‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 24 sur 39 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Jaguarette était assise sur une natte de joncs ; Baboûn-Knify, agenouillée devant sa fille, semblait absorbée dans une contemplation muette.

Sur les joues brunes et un peu amaigries de la petite Indienne, on voyait les traces récentes de larmes séclices; l'expression de sa physionomie était douce et triste.

Sa mère la regardait avec amour, avec adoralion ; elle ne se lassait pas d'admirer sa beauté ; elle en élait fière, elle en était heureuse.

— Les beaux cheveux ! les beaux cheveux ! s'écria-t-elle tout-à-coup, en pressant la tête de Jaguarette dans ses deux mains , et elle baisa ses cheveux noirs et brillants... les ^Deaux bras! et elle baisa ses bras.. . le beau col! et elle baisa son col...

Et c'étaient des soupirs, des clans de joie, des éclats de rire, des sanglots qui tenaient du délire.

— Ma fille. . . ma fille !. . . j'ai retrouvé ma fille,

s'écriait Baboùn-Rnify. Elle ne pouvait se lasser de prononcer ces mots.

Malgré le bonheur qui rayonnait sur le visage de sa mère, les traits de Jaguarette restaient assombris.

La magicienne se cacha la figure avec un pan de sa robe , et s'écria : Elle ne m'aime pas!... elle est triste! elle ne m'aime pas!... Je devrais mourir demain qu'aujourd'hui la vue de ma fille me rendrait folle de joie , et mon enfant reste froid devant mon bonheur!... Elle ne m'aime

pas ! . . .

Et la malheureuse femme éclatait de nouveau en sanglots déchirants.

Émue de sa douleur, Jaguarette se jeta au col de sa mère^ fondit en larmes , et lui dit d'une voix étouffée : Votre fille est malheureuse... elle aussi mourrait demain avec joie , si aujourd'hui elle pouvait revoir celui qu'elle aime!

La magicienne se redressa vivement, ses noirs sourcils se froncèrent ; elle éprouva un accès de jalousie sauvage : le cœur de sa fille ne lui appartenait pas tout entier ; il était rempli d'un autre amour.

Craignant de froisser, de blesser son enfant, en lui laissant pénétrer ses ressentiments, elle baissa la tête et pleura en silence.

Mais , lorsque Jaguaretle lui eut confié son amour, son amour si dédaigné par Hercule, qui lui avait préféré Adoë, la physionomie de la magicienne s'enflamma de courroux.

Sa fille était malheureuse !

— Cet Européen combat nos guerriers et nos alliés de la Samareka , s'écria la magicienne , il préfère la fille pâle de Sporterfigdt , la fille de celui qui a tué ton père!... Mon enfant... oubliele... méprise-le , hais-le. Il est faux et méchant comme ses pareils... Tu es la fille d'un des plu» braves chefs des Piannakotaws , tu aimeras un jeune guerrier qui viendra suspendre à la porte de notre carbet les chevelures des ennemis qu'il aura tués, la peau des tigres qu'il aura chassés... Nous quitterons le kraal pour retourner dans les montagnes Bleues où tu es née..., où sont les tombeaux de nos pères. Là, nous ne verrons ni les noirs ni les blancs. Aucun étranger n'a foulé le sol de nos belles vallées. L'air y est plu» pur, le soleil plus brillant que dans les basses terres... que mon enfant, mon doux et cher enfant m'v accompagne!... Elle trouvera là le bonheur, le repos ; chaque jour je sacrifierai pour elle au grand-esprit... et le grand-esprit qui entend mes prières, qui me protège, puisqu'il m'a

lendu ma fille , lui enverra pour époux un fier et noble guerrier des montagnes Bleues...

Jaguarette laissa parler sa mère, secoua tristement la tète et dit : Nos guerriers ont, comnie moi, !e teint couleur de l'écorce desgrenadilles, et l'Européen que j'aime, ô ma mère ! a le teint uni et rosé comme la fleur caraïbe... Nos guerriers ont des veux noirs et farouches : l'Européen que j'aime a im doux regard et des yeux bîeus comme l'aile du papillon couleur d'azur... Nos guerriers ont la voix rude; l'Européen que j'aime a une voix mélodieuse et tendre... Nos guerriers sont vêtus de plumes et de peaux; ils ont l'air féroce et sauvage. , . Ah ! si vous aviez vu l'Européen que j'aime, ô ma mère! comme il était beau avec ses vêtements verts brodés d'or, et sa brillante épée, et les franges étincelantes qu'il porte sur son épaule, en récompense de son courage! Il est aussi beau que brave... Il est si brave que les plus vieux guerriers des blancs n'en parlent qu'avec respect... Non... non... votre fille ne retournera jamais dans les montagnes Bleues où elle est née, ma mère! elle y mourrait. Pour que Jaguarette vive, il faut qu'elle respire l'air que respire le bel Européen. Avant de le voir, en entendant seulement parler de lui, elle l'aimait déjà, elle voulait lui paraître

belle. Quand elle l'a vu, il lui a semble qu'un lien invisible l'attachait tout-h-coup à lui... Elle n'a pu détacher ses yeux de ses yeux ; où il regardait, elle regardait; s'il parlait, elle ne pouvait s'empêcher de répéter tout bas ses paroles; s'il souriait, elle souriait; s'il soupirait, elle soupirait; et puis de ce jour, ma mère, Jaguarette a mortellement haï celle que la destinée semblait promettre pour épouse à l'Européen. Celle-là était la fille de Sporterfigdt, celle-là avait traité Jaguarette comme sa sœur... Et pourtant Jaguarette, plutôt que de la voir unie à l'Européen, a trahi sa bienfaitrice ; elle l'a livrée entre les mains de l'affreux Oullok-le-borgne... Je vous le dis, ma mère, votre fille ne reverra jamais les montagnes Bleues... Elle doit vivre où vit le bel Européen ou mourir loin de lui... Oh! avec quelle joie elle traverserait le grand lac des visages pâles , si l'Européen veut Temmener comme esclave dans son pays! ajouta l'Indienne en joignant les mains avec passion.

Baboi'in-Rnify contemplait Jaguarette absorbée dans une stupéfaction douloureuse.

L'amour de sa fille pour Hercule lui semblait si passionné, si exalté, la pauvre enfant paraissait subir une influence tellement incompréhensible.

que la magicienne attribua la domination d'Hercule à une cause surnaturelle.

Pienversant sa tête en arriére, levant les mains au ciel en manière d'invocation , Baboùn-Rnify s'écria d'une voix sombre et désolée :

— L'Européen a charmé la fille de mon sang... Je le vois... hélas!... je le vois... c'est un enchanteur plus méchant et plus noir que l'oiseau-ligre ! Son philtre a été puissant... Son philtre est encore tout puissant. Mais je saurai le conjurer... J'invoquerai Mama-Jumboë pendant que la lune sera croissante; j'invoquerai Yawahon pendant qu'elle sera décroissante; je saurai lire dans le cœur palpitant d'un ramier la cause de la puissance infernale de cet esprit de ténèbres. Quand je la saurai, je la détruirai ; l'enchantement cessera, ma fille reviendra à la raison... L'amour de sa mère remplacera dans son cœur cette passion qui la tue et qui me tue... Si mes sortilèges ne sont pas supérieurs à ceux de l'enchanteur, ajouta la magicienne d'un air farouche, je nourrirai pendant neuf jours mon serpent sacré, mon serpent- Wannakoë du suc vénéneux de la rossay mélangé à quelques gouttes de mon sang; alors ses morsures redeviendront mortelles... Wanuc^koë m'obéit, il me vengera. Les sorts des visages pales, si puissants qu'ils

27Zi AVENTURES D'HERCULE HARDI.

soient, ne mettront jamais ce féroce enchanteur à l'abri du poison du serpent sacré, lorsque Wannakoë aura bu ma haine avec mon sang.

Jaguarelte sourit tristement, et dit : Si l'Européen est un enchanteur, ses yeux bleus, son regard tendre, sa douce voix, son courage et sa bonté sont ses philtres... ô ma mère! Avant d'arriver jusqu'à lui le serpent \Yannakoc m'entourera le col et les bras de ses froids anneaux, ses dents empoisonnées déchireront mon sein.

- — Jamais une fille des Piannakotaws n'a aimé un Européen!... s'écria Baboïm-Rnify en se tordant les bras avec désespoir ; le démon est caché sous les traits de ce magicien ; il veut me ravir ma fille au-delà du grand lac des Européens pour la faire servir de victime à ses affreux maléfices î Retrouver ma fille , mon enfant que j'ai tant nleurée pour la perdre ainsi! pour la perdre peut-être à jamais... cela ne sera pas... cela ne sera pas; ma fille n'abandonnera le kraal que pour retourner avec moi aux montagnes Bleues.

— Que ma mère me pardonne , dit Jaguarette ; mais ce que je ressens est plus fort que moi. Où est rEuropéen... il faut que j'y sois. Les blancs sont en marche, j'irai au devant d'eux; ils auront pitié d'une femme; je le verrai et je retrouverai les forces qui m'abandonnent.

A ce moment on entendit un assez grand tumulte au dehors du carbet.

L'Ourow-Rourow et ses Indiens amenaient Hercule et Pipper prisonniers.

Page 1