‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 25 sur 39 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

En arrivant dans le kraal , rOurow-Rourow s'était dirigé vers le labouï ou grand carbet ; (juatre de ses guerriers, se relevant tour à tour, portaient Pipper et Hercule attachés dans deux hamacs.

Les Indiens avaient usé de toutes leurs ruses haijitucîles pour dérober la connaissance de leur marche aux Européens.

L'Ourow - Kourow , en massacrant l'avantgarde des blancs, avait rempli ses engagemenîs avec les rebelles de la Sarameka , il les envoya prévenir du succès de son embuscade. Il revenait à son kraal pour assister à une solcnniié religieuse qui réunissait deux fois par année tous les membres de la tribu.

Dans celte circonstance , la capture de îa queue brillante et du lion superbe^ comme ils appelaient Pipper et Hercule, leur était doublement précieuse.

Quoique le sergent ne montrât ni grandeur

ni diornité dans l'infortune , les Indiens connaissaient sa bravoure, et ils le considéraient comme un de leurs ennemis les plus acharnés.

Quant à Hercule, il déployait un calme si stoique, il regardait ceux qui l'entouraient avec un si magnifique dédain que les Piannakotaws, habitués à juger du courage par le sang-froid, ne pouvaient douter que le capitaine ne fût un des chefs les plus redoutables des Européens.

Le sacrifice de ces deux prisonniers devait donc être singulièrement agréable aux dieux des Indiens.

Hors de la portée des vedettes, l'Ourow-Rourow avait ordonné qu'on ôtâtîe bâillon dusergent.

Après avoir donné cours à sa colère, Pipper s'était enfin endormi au bercement du hamac.

Depuis la veille , Hercule n'avait pris aucune nourriture; Témotion des nouveaux périls qu'i! venait de courir augmentant encore l'espèce d'hallucination où il était tombé par suite du jeûne et delà fièvre, il se crut tout-à-fait sous rinfluence d'un songe. Ses yeux brillèrent d'un éclat inaccoutumé, ses joues se colorèrent; un sourire sardonique effleura ses lèvres, et il finit par se rassurer complètement en se disant : il est évident que ce rêve-là, vie que je mène depuis quelques jours, n'est ni possible ni probable;

278 xVVENTURES D'HERCULE HARDI.

plus les événements deviendront inouïs, et- Irayants, plus je serai près du dénoûment de ces horribles visions; une commotion violente, la mort, je suppose , me rappellera sans doute à la réalité en me réveillant en sursaut , car je suis sur de n'avoir pas quitté Flessingue ; ce sont toutes les effrayantes histoires de monsieur mon père, à propos de son ami le major Rudchop, qui me trottent dans la tète et qui me donnent le cauchemar. Heureusement que demain matin je me retrouverai dans mon lit à rideaux de serge verte à dessus blancs et rouges ; encore tout ému de mon rêve affreux, avec quel bonheur je verrai les joyeux rayons du soleil traverser ma fenêtre^ dorer les pousses vertes du houblon qui grimpe au treillage, et aller s'épanouir sur les chenets de cuivre si bien entretenus par les soins de dame Balbine.

Telles étaient les pensées d'Hercule, lorsque les Indiens arrivèrent au kraal.

On délivra les prisonniers de leurs liens \ on les conduisit dans un carbet soigneusement fermé et gardé. Là, ils purent s'étendre sur une natte, et prendre quelque nourriture.

Le sergent avait déjà été prisonnier des Indiens ; sans une fuite inespérée , il eût été mangé au déjeuner de noces de la fille de l'Ourow- Kourow.

Il était donc très au courant des préliminaires de ces abominables festins ; il frémit en voyant que les ignames et le poisson salé qu'on venait de leur apporter dans des courges noires et rouges, en signe de deuil, étaient saupoudrés fFune sorte de poivre noir très-aromatique et très-précieux, nommé par les Indiens piment de mort.

Go rare ingrédient se récoltait fort difficilement. Les Piannakotaws croyaient être trèsagréables à leurs dieux en aromatisant ainsi les victimes qu'ils leur destinaient.

Hercule ne mangea pas.

Malgré Timminence du danger et la signification funèbre du piment , le sergent avait conservé un très-vigoureux appétit. Il se mit en devoir de le satisfaire, en disant a Hercule :

— Je sais que j'ai l'air de faire une petitesse en mangeant autant d'un poisson qui est accommodé avec du piment , que ces peaux rouges aiment beaucoup comme assaisonnement de leurs mets ; on pourrait croire que je veux les flatter en tâchant de me rendre meilleur, afin qu'ils me trouvent plus a leur goût quand ils vont nous dévorer ; mais je suis au-dessus de ces apparences je mange parce que j'ai faim, voilà

tout.... Faites comme moi, capitaine , prenez

des forces... Nous en aurons besoin... tout-àl'heure...

Hercule partit d'un éclat de rire sardonique qui fit tressaillir le sergent.

— Diable!... vous riez, capitaine!... Hum... je conçois qu'à la rigueur on ne gémisse pas... mais rire quand on est dans le garde-manger de ces démons... je trouve qu'il n'y a pas de quoi être très-gai... vu que ça peut devenir assez triste...

— Gomment, triste ? s'écria Hercule, dont le cerveau commençait à être complètement dérangé. Tu trouves cela triste, toi, sergent? Ali! ah! ah! moi, je trouve cela fort réjouissant, au contraire. Seulement , je trouve que nous ne courons pas encore d'assez grands dangers d'être mangés, épluchés, rongés jusqu'aux os!... Qu'est-ce cela ? morbleu! ventrebleu!... Oh! je ne me contente pas de si peu , moi ! je voudrais autre chose, comme qui dirait un chaos, un tremblement d'univers ; qu'il pleuve du feu ; qu'il vente du plomb fondu ; que les rivières coulent de l'airain en fusion ; que sais-je , moi ? je voudrais quelque chose de si épouvantable qu'on n'eût jamais rien vu de pareil , quelque chose enfin qui amène la fin du monde... Morbleu ! sacrebleu! ventrebleu! cela amènerait

peut-être la fin de mon rêve , ajouta-t-il entre ses dents.

Ébahi , abaissant le morceau de poisson qu'il portait à sa bouche , Pipper regardait Hercule avec une admiration mêlée de crainte.

— Ah ! quel homme î quel homme ! disaitil. Le major avait bien raison. Sur le point d'être rôti tout vif, voilà qu'il trouve que ce n'est pas encore assez ; il veut des rivières de plomb fondu , des plaines de feu , la fin du monde ? Faut-il qu'il soit amateur de dangers? Certes, je ne me crois pas plus poltron qu'un autre, j'ai vu le feu, je puis dire que j'ai été sous la dent des Indiens, et que, passé l'humiliation qu'éprouve un honnête homme à servir de plat du milieu à ces canailles rouges, j'ai bravé la mort en soldat... mais au moins, mille diables! je me trouvais satisfait , je ne demandais pas davantage ! tandis que ces dangers sont pour le capitaine comme petit lait pour un ivrogne. Ah ! quel homme! quel homme! quel homme! répéta le sergent en secouant la tête.

La nuit était venue ; une faible lueur brilla à travers les ais de la porte du carbet , cette porte s'ouvrit , un personnage enveloppé d'une longue pagne entra mystérieusement.

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