‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 23 sur 39 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Le kraal , ou village des Indiens Piannakotaws dont l'Ourow-Rourow était le chef, s'étendait non loin du bord de la mer^ entre deux alïluents des rivières d'Iracouba et de Comniana.

Un bois de cocotiers et de palmiers l'ombrageait au nord ; au midi, des cultures de riz , de la plus verdoyante fraîcheur, s'étendaient à perle de vue.

Les carbets, ou huttes des Indiens, construits en formes coniques , et recouverts de longues feuilles de latanier séchées par le soleil, s'élevaient sans ordre à mi-cole d'une petite colline.

Au milieu de ces cabanes , les dépassant de huit à dix pieds, on voyait le tabouï , ou grand carbet , espèce de halle de soixante pieds de longueur sur dix de largeur.

Dans ce bâtiment se rassemblaient les guerriers et les vieillards de la tribu lorsqu'on devait prendre quelque grave résolution.

C'est aussi là que les prêtres évoquaient Mama-Jumboë , ou Jawahon le grand esprit. C'est enfin dans le labouï que se consommaient les sacrifices humains dont on a parlé.

La seule différence qui existait entre le tabouï et les autres carbets, c'est qu'au lieu d*étre clos par un mur il était seulement entouré d'une galerie à jour formée des troncs d'arbres qui soutenaient le toit.

Lorsque les guerriers , les vieillards ou les sacrificateurs ne l'occupaient pas, le tabouï servait de lieu d'assemblée aux femmes , qui venaient y tisser, avec des fils de coton de diverses couleurs, les hamacs dont se servent les Indiens. D'autres tressaient des pagaras ou corbeilles de jonc, d'un travail si parfait qu'elles sont impénétrables à l'eau.

Ce jour-là, le soleil dans toute sa dévorante ardeur jetait ses rayons verticaux sur le kraal aux toiLs d'un brun doré , et sur les palmiers et les cocoliers qui l'ombrageaient.

Les feuilles épaisses et lustrées de ces arbres, que la nature semble avoir voulu préserver de l'action torréfiante de la chaleur des tropiques par un vernis dur et brillant, étincelaient comme de la porcelaine verte ; quelques cigognes fendaient le ciel, d'un bleu sombre.

Les vastes rizières déroulaient au loin leurs tapis d'émeraudes, de chaque côté d'un chemin calciné qui poudroyait au soleil.

A l'horizon, on voyait les derniers massifs de la forêt noyés dans une vapeur rougeâtre; la chaleur était étouffante ; la brise, au lieu d'être fraiche , apportait un air lourd et chaud comme celui qui sort d'une fournaise.

Le tabouï , ou grand carbet du kraal , était rempli de femmes indiennes qui y venaient chercher la fraîcheur à l'ombre de grandes pièces de coton rayées de bleu et de blanc , nommées sagapore. Ces vastes rideaux , suspendus^ entre les pilastres rustiques qui supportaient le toit 5 jetaient un demi-jour dans l'intérieur du tabouï.

Un événement assez romanesque élait le sujet de l'entretien général.

Baboùn-Rnify, la sorcière indienne , qui avait été envoyée au camp de Zam-Zam en échange d'une devineresse noire, venait de retrouver sa fille en arrivant au kraal , dont elle était partie depuis plusieurs mois.

Cette iille , qu'elle avait perdue tout enfant, était JcigLiarette.

Après l'enlèvement d'Adoc par les gens de l'Ourow-Kourow, croyant sa maîtresse désor-

26Zi AVENTURES D'HERCULE HARDI.

mais au pouvoir d'Oultok-le-Borgne , la petite Indienne, satisfaite dans sa vengeance et dans sa jalousie, avait abandonné Sporterfîgdt, et s'était réfugiée dans le kraai.

Environ deux ans avant sa fuite de Thabitation , JaguareUe avait rencontré , dans ses courses vagabondes à travers les bois, un vieux Piannakotaw qui s'était cassé la jambe en tombant d'un arbre. Sans secours au milieu de ces solitudes , il avait cherché un refuge contre les bêtes féroces dans une caverne où il s'était péniblement traîné.

Jaguarette lui avait offert de le faire conduire à Sporterfigdt ; il y aurait été parfaitement accueilli et soigné. Les Indiens n'avaient pas encore , ouvertement du moins, pris part à l'insurrection des noirs de la Samareka. On les recevait et on les employait même assez souvent dans les habitations des frontières, soit comme messagers, soit comme chasseurs.

^/.^ L'Indien refusa. Jnguarette lui promit de rg-

^ *• venir lui apporter quelques vivres, un hamac pour se coucher, et de la poudre, car celle de l'Indien était épuisée, et il pouvait avoir à se défendre contre les bêtes féroces.

La convalescence de ce vieillard dura environ un mois. A certains signes que Jaguarette por-

tait sur les bras, il reconnut qu'elle appartenait à sa Iribu. Cette découverte augmenta encore son affection pour sa bienfaitrice ; lorsqu'il fut guéri, il lui promit de tout faire pour lui témoigner sa reconnaissance : chaque mois, il devait revenir au même endroit pour la voir et recevoir ses ordres, quoique son kraal fût éloigné de plus de dix lieues de Sporterfigdt.

Il faut le dire à la louange de Jaguarette ; tant que sa jalousie ne fut pas excitée contre Adcë, elle demanda au Piannakotaw, qui, dans sa tribu , avait Tinfluence que possèdent toujours les vieillards sur ces peuplades, elle lui demanda , disons-nous, de faire respecter Sporterfigdt par les Indiens, ceux-ci s'étant bientôt déclarés alliés de Zam-Zam contre les Européens.

Mais lorsque , par un hasard étrange , Jaguarette se fut éprise d'Hercule Hardi ; mais lorsqu'elle se crut destinée à réaliser les prédictions de Mami-Za en jouant, a propos du mariage de sa maîtresse et du bel Européen, le rôle fatal de la panthère , Jaguarette , connaissant l'amour d'Oultok-le-Borgnc pour Adoë, et les relations mystérieuses qui existaient entre le colon et rOurow-Kourow, dépêcha le vieil Indien vers le planteur pour lui annoncer que , si l'Ourow-

Rourow voulait s'emparer de la fille de Sporterfigdt, il trouverait aide et secours dans l'habitation.

Ces propositions furent malheureusement acceptées, couronnées de succès; la petite Indienne prit une part active à Tenlèvement de sa niaîlresse.

Ainsi cruellement vengée de sa rivale , rêvant passionnément à Hercule ^ ne songeant qu'aux moyens d'aller le rejoindre, même aux risques de sa vie, Jaguarette habitait le kraal depuis quelques jours.

Au retour de Baboùn-Knify, le vieillard que Jaffuarette avait sauvé raconta cette histoire à la sorcière, lui parla des marques et des signes tatoués que la petite Indienne portait au bras.

Baboiim-Knify devint pale comme la mort, et tomba privée de sentiment, en s'écriant : — Ma fille!!...

Jaguarette était sa fille.

Selon l'habitude de plusieurs tribus nomades, Baboùn-Knify avait suivi son mari dans une expédition guerrière contre Sporterfigdt.

L'Indienne portait son enfant sur son dos, dans un petit hamac de coton ; elle venait de le suspendre aux branches flexibles d'un ajoupa

pendant une halte que faisaient les Indiens, lorsqu'ils furent surpris par le père d'Adoë et ses noirs. •

Le colon chargea si vigoureusement à la tête de ses esclaves, que le mari de Baboùn-Knify fut tué : les autres Indiens furent mis en déroute , et la malheureuse mère^ fugitive comme ses compagnons, perdit sa fîlle pendant cette attaque.

Nous avons dit comment le colon, recueillant Jaguarelte dans la forêt, l'avait élevée à Sporterfigdt.

Pour mettre, à jour les différentes positions des acteurs de ce récit , il nous reste à dire que les trois Indiens chargés de conduire Adoè à l'habitation d'Oultok-le-Borgne n'étaient pas encore de retour au kraal.

Nous laisserons donc les femmes indiennes s'exclamer sur l'heureux et étonnant hasard qui réunissait Ja^ruarette à Baboùn-Rnifv, et nous conduirons le lecteur dans le carbet de la magicienne.

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