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CHAPITRE XXVIII

Ivre de fureur et de vengeance, la magicienne courut près de TOurow-Kourow, dit qu'elle avait consulté Mama-Jumboë et que la réponse du Grand-Esprit était celle-ci : De grands malheurs menacent^ si le visage pâle ne périt pas ait milieu du plus affreux supplice avant le coucher du soleil.

Les avis de la magicienne avaient une telle autorité sur les Indiens , que la sanglante cérémonie fut fixée pour le coucher du soleil qui commençait à descendre.

Deux poteaux furent fichés en terre au milieu du grand labouï ; une immense cuve de terre cuite , remplie d'huile de palme, fut posée sur une assise de pierre formant un fourneau.

On y alluma un feu ardent^ et bientôt le liquide devint bouillant.

Les couteaux à scalper , des flèches trèsaiguës^ des espèces de tenailles faites de bois de fer et d'autres instruments de torture furent

2d4 AVENTURES D'HERCULE HARDI.

disposés autour des poteaux de la chaudière avec une horrible symétrie.

Quatre Indiens tatoués d'un rouge vif , avec des dessins noirs représentant des serpents enlacés , s'occupaient des préparatifs du supplice.

Deux chanteurs funèbres, coiffés de longs bonnets de plumes , tenant à la main des flûtes de roseaux , faisaient de temps à autre retentir le tabouï des sons les plus lugubres et les plus discordants.

La foule des Indiens se pressait autour des poteaux, attendant avec une farouche impatience la promenade de la mort.

Cette cérémonie était pour les victimes courageuses une sorte d'ovation , de dernières consolations que la barbare générosité de leurs ennemis leur accordait.

En présence de ces horribles apprêts, les guerriers vaincus mettaient à honneur de rester impassibles et de braver d'un front serein le supplice qu'ils allaient subir.

Baboùn-Rnify , retirée dans son carbet avec fca fille , voulait que celle-ci n'apprît l'arrivée et la condamnation des Européens qu'après leur mort.

Elle hâtait de tous ses vœux le moment où le soleil s'abaissait à l'i orizon.

Celui qui avait jeté un charme si fatal sur sa lille mourrait alors, peut-être sa mort romprailelle l'enchantement.

Par instinct, par pressentiment ou par hasard , depuis la matinée, Jaguarette éprouvait une angoisse extraordinaire. Elle se sentait oppressée, inquiète.

Sa mère voyait dans ces symptômes une nouvelle preuve de la fatale influence du magicien.

Le carbet, comme toutes les cases indiennes, n'avait qu'une porte ; le jour y arrivait par une ouverture faite au toit et destinée au passage de la fumée.

— Je ne sais pourquoi je souffre ici, au cœur, dit Jaguarette en mettant sa main sur sa poitrine. J'étouffe... l'air me manque... ma vue se trouble.

Elle se leva pour aller à la porte et l'ouvrir. Baboùn-Knify, qui s'était placée à l'entrée du carbet, s'avança précipitamment, et lui dit :

— Reste , reste , ma fille. A cette heure du jour, l'air est enflammé , il brûle plus qu'il ne rafraîchit.

— Hélas! ma mère , le feu du jour est une brise douce et fraîche auprès du feu qui consume votre fille.

On entendit au loin et assez distinctement les

sons aigus des ilùles de roseaux. Les musiciens jouaient un air funèbre ; la marche des condamnés était commencée.

La sorcière , pour empêcher ce bruit de parvenir jusqu'aux oreilles de sa fille, dit à Jaguarelte, avec une gaîté affectée :

— Mon enfant est triste ; elle pense trop au présent ; elle oublie le passé. Il faut que je ramène le sourire sur ses lèvres pâles, en lui rappelant les chants qui la berçaient toute petite.

Et la magicienne prenant un coëroma. sorte de tambour de basque, suspendu à la cloison , se mit à l'agiter bruyamment pour couvrir le son des flûtes qui devenait de plus en plus distinct.

S'accompagnant de ce bizarre instrument, elle chanta ces paroles naïves avec l'accent monotone et mélancolique particulier aux chants sauvages.

L'enfant est endormi dans son berceau d'écorce.

Le vent se lève pour le bercer dans les branches du pamplemousse.

Les oiseaux attendent son réveil pour chanter.

Les fleurs attendent son réveil pour s'épanouir, embaumer l'air.

Sa mère n'attend pas son réveil pour l'aimer.

Pendant quelques moments Jaguarette , distraite de ses pensées par ces chants qui réveil' laient en elle des souvenirs confus et lointains , ne fît pas attention au bruit croissant de la marche funèbre.

Sa mère agitait de plus en plus vivement son tambour.

Pourtant entre deux chants, pendant un intervalle de silence , l'aigre retentissement des flûtes indiennes parvint jusqu'au carbet.

Cette musique infernale était accompagnée de hurlements sauvages et aigus, imitant le cri du hibou, l'oiseau de mort des Indiens.

Jaguarette connaissait assez les usages des siens pour comprendre la signifîcalion de ces cris.

Elle regarda sa mère avec terreur et lui dit :

— Un sacrifice se prépare! j'entends les cris de mort... Ohî fermez... fermez bien la porte.., la vue d'un tel spectacle porte malheur!...

— C'est pour cacher ce spectacle à ma fille que je ne voulais pas lui laisser ouvrir cette porte... J'espérais étouffer ce bruit funèbre sous celui du coëroma.

— Oh ! ma mère ! ag^itez... aiijitez votre tambour , que je n'entende pas ces chants de mort!!! Je savais bien que ce jour était fatal!

mes pressentiments ne me trompaient pas... La (leur pâle et violette du sasseyer se ferme à l'approche de l'orage; mon cœur se serre à rapproche du malheur... Quels sont ces infortunés. ma mère ?

— Des prisonniers de la tribu des Arrakocs, les plus cruels ennemis de notre tribu.

A ce moment, le cortège s'approche tellement du carbet qu'on distingue les cris de la foule.

Avant que Baboùn-Knify ait pu reprendre son tambour, Jaguarette entendit ces mots :

— Les visages pâles vont à la mort... et ils sont braves devant la mort!

— Les visages pâles ! s'écria l'Indienne, vous me trompiez, ma mère!...

Et avant que la magicienne ait pu s'opposer

à son mouvement, Jaguarette courut à la porte,

l'ouvrit et vit passer Hercule et Pipper, assis sur

^ une natte et portés sur les épaules de quatre

sacrificateurs.

L'émotion de l'Indienne fut si violente qu'elle tomba sans mouvement entre les bras de sa

mère.

LE SUPPLICE. ^i>

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