CHAPITRE XXVII
l'entrevue.
Baboùn-Knify laissa tomber le manteau de coton dont elle était enveloppée , et parut aux yeux étonnés des prisonniers dans son costume étrange.
La magicienne avait habité quelque temps les environs de Paramaïbo , lorsque les Piannakolaws n'étaient pas encore en guerre déclarée contre les colons.
Connaissant la vertu d'une grande quantité de plantes, elle possédait de nombreuses recettes pour les maladies des nègres. Dnns ses fréquentes communications avec les Hollandais , elle avait passablement appris leur langue.
En arrivant au kraal, l'Ourow-Rourow, rempli de confiance, de respect pour la magicienne, lui avait raconté le succès de son embuscade contre les Européens, et comment la queue brillante et le lion superbe étaient tombés en son pouvoir.
Au portrait que le chef indien fit d'Hercule,
un secret pressentiment avertit Baboiin-Knify que cet Européen n'était autre que l'enchanteur dont le charme infernal obsédait Jaguarette.
L'Ourow-Kourow, bien résolu de faire périr ses prisonniers , voulait savoir de la sorcière si le sacrifice se présentait dans des circonstances favorables, et à quelle heure du jour il serait plus agréable aux dieux des Indiens.
La mère de Jaguarette pouvait donc hâter ou reculer de quelques moments la mort des deux victimes. Le chef indien n'eut pas osé désobéir à ses ordres, toujours sacrés.
La magicienne était doublement irritée contre Hercule : il lui avait enlevé le cœur de sa fille ; il l'avait rendue victime d'un effroyable enchantement ; enfin, dernier sujet de haine , il se montrait supérieur h la sorcière par la force et la durée de ses maléfices.
Après son entretien avec Jaguarette , Baboiin-Knify avait eu recours à toutes les ressources de son art mystérieux , aux évocations les plus formidables pour délivrer sa fille de l'obsession dont elle la croyait victime.
Vains efforts ! Après ces dernières tentatives, allant de nouveau interroger Jaguarette sur l'état de son cœur, elle la trouva plus passionnée que jamais pour TEuropéen.
La magicienne n'en pouvait plus douter : h puissance de l'enchanteur blanc, comme elle appelait Hercule , était plus grande, était plus redoutable que la sienne.
Bien décidée à hâter le moment de la mort du prisonnier, elle craignait que la mort d'Hercule ne mît pas fin au charme qu'il avait jeté sur Jaguarette.
L'Indienne venait visiter le lion superbe pour tâcher de pénétrer ce secret.
Elle en avait facilement obtenu la permission de rOurow-Kourow, prétextant quelques observations nécessaires à l'accomplissement de ses prophéties.
Baboïm-Rnify, artificieuse et dissimulée, s'approcha de la natte ou était attaché Hercule.
Elle donna à sa physionomie une grande expression de douceur et de commisération, et lui dit dans son langage métaphorique :
— La saison des pluies et des tempêtes noires succède à la saison des fruits et des fleurs ; la défaite succède au triomphe. Hier vainqueur, aujourd'hui vaincu, celui qu'on nomme le lion superbe sait que telle est la guerre ; elle a ses jours de revers; mais il a bravé par son silence les Piannakolaws... Iss aiglons dos montagnes
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Bleues... Les Piannakotaws ont admiré le chef des visages pâles.
A mesure que la raison d'Hercule s'affaiblissait devant l'ardeur de la fièvre, il devenait de plus €n plus ironique. Il regarda la magicienne d'un air narquois , et répondit d'un ton badin et cavalier :
— Que le diable m'emporte si je comprends un mot à ce que vous venez me chanter, la bonne femme.
— Je crois, capitaine , dit Pipper en anglais, que c'est une manière de prétresse du pays qu'on nous envoie à notre dernier moment pour nous consoler. Ecoutez-la tranquillement , ça vous aidera à vous endormir, ce que je vais faire^ si je peux... Dans le cas où elle voudrait venir me prêcher, dites-lui que ce n'est pas la peine... que je me suis préparé moi-même à ma façon.
Et Pipper se retourna sur sa natte.
Baboùn-Rnify reprit^ en s'adressant à Hercule d'îine voix basse et avec un accent de profond intérêt :
■ — Les visages rouges , comme les visages pâles, ont le don des enchantements... Les visages rouges savent lire dans les cercles mystérieux que trace le serpent , en entourant la lige
sacrée du Waremboë... Ils peuvent composer des philtres ; ils sont les frères en magie des visages pâles qui savent aussi faire des enchantements. Que leur grand esprit soit Yawaouw, Mama-Jumboë , ou le Dieu des blancs , ils doivent s'aimer et se secourir dans le malheur. Mon frère m'entend-il?
— Il faudrait être sourd ou dormir comme Pipper , qui ronfle comme un canon ; mais pourquoi diable dites-vous qu'il faut nous aimer ?. ., Ventrebleu ! corbleu ! je ne me sens pas du tout disposé à vous aimer... la belle aux yeux doux. Eh! eh! eh! dit Hercule en riant d'un air capable.
La magicienne dissimula la colère que lui inspirait la dédaigneuse insouciance d'Hercule, et reprit à voix basse :
— Pourquoi le lion superbe ne parle-t-il pas en face à celle qui lui parle en sœur ? Ne devons-nous pas nous entendre ? La lune qu'il interroge pour les maléfices... est aussi la lune que j'interroge... La nuit qu'il invoque pour présider à ses charmes... est aussi la nuit que j'invocjuc... Toi, comme moi, ajouta-t-elle , en se rapprochant d'Hercule , nous puisons dans nos veines le sang nécessaire à nos philtres. Ceux qui ont la même mère doivent s'aimer et
se secourir... Notre mère est la magie... Que nos lèvres disent les pensées de notre cœur... Mes lèvres disent les miennes... je veux sauver le lion superhe^ et je viens rarracher au supplice... mais je ne puis le sauver qu'à une condition... sans cette condition , Mama-Jumboë rendrait sa fuite impossible. Je le jure par la pâle clarté de la lune... je le jure par l'heure sacrée des enchantements...
— Ceci me rappelle, dit Hercule de plus en plus égayé, le refrain si connu... que j'adorais dans mon enfance... Au clair de la lune, mon ami P ierrot ... Eh!... eh !.. . Prête - mo i ta plume pour écj'ire un mot.,. Eh!... eh!., eh!...
La magicienne regardait Hercule sans comprendre ses paroles ; mais l'expression moqueuse de la physionomie du capitaine, en redoublant sa haine et sa rage, lui ôtait tout espoir d'arriver à ^es fins. Pourtant elle reprit :
•«— Si tu as fait quelque enchantement... délivre à l'instant ta victime , et tu es sauvé. Prononce les paroles mystérieuses qui délient ce que des paroles mystérieuses ont lié... Mama- Jumboë sera satisfait et tu seras libre... Si pour rompre ton charme il te faut, comme à nous... un cœur de ramier... des feuilles argentées du
lotos, et des graines de tumboô recueillies sur la grève pendant la tempête , je t'apporterai ce qu'il te faudra... Mais il faut que tu rompes le charme ! s'écria Baboûn-Kriify, en se contenant à peine... Il le faut!
Elle prononça ces derniers mots avec tant de véhémence que Pipper s'éveilla.
Hercule eut été dans son bon sens, que la persistance et le langage étrange de l'Indienne l'eussent presque rendu fou.
Déjà sous l'empire de son exaltation cérébrale ; cet entretien bizarre mit le comble à son aberration.
— Un cœur de ramier, des feuilles de lotos... quel diable de ragoût est-ce là , cuisinière de Belzébuth? s'écria-l-il.
Puis, passant sans transition d'une idée à une autre , il dit à la sorcière :
— C'est étonnant comme j'ai envie de chanter ; ça me rappelle un certain petit air que mon père me cornait toujours aux oreilles :
Le tambour résonne , La Irompelte sonne.
En avant soldats, Courons aux combats.
— Allons... voilà que le capitaine chante une
chanson de guerre, maintenant! dit Pipper ; il ne pense jamais qu'à la bataille. Ah ! quel homme!... quel homme!...
A cette dernière et cruelle insulte , Baboùn- Knify contint à peine sa colère ; pourtant , voulant épuiser tous les moyens pour amener Hercule à détruire l'enchantement qui frappait Jaguarette, elle reprit d'un ton suppliant :
— Frère ! frère !. .. ta sœur t'en conjure , renonce à ta vengeance... Tu es puissant, je le sais... tu peux, par ta magie, me forcer, pauvre créature , à venir h tes pieds, comme le serpent attire à lui l'oiseau tremblant qu'il fascine... Aie piété 1... aie pitié de cette pauvre créature 1... Si tu savais ce qu'elle souffre... tu me comprends. . . aie pitié d'elle ! . . . Tiens !. . . ajoute la sorcière , cédant à toute la puissance de son amour maternel , et songeant véritablement à sauver Hercule, dans l'espoir de délivrer Jaguarette ; je le vois, on ne peut te tromper... tu as un regard d'aigle, tu lis dans les cœurs... Eh bien!... oui... irritée contre toi... je voulais te faire rompre l'enchantement dont tu as frappé ma fille, et le livrer ensuite au supplice... mai* tu as pénétré mon dessein... Eh bien ! écoute...
et vois...
Ce (lisant , la sorcière ouvrit la porte du
oarbet.
Elle montra à Hercule les Indiens qui servaient de sentinelles, au loin le chemin qui conduisait à la foret.
— Romps le charme , je te délivre de tes liens, et je te sauve... Deux mots de moi à ces cruerriers, et ils vont quitter cette porte... Re-
j^^arde...
Et elle alla près des deux Indiens et leur dit (quelques paroles d'un air solennel.
Les deux Piannakotaws s'inclinèrent, prirent la main de la sorcière, qu'ils portèrent sur leur tète, et abandonnèrent leur poste.
—Tu le vois... tu le vois... rompsle charme et tu es libre... Tous nos guerriers sont assemblés près du grand tabouï. Ils consacrent au Grand- Esprit leur poudre et leurs munitions de guerre, pour que leurs coups soient certains. Femmes , enfants , vieillards, assistent à cette cérémonie. Personne ne peut s'opposer à ta fuite... Je te servirai moi-même de guide. . . et quand ton évasion sera découverte, pour empêcher qu'on ne te poursuive, je dirai h notre tribu que Mama- Jumboë t'a fait enlever par un de ses aigles aux sept ailesj et ils me croiront.
— Diable. .. acceptez... acceptez , capitaine ,
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s'écria le sergent. Elle a raison ; il n'v a pas un chat sur la roule d'ici à la forêt... Acceptez... Si ce n'est pas pour vous, que ce soit pour le vieux Pipper... Ne poussez pas la crânerie jusqu'à refuser une pareille proposition... C'est comme si vous vous tiriez un coup de pistolet à bout portant^ et à moi aussi par -dessus le marché.
Pour toute réponse , Hercule fredonna de nouveau le refrain qui devenait l'idée fixe de son cerveau délirant :
La trompette sonne, Le tambour résonne, En avant, soldats, Courons aux combats!
— Tu chantes ton chant de guerre ! s'écria ia sorcière exaspérée. Tu me refuses donc?... Tu veux donc la mort?... Tu mourras... tu mourras... mais d'un supplice épouvantable... d'un supplice que ceux de notre tribu ne raconteront à leurs enfants qu'en frémissant de terreur... Entends-tu?... Entends-tu?...
Hercule haussa les épaules et reprit machinalement :
La trompette sonne, Le tambour résonne....
La sorcière sortit furieuse.
Les sentinelles revinrent fermer la porte.
Le sergent se recoucha sur sa natle en disant : Ah! quel homme! quel homme!... Auprès de lui César est un poltron.