‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 22 sur 39 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

l'ourow-rourow.

La lune se leva brillante, lumineuse; ses vifs ravons, en traversant les arbres, donnaient une apparence fantastique aux masses de verdure sur lesquelles ils se jouaient.

Hercule marchait silencieusement au centre de sa troupe^ ayant à ses côtés le sergent Pipper.

Peu a peu la foret devint moins épaisse , les nègres sapeurs n'eurent plus qu'à débarrasser la route de quelques lianes.

La petite troupe se trouvait alors sous une haute futaie de pamplemousses assez espacés les uns des autres pour que la clarté de la lune Y pénétrât facilement.

Parfois, on entendait au loin un cri singulier et retentissant; il semblait venir du ciel et s'éloigner de plus en plus.

Les Européens marchaient depuis une demiheure; ils avaient laissé derrière eux sur la route du camp des sentinelles qui, presqu'à chaque instant , s'interrogeaient et se répondaient par ces mots : Garde à çoics!

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Une sorte de chemin frayé s'ouvrit bientôt devant le détachement à travers la futaie. Celleci diminua beaucoup de hauteur, se changea en un taillis assez épais du milieu duquel s'élançaient çà et là quelques flèches de cocotiers et de palmiers.

On reconnaissait à ces traces que cette partie de la forêt avait été autrefois défrichée et cultivée par les nègres rebelles.

Tout-à-coup la route qui serpentait fît un brusque coude, et le détachement se trouva sur la lisière d'une immense clairière.

Un ruisseau assez rapide la traversait dans sa largeur, et coulait au milieu d'une herbe épaisse.

De quelque côté que la vue se portât, on découvrait la lisière de la forêt, qui environnait de toutes parts cette vaste plaine, complètement éclairée par la lune.

Les cris des Indiens avaient complètement cessé. L'embuscade aérienne devenait inutile.

Hercule avait marché presque machinalement derrière le guide. La fatigue, l'émotion, le jeûne, commencèrent à réagir sur son cerveau.

Il se croyait quelquefois sous l'empire d'un songe, il éprouvait celte situation étrange qu'on ressent lorsqu'on a la conviction qu'on fait un

rêve horrible, et que pourtant ce rêve continue malgré vous.

Alors l'on se résigne et l'on hâte de tous ses vœux le moment de la catastrophe qui doit vous éveiller par l'émotion violente qu'il vous cause.

Ce lieu où allait s'établir la grand'garde du détachement offrait un campement parfait.

On comprend la surprise et la joie des soldats ; au lieu de poursuivre une route difficile, périlleuse qui pouvait être environnée d'embuscades, au lieu de faire halte dans un endroit rétréci, et de risquer ainsi d'être entourés à l'improviste, ils allaient attendre le jour au milieu d'une plaine où ils ne pouvaient risquer d'être supris.

En cas d'attaque, leur retraite sur le camp était assurée par la route qu'ils laissaient derrière eux, et avec laquelle ils communiquaient au moyen de leurs vedettes, dont on entendait les cris de veille.

Hercule dépêcha un bas officier au major pour le prévenir que l'avant-garde était parfaitement postée, et pour lui donner des détails circonstanciés sur sa position.

Le sergent, avec une intelligence remarquable, après avoir préalablement consulté Hercule, qui approuva ses dispositions, pinça un peloton de réserve à l'entrée du chemin qui communi-

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(jaaitau camp; des sentinelles avancées durent observer sur tous les points la lisière de la foret, (3l donner l'éveil au détachement au moindre mouvement, à la moindre apparition.

Ces mesures prises, les soldats, que ce surcroît de fatigues avait harassés, se préparèrent à dormir. Ils ne marchaient jamais sans leurs hamacs j à défaut de pieux pour les suspendre, ils les étendaient sur l'herbe.

Le plus profond silence régna dans cette solitude.

Hercule, après avoir lutté quelque temps contre le sommeil, ôta son épée et ses pistolets de sa ceinture, et se coucha sur le hamac que son esclave lui avait apporté.

Avant de s'endormir, le fils du greffier, au milieu des idées confuses qui se croisaient dans son esprit affaibli, ne put s'empêcher de songer à Adoë, qu'il trouvait charmante, et dont la conduite bizarre l'avait singulièrement frappé.

La jeune fille lui avait paru aussi douce, aussi bonne que belle. Il se voyait avec elle habitant en paix, non pas Surinam, pays d'insurrection, de serpents, d'antropophages, mais quelque cité tranquille de Hollande ] il aurait alors le droit de résister aux belliqueuses volontés de son père.

Avec quel bonheur il se rappellerait les tribulations passées!

— Si cet heureux moment arrivait jamais, se disait Hercule, en se retournant sur son hamac, je ne maudirais pas l'épouvantable vie que je mène depuis mon départ d'Europe; car, bien tranquille au haut de mon paradis, je regarderais sans crainte dans l'enfer... Mais, ajoutait en soupirant le fils du greffier, ceci est peut-être un songe, comme ce qui m'arrive depuis quelque temps est peut-être aussi un songe. Gela n'est pas naturel. Je commence à le croire.

Ici, le monologue d'Hercule fut interrompu par un singulier phénomène.

Il était couché non loin du ruisseau dont on a parlé.

Ce ruisseau, large de cinq ou six pieds environ, coulait entre deux rives verdoyantes.

Tout-à-coup, Hercule crut voir le bord opposé à celui près duquel il se trouvait onduler doucement comme si le sol eût été mouvant et intérieurement soulevé; puis cette rive, couverte d'herbes, sembla s'élever progressivement de deux pieds, et tout redevint immobile.

Ke pouvant se rendre compte de cette singularité, Hercule l'attribua à une illusion causée

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par le sommeil qui appesantissait malgré lui ses paupières ; il reprit le cours de ses pensées.

Plusieurs fois, pendant cette rêverie, la figure sauvage de Jaguarette traversa le souvenir du capilaine, et vint contraster avec le doux visage d'Adoë.

Hercule ne se rappelait pas sans inquiétude l'expression de colère presque farouche avec laquelle la petite Indienne l'avait quitté, lorsqu'il lui eut vivement reproché la légèreté de sa conduite.

Cette réflexion d'Hercule fut encore interrompue.

La rive du ruisseau s'éleva de nouveau par mi mouvement presque insensible.

— Je rêve sans doute tout éveillé, se dit Hercule en fermant a demi les yeux. J'aime mieux rêver en dormant.

Et il céda bientôt au sommeil, contre lequel il luttait depuis long-temps.

Tout-à-coup le cri du tigri-fowlo se fit entendre.

La rive gauche du ruisseau s'abîma, quarante Piannakotaws couverts de fange semblèrent sortir des entrailles de la terre , sautèrent le ruisseau d'un bond , et se précipitèrent en silence sur les soldats endormis.

Ceux-ci, surpris, furent massacrés à coups de liache et de casse-tête.

Au cri imitatif du tigri-fowlo , d'autres Indiens, embusqués dans la foret, se jetèrent à l'improviste sur les sentinelles, qui, entendant un grand tumulte derrière elles, s'étaient retournées du côté du ruisseau.

Ces soldats tombèrent sous les coups des Indiens presque sans dire une parole.

Surpris pendant son sommeil comme les autres soldats , le sergent Pipper était parvenu à saisir son sabre, et luttait vigoureusement contre trois Piannakotaws ; accablé par le nombre, désarmé, il allait périr : déjà un Indien le saisissait par sa funeste queue et levait sur lui si bâche, lorsque TOurow-Kourow, qui commandait cette embuscade , étendit son casse-lélc d'un air impérieux, et dit d'une voix retentissante :

— Que les visages pâles soient exterminés , mais que la queue battante soit respectée^ ainsi que le chef ! Ce chef a de l'or à ses habits : s'il vit encore, qu'on l'épargne!

Cet ordre sauva la vie d'Hercule.

Saisi par deux Indiens qui le tenaient immobile, il ne fit pas un mouvement pour leur

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échapper, ne prononça pas un mot , et les regarda d'un œil fixe et stupide.

Entendant la yoîx de rOurow-Kourow, un des Indiens abaissa son couteau, qu'il tenait déjà prés de la chevelure d'Hercule, et dit :

— Voici le chef des visages pales ! voici l'or de son habit !

Et arrachant les épaulettes du capitaine, il les offrit à rOurow-Kourow ; celui-ci les attacha sur son baudrier de plumes en manière de trophée , tout en examinant le malheureux Hercule , toujours immobile.

Une des principales vertus des Indiens est de savoir se résigner avec un noble silence, avec une impassibilité dédaigneuse, au sort qu'ils ne peuvent éviter.

Ils citent avec orgueil le guerrier qui , en mourant , ou en tombant dans le piège que lui a tendu Tennemi , insulte à la joie de son vainqueur par son silence et par son mépris. Ils n'ont, au contraire, aucun respect pour le vaincu qui éclate en injures et en provocations impuissantes.

Sous ce rapport, il existait une différence complète entre Hercule et le sergent.

Pipper, furieux d'avoir été dupe de rembuscadc des Indiens, se débatfait de toutes ses forces,

malgré les entraves dont il était chargé, et poussait des cris de rage si furieux^ que l'Ourow- Kourow le fit bâillonner, de peur qu'il ne donnât l'éveil aux sentinelles du chemin qui conduirait au camp.

Hercule, au contraire, ne faisait pas un mouvement : les bras croisés sur sa poitrine, il regardait autour de lui presque sans voir.

L'Ourow-Kouro\v, frappé d'admiration pour un stoïcisme que ceux de son peuple placent au premier rang des vertus guerrières, contemplait Hercule avec enthousiasme, et dit, en le montrant à ses Indiens :

L'homme au cœur fort reste muet devant la mort qui l'attend... L'homme au cœur faible (et il désigna Pipper) s'irrite comme une femme... Le sacrifice de l'homme au cœur fort sera doux à Mama-Jumboë ; il aime à voir fumer le sang des guerriers courageux ; nous mangerons sa chair dans un festin solennel... La queue brillante ^ le cœur faible, sera mangé par les femmes, auxquelles il ressemble par ses cris de colère impuissante. Maintenant, séparons-nous... Enlevez sur vos épaules la queue brillante et celui que, pour son courage, je nomme le lion superbe (de ce moment Hercule fut ainsi bap-

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lise), et que demain le soleil nous retrouve dans notre kraal.

Les ordres de l'Ourow-Rourow furent exécutés. Pipper, enchevêtré dans un réseau de lianes, ne pouvait faire un mouvement. Deux Indiens le chargèrent sur leurs épaules, et ils s'enfoncèrent bientôt avec leur fardeau dans les profondeurs de !a forêt.

Hercule Hardi subit le même sort ; par une marque de considération toute particulière poiule jeune capitaine, TOurow-Rourow ne quitta pas ceux des siens qui emportaient le lion superbe.

Deux mots expliqueront le succès de l'embuscade des Indiens.

Sachant les Européens campés dans la forêt , ils espéraient que, lorsque leur cri de guerre retentirait , on enverrait un détachement on avant pour éclairer la marche de Tennemi. ^

Guidé par les cris des Indiens , qui s'éloignaient de plus en plus , ce détachement , arrivant au milieu de la clairière dont on a parlé , devait nécessairement s'y établir comme dan* une excellenle position avancée.

Un long fossi de quatre pieds de profondeur, creusé sur une des rives du ruisseau^ et recou-

vert de joncs et d'herbes coupées, servait de retraite aux Indiens, qui s'y embusquèrent.

Dans le cas où , contre toute probabilité , les soldats eussent traversé le ruisseau a l'endroit même où les Indiens se tenaient cachés, ceuxci , connptant sur leur adresse et sur leur agilité, fussent brusquement sortis du fossé, et eussent pris rapidement la fuite vers la forêt.

Nous suivrons les Piannakotaws , qui emmènent à leur kraal , éloigné de six lieues environ de cette scène , le lion superbe et la queue brillante.

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