CHAPITRE XXIX
Le premier mouvement de Jaguarette, en revenant à elle , fut de s'écrier : Sauvez-le , ma mère!... Pour l'amour de votre fille, sauvez-le ! . . .
La magicienne leva les yeux au ciel et dit avec désespoir : Hélas ! hélas î le maléfice dure encore!... elle l'aime toujours!...
— Sauvez-le! répéta Jaguarette... Vous le pouvez... Les chefs obéissent à vos paroles; elles sont sacrées pour eux... Vous leur direz que le Grand-Esprit ordonne qu'on mette les Européens en liberté... Sauvez-le^ ma mère , ajouta la jeune fille d'un ton de menace effrayant, sauvez-le, ou je meurs à vos yeux! Cet ongle est teint de wourara (i)!
(t) Voir Bancroff, Histoire naturelle de laGnyane et le Voyage de 5tc£/ma;î;cepoison, d'une extraordinaire subtilité, se compose d'une substance gommeuse produite par le suc de différentes lianes- Les Indiens et les nègres empoisonneurs portent cette gomme ainsi appliquée sur l'ongle ; en trempant longle dans un vase pendant
Et elle montra à sa mère un de ses ongles entièrement couvert d'une couche de gomme brune et luisante.
Voyant sa fille en possession de ce poison si subtil, la magicienne resta stupéfaite, et cacha son visage entre ses mains.
— Sauvez-le... ou je meurs... répéta Jaguarette.
— Je ne puis pas le sauver, s'écria la magicienne. J'ai tout fait pour l'engager à rompre le charme qu'il a jeté sur toi ; il a résisté à ma volonté. Dans ma fureur, j'ai prédit à l'Ourow- Kourow les plus affreux malheurs si le sacrifice était retardé d'un moment; il doit mourir au coucher du soleil. ^
— Au coucher du soleil ! répéta Jaguarette.
— Hélas! oui, répondit sa mère. Mais renonce... renonce à ton affreux projet.
— Merci, ma mère... Vous m'avez dit l'heure de sa mort j je pourrai mourir avec lui. Au soleil couchant, vous n'aurez plus de fille... si l'Européen n'est pas libre.
— Quand je devrais t'arracher cet ongle ,
quelques secondes, l'eau devient un poison mortel et rapide rcmma la foudre. Les noirs se donnent instantanément la mort, €n tenant leur doigt pendant quelques minutes entre leurs lèvres.
s'écria la magicienne en se précipitant sur sa fille , je t'empêcherai de t'empoisonner.
— Faites un pas de plus... dit Jaguarette en mettant son ongle près de ses lèvres... et je me tue à l'instant...
— Malheur... malheur... s'écria sa mère en cachant sa tète dans ses mains.
— Il n'est plus temps de pleurer^ s'écria Flndienne. Et montrant un rayon de soleil qui entrait par l'ouverture du toit et qui coupait obliquement la cloison ^ elle dit avec un sang-froid plus effrayant que la colère :
— Ma mère, voyez cet espace éclairé par Ir soleil ; de moment en moment l'ombre l'envahir. Ainsi les ombres de la mort s'approchent de l'Européen,., ainsi les ombres de la mort s'approchent de votre fille, puisque vous ne voulez pas sauver le visage pâle...
Sans répondre à sa fille , la sorcière se précipite hors de la cabane, traverse le peuple, et arrive au grand tabouï, suivie de Jaguarette.
L'heure du supplice était venue.
L'Ourow-Rourow et les chefs indiens étaient assis sur les sièges de guerre , sorte de troncs d'arbres creusés si profondément que ceux qui s'y plaçaient avaient la tête presque au niveau des genoux.
Les Indiens causaient entre eux du sang-froid inaltérable que le lion superbe continuait de montrer.
Ils attendaient avec une curiosité féroce le moment du supplice, impatients de voir si cette constance ne se démentirait pas au milieu des tortures.
— Ma sœur vient hâter le sacrifice, dit l'Ourow-Rourow à la magicienne. Elle nous a dit que l'heure du coucher du soleil était le moment le plus propice pour immoler les blancs , et que Mama-Jumboë menaçait de grands malheurs si le sacrifice était retardé. Nous obéirons aux ordres du Grand-Esprit ; l'heure approche où les sacrificateurs sont prêts. L'huile bout; les couteaux sont aiguisés... Quand le soleil aura disparu derrière le palmier , les visages paies mourront de la mort des guerriers... Si j'avais un fils, je demanderais au Grand-Esprit qu'il lui donnât le courage du lion superbe.,, L'Ourow- Kourow a vu bien des fêtes de mort , jamais il n'a rencontré d'homme plus calme devant le supplice que le visage pâle.
Après un moment de silence , l'Indien ajouta avec enthousia'sme :
Le lion superbe est un grand chef!
Espérant profiler de l'admiration qu'Hercule
insDÎrait aux Piannakotaws , Baboûn-Rnifv lui <]it d'un air grave, solennel :
— Pendant que nos frères faisaient les apprêts rju sacrifice , j'ai encore interrogé les nœuds sacrés de Wannakoë , ils annonçaient toujours de grands malheurs si les visages pâles ne mouraient pas au coucher du soleil... Pourtant, par irois fois la branche de tulipier auquel le serpent s'est enroulé a été brisée. Je ne puis interroger Marna- Jumboë sur ce mystère que lorsque la lune brillera... à l'heure de minuit... Il faut donc que le sacrifice soit retardé jusqu'à demain... Le signe du tulipier est sans doute îin avertissement que le Grand-Esprit m'envoie pour m'annoncer que ses oracles ont été mai interprétés.
Eîi disant ces derniers mots , Baboùn-Rnify chercha sa fille des yeux, et la vit au premier rang des spectateurs.
Elle tenait son ongle empoisonné près de ses lèvres.
L'Ourow-Kourow regarda la magicienne avec un sombi'e étonnement, et lui répondit :
-—Les ordres de Mama-Jumboé ne se contredisent pas... Il a menacé de malheurs affreux, si les visages pâles ne mouraient pas au coucher du soleil... Ils doivent mourir...
Baboûn-Knify jeta un regard désespéré sur sa fille, et reprit :
— Souvent la vue la plus perçante s'obscurcit... le bras le plus fort faiblit... En interrogeant tantôt les volontés du Grand-Esprit... en lisant dans les signes mystérieux où, seule, je puis lire, je me suis sans doute trompée.,. La seconde épreuve me le prouve... Il faut que rOurow-Kourow suspende le sacrifice jusqu'au moment où j'aurai pu invoquer Yawahon, au milieu du silence de la nuit.
— Et si ma sœur ne s'est pas trompée, s'écria le chef indien avec une impatience farouche , si Mama-Jumboë voulait que le sacrifice lui fût offert le soir, les malheurs dont il nous menace par ta bouche désoleront notre tribu. . . Femme. . . femme... prends garde.
— Baboùn-Rnifv n'a rien à craindre, dit fermement l'Indienne. Elle a toujours été écoutée des sages et des chefs guerriers... C'est à l'Ourovv-Rourow de tout redouter de la colère de Mama-Jumboè, s'il méprise ses avertissements.
— Le soleil baisse! le soleil baisse! s'écria le Piannakotaw avec une anxiété terrible... Mais, surmontant bientôt son hésitation, il dit à la sorcière :
— Le sang des visages pales ne peut que
plaire a Mama-Jiimboë. . . J'écouterai sa première parole...
Et le Piannakotaw siffla d'une manière particulière.
A ce signal bien connu , des hurlements sauvages éclatèrent de toutes parts ; les bourreaux avivèrent le feu, prirent les couteaux à scalper ; les musiciens firent retentir les apoutas; les rangs des guerriers s'ouvrirent , et les sacrificateurs amenèrent Hercule et Pipper.
On allait les attacher aux poteaux lorsqu'un Indien, traversant la foule, arriva près de l'Ourow-Rourow et lui dit :
— Tes guerriers amènent prisonnière une femme des visages pâles.
L'étonnement, l'espèce de rumeur que causa cette nouvelle furent tels , que le supplice demeura suspendu.
Le soleil disparut de l'horizon..,
— Le soleil est couché , dit la magicienne d'un ton solennel à l'Ourow-Kourovv. Tu le vois, malgré ta volonté, les visages pâles n'ont pas élé mis à mort... Avant le coucher du soleil, l'avcrlissement que Mama-Jumboc m'envoyait par la seconde épreuve du tulipier était donc tel que je l'avais interprété... puisque le Grand-
Esprit a voulu que cette fois encore les Européens échappassent au supplice.
A ce moment, on vit Adoë amenée par trois individus.