CHAPITRE XX
LE MESSAGER, t
Les nègres accueillirent avec de grands cris de joie les espérances que leur donna Zam-Zam ; ils demandèrent sur-le-champ a marcher contre les Européens ; mais leur chef voulut attendre ses espions et un renfort que l'Ourow-Rourow, chef de la tribu de Piannakotaws , devait lui amener.
Un nègre placé en vedette à l'extrémité du marécage vint annoncer que la troupe d'Indiens s'approchait.
Ceux-ci, connaissant parfaitement la position et les sinuosités du chemin submergé qui traverse le marécage, arrivèrent bientôt k Bousy- Cray.
Le chef des Piannakotaws était l'Indien que Gupidon avait blessé à l'épaule sur les bords du lac 5 et qui , plusieurs jours après , avait enlevé Adoë de l'habitation de Sporterfigdt.
Tous étaient peints en rouge et tatoués eu
bleu comme lui.
Le costume de l'Ourow-Kourow n'avait pas change; il portait seulement, comme marque (listinctivc du commandement, une espèce de hausse-col , de plumes de diverses couleurs , attaché par un cordon de verroterie.
Tenant son fusil d'une main , il avait h sa ceinture son couteau h scalper et son casse-tète , règle de bois de fer de trms pieds de long, à l'extrémité de laquelle était enchâssée une pierre pointue.
Lorsque les Piannakotaws furent arrivés sur la place du village , ils commencèrent par s'étendre à terre , les uns pour dormir , les autres pour fumer leur pipe de caroubier, fidèles à leurs habitudes de passer dans l'indolence lé temps qu'ils n'employaient pas à la chasse ou à la guerre.
L'alliance des Indiens et des esclaves rebelles cî.ait due à leur haine commune contre les Européens.
L'ardeur du pillage se joignait chez les noirs à l'ardeur de la vengeance.
LesPiannakotawsnepillaientpas; appartenant à une race de Caraïbes antropophages , encore assez nombreuse dans cette partie des Indes occidentales, ils scalpaient et mangeaient leurs pri- .^fonniers, plus peut-être par tradition guerrière
et religieuse que par véritable goût pour leurs semblables. Ces abominables festins n'avaient lieu qu'à certaines fêtes religieuses , ou lors de quelque grande solennité.
Après avoir instruit le chef indien des résultats de l'épreuve du serpent , Zam-Zam lui dit :
— Mon frère a-t-il rencontré des blancs sur sa route? sait-il quelques nouvelles du major Rudchop, ce vieux démon qui les commande?
— Les fils des montagnes Bleues ont vu les traces de visages pales près de l'anse du Palicst, dit rindien dans son langage toujours un peu emphatique.
— Près de l'habitation d'Oultok-le-borgne ? s'écria Zam-Zam.
L'Indien qui, comme ses pareils , n'aimait pas à parler inutilement, fît un signe de tète affirma tif.
— Est-ce que l'Ourow-Rourow voulait attaquer l'anse du Paliest? dit le noir. S'il le voulait, je lui demanderais de n'en rien faire. Tant que je commanderai les rebelles de la savane, l'habitation d'Oultok sera respectée par les miens... et je l'espère par nos fidèles alliés les Piannakotaws.
L'Indien regarda le nègre avec étonnement et lui dit :
— Oultok-le-borgne est bien cruel pour les noirs 5 comment mon frère de la Samareka l'aimet-il?
— Parce que c'est lui qui me recrute de soldats, répondit Zam-Zam avec une sombre ironie ; il rend ses esclaves si malheureux , qu'ils s'échappent de chez lui pour venir augmenter ma troupe. .. tandis qu'il ne me vient jamais un marron (i) des habitations 011 les esclaves sont bien traités ; au contraire, cinq de mes meilleurs soldats , séduits par ce qu'ils entendaient dire de la bonté des maîtres de Sportcrfîgdt, ont abandonné notre vie libre et guerrière pour aller se remettre en esclavage sous le fouet de Bel- Cossim.
— J'aime Oultok-le-Borgne parce qu'il a servi ma vengeance , dit l'Indien d'un air mystérieux ; je hais Bel-Cossim et tout ce qui respire à Sporlerfigdt, parce que l'ancien maître de Sporterfigdt a tué beaucoup des nôtres dans un com-' bat qu'ils ont livré contre son habitation. Quand Oullok m'a dit de ravager par le feu les habitations voisines de la sienne, pour que le café, le sucre, le riz et le colon devinssent rares, et qu'il vendit alors plus cher aux visages pâles son riz,
(1) Nègres fugitifs.
son café , son sucre et son coton , j'ai fait chanter le courlis rouge (i) sur les habitations voisines ; quand Oultok m'a dit d'amener sous son toit la fille pâle de Sporterfigdt , je Tai amenée sous son toit.
— La fille de Sporterfigdt î s'écria Zam-Zam.
— Nous la conduisions il y a deux jours à l'anse du Paliest , lorsqu'un grand nombre de soldats des visages pâles nous ont surpris. Pendant que je leur résistais avec mes guerriers, trois fils des montagnes Bleues ont emporté la fille pâle à travers les forêts,
— Vous la conduisiez à l'anse du Paliest ! répéta le nègre. Eh! pourquoi?
— Parce que Oultok-le-Borgne veut pour femme la fille de Sporterfigdt.
— Eh ! comment mon frère -a-t-il fait pour parvenir jusqu'à cette fille, pour entrer dans cette habitation si bien gardée, dit-on , par Bel- Gossim et par ses esclaves maudits ?
— Il n'y a rien de bien gardé pour l'Ourow- Kourow et pour ses guerriers , répondit Tlndicn avec orgueil. Le serpent poursuit et atteint partout sa proie... dans la savane, dans les eaux, sur les arbres... Nous avons traversé la prairie
(1) Incendie.
et le canal , aussi muets que le guerrier dans sa tombe , et nous sommes arrivés sous les fenêtres de la maison.
— Et personne n'a donné l'éveil ?
— Une enfant de notre tribu... était sous le toit de Sporterfigdt... Tant que le chat-tigre est jeune, il joue avec ceux qui ont ose le mettre à la chaîne; mais plus tard il brise sa chaîne et se retourne contre ceux qui l'ont asservi...
— Cette Indienne vous a donc aidés ? dit Zam- Zam.
— Elle nous a donné le signal.
. — Et la fille pâle n'a pas crié ?
— Celle qui nous a donné le signal connaît la vertu des plantes ; il y a des plantes qui donnent un sommeil profond comme la mort.
— Et à cette heure , où est la fille de Sporterfigdt? demanda Zam-Zam.
— Je te l'ai dit, mes guerriers la conduisent près d'Oultok-le-Borgne ; il y a plusieurs chemins pour aller à l'anse du Paliest , et ses guides connaissent les savanes noyées.
— Zam-Zam... ton allié, se serait aussi bien fiancé qu'Oultok-lc-Borgne à la fille pale de Sporlcrfigdt, dit le noir.
L'Indien répondit avec un imperturbable sang-froid :
— Si mon frère de la Samareka m'avait demandé la fille pâle avant Oultok , je l'aurais amenée à son carbet.
— Mais qui nous empêche d'aller la ravir h Ouîtok ? s'écria le rebelle , enflammé du désir de commettre un nouveau crime.
— Mon frère n'aime donc plus Oultok , lui demanda l'Indien en le regardant avec attention , puisqu'il veut lui ravir une femme qui lui est chère ?
— J'aime Oultok pour sa cruauté ; s'il perd cette femme , il deviendra d'autant plus cruel qu'il sera plus furieux ; les tortures redoubleront dans son habitation , dit le noir avec un sourire farouche. Alors, au lieu de dix fugitifs, j'en aurai vingt dans mon camp.
— Jamais l'Ourow-Rourow ne reprendra de la main gauche ce qu'il a donné de la droite. Jamais un fils des montagnes Bleues n'offensera celui qui a servi sa vengeance , dit l'Indien d'un ton ferme.
Le noir, convaincu de l'inutilité de nouvelles instances, reprit avec orgueil , en montrant la case où étaient situés les bains de ses femmes :
— Zam-Zam a , dans ce carbet , les plus
belles négresses et les plus belles sambocs (i) de la Guyane.... Elles n'attendent qu'un signe de leur maître pour être à ses pieds.... Zam- Zam méprise la fille pâle de Sporterfigdt ; il préfère la lice rampante et soumise à la chevrette opiniâtre et capricieuse.
Qu'il fut ou non persuadé du dédain affecté de Zam-Zam, l'Indien lui répondit d'un ton solennel :
— Mama-Jumboë lit au fond des cœurs.
— Et Mama-Jumboë nous ordonne de marcher au-devant des blancs^ reprit le noir, décidé sans doute à rompre un entrelien embarrassant.
— L'obiaï (2) de notre kraal (3) a dit aussi à nos guerriers que nous devions combattre les visages pâles , que nous aurions la victoire , et que nous offririons un sacrifice humain à Mama- Jumboë , dit l'Indien.
— jNIon frère sait-il qu'un nouveau chef est arrivé d'Europe pour se joindre à nos ennemis, et que ce chef est d'un grand courage ? Un de mes espions, que j'avais envoyé à Surinam , l'a
(1) Mulâtresses.
(2) La devineresse.
(3) Village.
vu débarquer du vaisseau , et a entendu les blancs vanter sa bravoure.
— L'obiaï noire l'a dit aussi h un guerrier, reprit l'Indien avec une exaltation sauvage. C'est le visage pâle qui vient d'arriver par le grand lac salé qui sera vaincu. Nos guerriers enlèveront sa chevelure. Ils l'attacheront au poteau sacré 5 ils le prendront pour but de leurs flèches ; ils chanteront sa mort dans leurs chants funèbres ; ils mangeront sa chair pour obéir à Mama-Jumboô ; ils mangeront sa chair pour que les Piannakotaws n'oublient pas que l'eslomac d'un guerrier doit servir de noble tombeau à ses ennemis. Et cela sera.... cela sera.... ajouta l'Indien d'un ton sombre et prophétique.
Tout-à-coup on entendit un assez grand tumulte en dehors de la place.
Un nègre, ruisselant d'eau et de sang, grièvement blessé à la tète et à l'épaule , arriva en courant ; puis , comme si ce qui lui restait de forces eût été épuisé par une course précipitée , il tomba aux pieds de Zam-Zam en disant d'une voix éteinte : ♦
— Les blancs... les blancs...
Et il mourut.