez sûre de l'obéissance de Wannakoë pour ne pas craindre qu'il s'élançât sur un autre que sui celui qu'elle lui désignait (i).
Tous entourèrent la victime qui semblait sans
vie.
Ses mâchoires étaient convulsivement serrées. Aidée de Zam-Zam , l'Indienne le souleva, l'adossa contre la cloison de la cabane, et voulut lui faire boire quelques gouttes d'une liqueur qu'elle portait dans une petite gourde; mais les mâchoires du malheureux nègre étaient si serrées, qu'elle ne put y parvenir.
Zam-Zam fut obligé de lui desserrer les dents à l'aide du manche de son poignard.
Les veines de ce' malheureux étaient gonflées et tendues à se rompre , l'écume couvrait ses
(1) Ces serpents, comme ceux que dressent les jongleurs indiens , sont privés de deux crochets venimeux qui rendent leurs morsures mortelles. (Voir V Exhibition de Serpents du voyage du capitaine James Rilcy ; vol. 11. Paris, Lenormand, 1818.)
lèvres , il respirait à peine ; pourtant l'effet du breuvage que lui fît prendre l'Indienne fut si prompt et si actif^ que ces symptômes effrayants se dissipèrent, peu à peu il revint à la vie.
Zam-Zam et les autres noirs l'entouraient avec iiitérét, ayant survécu à l'épreuve, il devenait presque sacré pour eux.
L'Indienne prit un peu d'eau dans une courge, V jeta quelques gouttes de la liqueur dont elle .'ivait fait boire plusieurs gorgées au noir, et bassina ses plaies avec ce mélange.
Poussant bientôt un profond soupir, il regarda autour de lui avec un étonnement mêlé de terreur.
— Mama-Jumboë te protège , lui dit la sorcière ; il donnera la victoire aux noirs de la Sarameka. Tes plaies guériront. Ceux de ta tribu chanteront ton nom; car la volonté de Mama- Jumboë t'a défendu contre le serpent noir^ et dans ton combat contre lui ta chute même anjionce un triomphe...
— Le serpent noir!... Où est-il? répéta le nègre avec un nouveau mouvement d'effroi involontaire.
— Ne crains plus rien, dit l'Indienne.
Et elle bassina de nouveau ses plaies, pendant
que Zam-Zam allait annoncer aux rebelles que les plus heureux présages se réunissaient en faveur de leurs armes.