CHAPITRE XXI
Le nègre rebelle qui venait prévenir Zam- Zam de l'arrivée des blancs avait découvert Tavant-garde du major Rudchop à trois lieues environ de Bousy-Gray.
Quoique blessé par les vedettes des troupes européennes, le noir avait eu le courage et la force de regagner l'île pour annoncer aux révoltés la présence de l'ennemi.
Les blancs, depuis qu'ils avaient découvert cet espion des rebelles , ne s*avançaient qu'avec la plus grande précaution.
La colonne du major Rudchop se composait de huit cents hommes de troupes coloniales , et de cent chasseurs noirs fournis par différentes plantations. Gupidon commandait cette milice.
Soixante «esclaves accompagnaient ce bataillon.
Ils portaient des vivres, des munitions de guerre, des haches, et les instruments nécessaires à rétablissement des camps * car cette par-
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tic de la Guyane était complètement impraticable aux charrois et aux bêtes de somme.
II était quatre heures du soir. Les blancs se trouvaient alors h deux lieues environ de Tile occupée par Zam-Zam.
La foret devenait de plus en plus épaisse : on D'y trouvait aucune route, aucun passage.
Les arbres immenses , touffus , formaient un dôme impénétrable au jour, les grandes lianes courant d'arbre en arbre ou rampant sur le sol^ se croisaient en réseaux si serrés, si inextricables, que deux nègres armés de haches frayaient difficilement un passage aux soldats qui les suivaient.
Un des rebelles qui avait fait volontairement sa soumission à Bel-Gossim, et qui connaissait la position de Bousy-Cray, conduisait les Européens.
Ce noir ne pouvait se guider sur le soleil tant la foret était ombreuse et obscure, il se dirigeait au milieu de ces sombres solitudes à l'aide d'observations d'une rare sagacité.
L'ile était située au sud, il avait remarqué que récorce des arbres est toujours beaucoup plus lisse du côté du midi, cette marque lui servait d'indication certaine pour ne pas s'écarter de la direction qu'il voulait suivre.
Il fallait tant de temps, tant de fatigues pour frayer le passage d'un homme au milieu de cette masse compacte de végétaux , que chacun des trois détachements du major marchait sur une seule file, précédée de deux nègres, chargés de percer une trouée dans la forêt.
Le corps de bataille commandé par le major, l'aile droite commandée par Hercule Hardi, l'aile gauche par le capitaine Human, s'avançaient donc sur trois files, assez rapprochées les unes des autres pour pouvoir se maintenir entre elles à portée de voix.
Cette manœuvre s'appelait marcJier en filt indienne.
Devant le guide qui conduisait la colonne, commandée par le major, marchaient deux noirs armés de haches et de serpes, ils s'occupaient de percer une trouée dans l'espèce de muraille végétale qui leur barrait le passage.
Derrière le guide étaient Gupidon , le gros musicien Touckety-Touk et une db^aine de chasseurs noirs portant presque tous au bras gauche une plaque d'argent en témoignage de leur bravoure et de leur fidélité.
Le profond silence de la foret n'était troublé que par les coups mesurés de la hache et de la serpe des esclaves. Ceux-ci, accablés de lassitude
et de chaleur, s'arrêtèrent un moment et se reposèrent sur un monceau de branches vertes et de lianes qu'ils venaient d'abattre.
Allons, Touckety-Touk^ dit l'infatigable Cupîdon, en attendant que tu joues de la baguette d'ajoupa sur la peau de ton tambour de Loango, viens jouer de la hache sur Técorce de ce palmier à demi déraciné, qui nous barre le passage. Avançons... avançons... peut-être trouveronsnous à Bousy-Cray quelques traces de Massera Adoë... Est-ce Zam-Zam qui a enlevé notre malheureuse maîtresse? Sont-ce les Piannakotaws?... Maître Bel-Gossim penche pour cette dernière supposition depuis que la petite Indienne a disparu... Ah! mauvaise nuit... fatale nuit que celle où jNlassera Adcë a été ainsi enlevée...
— Mauvaise nuit... surtout à cause de la trahison , dit le gros musicien , sans cela aurait-on surpris Sporterfigclt?
— Allons, allons , à l'ouvrage, reprit Cupîdon ; à toi ce palmier, Touckety-Touk, à moi ce latanier.
— Je vais jouer d'autant plus volontiers de la hache sur ce palmier, dit le musicien en imitant son compagnon , et en portant un vigoureux coup à l'arbre séculaire, d'autant plus volontiers,
n^péta-l-il, que rinstrument va donner à boire au niLisicien.
En effet^ une eau rose coula bientôt abondamment des profondes incisions que la hache avait faites au palmier (i).
Touckety-Touk prit une large feuille d'arum qu'il roula en cornet, la mit au-dessous d'une incision, remplit cette coupe végétale du jus du palmier, et but avec délices ce liquide frais et limpide.
Les nègres-sapeurs et Gupidon se désaltérèrent aussi à de pareilles sources. Un moment le bruit incessant de la hache cessa sur cette ligne.
Les sapeurs qui précédaient la file droite et la file gauche discontinuèrent aussi leurs travaux, croyant que le guide, dont ils suivaient parallèlement la marche, hésitait avant que de s'enfoncer davantage dans la profondeur de la forêt.
Les esclaves, ayant repris leurs forces, recommencèrent leur pénible travail.
L'un d'eux , voulant déblayer le passage en écartant le tronc moussu d'un caroubier, se servit du manche de sa cognée comme d'un levier pour le soulever, et le fit tourner sur lui-même.
(I) Ce liquide fermenté devient du vin de palmier, liqueur très-forte et très-enivrante,
L'esclave portail pour tout vêtement un caleçon et une chemise JDleue. A peine avait-il dérange le tronc d'arbre, qu'un serpent couleur orange pâle , à peine gros comme un tuyau de plume , mais long de trois pieds, s'élança de l'arbre sur lequel l'esclave était courbé, entra par sa chemise entr'ouverte, et le piqua prés du cœur.
Le nègre poussa un cri terrible en s'écriant : Un way-pay (i)! je suis mort!
Puis il porta vivement la main à sa poitrine; mais le serpent lui échappa, se glissa dans les plis de la toile, et fit à ce malheureux deux nouvelles piqûres au dos et à l'épaule.
L'esclave tomba.
Son teint noir devint d'un gris de cendre; ses yeux s'injectèrent ; il fut saisi d'un tremblement convulsif ; ses membres se raidirent.
La morsure de ce serpent était mortelle. Sachant que tous secours seraient vains, Cupidon, Touckety-Touk et l'autre esclave , saisis d'horreur , se tenaient éloignés de leur compagnon , qui agonisait dans des douleurs atroces , tandis que le v^ay-pav, se tordant en tous sens autour de sa victime, la déchirait encore.
— Prenons garde ! prenons garde ! s'écria
(1) Le serpent-plume.
ne AVENTURES D'HERCULE HARDI.
Oupicloii. Le way-pay est à l'abomace que le pilote est an requin (i); il doit y avoir près d'ici un\ serpent boa.
A peine le noir avait-il prononcé ces paroles que, par un mouvement plus rapide que la pensée, il saisit son fusil qu'il avait déposé près de lui, visa dans la direction du trou du caroubier et tira sur un objet qu'il venait d'apercevoir.
Aussitôt les nègres furent enveloppés d'une sorte de tourbillon de feuilles, de branches rompues mêlées à des jets d'une vase épaisse.
On entendit dans le fourré un bruit sourd, et, si cela se peut dire, pesant comme celui d'un immense fléau qui aurait brisé d'énormes branches (l'arbres et battu une terre marécageuse.
Par deux fois Cupidon vit s'élever et s'abaisser avec furie la queue colossale d'un serpent boa ; cette partie du corps du reptile, d'un brun rougeâtre tacheté de jaune éclatant, avait nu moins vingt pieds de longueur. Au moment où Cupi> don , remis de sa première émotion , prenait le fusil de Touckcty-Touk pour achever le monstre qu'il était certain d'avoir blessé, le serpent cessi tout-à-coup de se débattre, ondula à travers les
(1) Mademoiselle de Meillan assure que presque toujours les serpents boas, appelés abomus par les Indiens, sont accompagnés du way-pay, comme les requins le sont par les pilotes.
lianes comme une énorme vague , laissa voir quelques parties de son clos au-dessus des grandes herbes et disparut du côté de Taile droite sans être atteint d'un second coup de feu que lui tira Cupidon.
Un aboma!... un aboma! Prenez garde à la file droite! s'écria Touckety-Toukj préparez vos armes... il est blessé.
Après un moment de silence, il reprit en mettant ses deux mains devant sa bouche, en manière de porte-voix : Entendez-vous?
Trois à quatre coups de feu suivis de ces mots : Il est mort!... il est mort!... répondirent au musicien.
— Que Dieu soit béni ! dit Cupidon ; l'aboma est mort ; mais le pauvre Loango est mort aussi. Le way-pay est là caché sous son cadavre... 11 nous guette peut-être, ajouta-t-il en s'éloignant avec précaution du corps du malheureux noir qui avait cessé d'exister après une courte agonie.
Bientôt le sergent Pipper accourut, il venait de la part du major Ptudchop , qui marchait au centre de la file , demander pourquoi on faisait halte et pourquoi on tirait ainsi ?
Cupidon lui apprit le sujet de l'alerte, et lui montra le corps inanimé du noir.
Le sergent contempla ce triste spectacle avec
un imperturbable sang-froid, et dit à Cupidon : Les effets d'habillement sont chers , le diable sait quand nous rentrerons à Paramaïbo. On use jusqu'à sa peau dans ces marches damnées; les boutiques de marchands de toiles et de tailleurs sont très-rares dans la forêt, il ne faut pas gaspiller les vêtements de la compagnie des Indes; dcpouillez-moi ce gaillard-là, on fera un paquet de sa chemise et de son pantalon ; un des esclaves porteurs ajoutera cette défroque à son fardeau.
Toucketv-Touk regarda le sergent avec effroi.
— Et le way-pay qui est encore là, dit-il. On dit qu'il est plus méchant encore quand il vient de tuer quelqu'un.
— As-lu donc peur de mourir deux fois? dit le sergent. Si tu crains que le way-pay ne te mange, prends un bâton et secoue la chemise de ion camarade, le serpentin en sortira.
Le musicien hcsilait à commettre ce qu'il regardait comme un sacrilège.
Pipper haussa les épaules, coupa une branche llexible d'ajoupa ;, et s'approcha du cadavre du noir ; à l'instant même le reptile siffla légèrement, .sortit des piis de la chemise , et s'élança sur la jambe du sergent , heureusement défendue par une épaisse guêtre de peau.
Pipper laissa le reptile s'enrouler autour de sa cheville , et au moment où le way-pay essayait vainement d'entamer le buffle , le sergent lui abattit la tête d'un coup de baguette avec une extrême dextérité, en disant sans manifester la moindre émotion :
— Le vieux Pipper a la peau trop dure pour tes dents. Puis il déroula gravement le serpent qui était resté lové autour de sa guêtre, le prit par la queue, le fit pirouetter et le jeta dans les branches d'un arbre, en disant :
— Le way-pay n'est pas sain pour la nourriture de l'homme; ce n'est pas comme le boa, qui est un manger des dieux. Heureusement, ici, il y a du choix , le pays étant extrêmement fertile en serpents. En parlant de manger, je me rappelle que depuis la halte d'hier soir je n'ai mis sous la dent que trois œufs d'oiseau-mouche et un lézard, carie major est chiche de ses provisions ; pour économiser le temps et les vivres, il nous fait faire nos trois repas d'une bouchée. Mais si le boa est tué par l'aile gauche, il y aura de quoi faire un fameux régal de viande fraîche; un tronçon d'aboma, comme disent les peauxrouges, bien grille sur des charbons , assaisonné avec un peu de kill-dewill et de poudre pour le mortifier, vaut toutes les anguilles du moii^iC,
vaut même mieux, parce que c'est plus gros. J'en ai fait goûter un jour au major, il s'en léchait les doigts ; mais quand on parle du diable, on en voit les cornes , ajouta Pipper en se retournant vers Piudchop, qui venait s'informer lui-même du sujet de la halte.
Après avoir montré aussi peu de sensibilité que son sergent à l'endroit de la mort du pauvre Loango, le major demanda au guide à combien de lieues on se trouvait alors de l'île de Bousy- Gray.
Le noir répondit qu'on devait en être à deux lieues environ.
Après quelques moments de réflexion, le major dit : Il est quatre heures, Zam-Zam doit être préparé à nous recevoir, si son espion n'est pas mort en route. Nous ne pouvons pas tenter une attaque ou une surprise de nuit; le soleil sera couché avantquenous soyons à Bousy -Cray. Campons ici; demain, au point du jour^ nous nous remettrons en route, et c'est alors que le four chauffera.
— Quand à nous chauffer davantage, reprit le sergent en s'essuyant le front, ça sera difficile^ on ne peut pas dire que nous soyons ici absolument dans une glacière : mais le major sait ce qu'il dit et nous sommes faits pour lui obéir.
Sans répondre aux observations de son sergent, le major s'écria : Holà! hé! capitaine Hardi... capitaine Human ! faites halte , et ralliez-vous à moi, nous allons camper. Faites faire, en vousavançant vers nous, un abattis de bois de lalanier par vos sapeurs et par vos gens , cela nous déblaiera toujours du terrain et nous servira pour établir le camp. M'avez-vous entendu ?
— Oui, major, répondit le capitaine Human.
— Oui, monsieur le major, répondit le capitaine Hardi. Et les soldats s'occupèrent activement des préparatifs de leur campement au milieu de la forêt.
La position du major était sans doute trèsdangereuse en raison du voisinage de l'ennemi ; mais il fallait renoncer à toute marche de nuit, car chaque pas qu'on faisait dans cette foret coûtait une heure de travail et de fatiç^ues.
Le serpent boa blessé par Gupidon avait été achevé par les noirs de l'aile gauche. Pourtant, quoiqu'il eût reçu deux balles dans la tête , il donnait encore quelques signes de vie ^ lorsque plusieurs nègres, qui lui avaient passé une longue liane autour du col, le traînèrent au milieu d'une petite clairière.
Couvert de larges écailles, il avait trente pieds de longueur et trois de circonférence ; son dos,
d'un bleu verdàtre et foncé, était semé de taches blanches irrégulières, entourées d'un cercle noir; des nuances fauves tigraient ses flancs d'un beau jaune brun, son ventre élait d'un gris sale; sa tête petite, plate, à moitié fracassée , se distinguait à peine sous le sang qui la couvrait; de temps à autre, il ouvrait encore faiblement ses mâchoires armées de dents aiguës.
Les noirs et un grand nombre de soldats^ partageant le goût du sergent Pipper, fondaient l'espoir de leur souper sur les dépouilles du monstre.
Un nègre, tenant d'une main la liane qui entourait le col du boa, monta sur un caroubier, passa la tige flexible dans une fourche formée par un branchage de l'arbre, et jeta ensuite le bout de cette corde végétale à ses compagnons, qui hissèrent ainsi perpendiculairement le reptile. Ainsi suspendu par le col, il se tordait encore par (juelques mouvements convulsifs.
Le noir prit alors un large couteau entre ses dents, quitla l'arbre , se cramponna au boa qui tournoyait toujours, et le serrant entre ses jambes et ses genoux, comme s'il se fût attaché à iiii uiài, il se mit en devoir de le dépouiller.
Lui enfonçant son couteau près du col, il lui lit une profonde incision afin de commencer à
enlever la peau. A cotte douloureuse blessure, le monstre épuisa ses dernières forces en mouvements furieux , son œil expirant brilla sous le sang qui le couvrait, il ouvrit deux fois ses mâchoires, et froissa ses dents les unes contre les autres en donnant quelques coups de queue si formidables que les spectateurs de cette scène se reculèrent avec effroi.
Le noir, toujours cramponné au col du reptile, qui ne pouvait l'atteindre, suivait toutes ses oscillations convulsives, tournoyait, ondulait avec lui, attendant la fin de cette terrible agonie pour continuer son opération...
Bientôt les mouvements du boa devinrent moins saccadés, sa queue pouvait à peine se lever de terre, il s'agita faiblement, il expirait...
Le noir prolongea l'incision qu'il avait faite au col, et continua ainsi en descendant, et en enlevant à mesure la peau jusqu'à la queue de ranimai.,.
C'était un spectacle à la fois étrange et ef- Jrayant que de voir, aux derniers rayons du soleil couchant , qui traversaient à peine la voûte des grands arbres, cet homme noir, à moitié nu, couvert de sang, et étreignant entre ses bras et ses genoux ce cadavre immense!