CHAPITRE XXX
Les Indiens , suivant les ordres de l'Ourow- Koiirow , avaient conduit Adoë à l'habitation d'Oultok-le-Borgne, Depuis deux jours, ce planteur avait disparu de l'anse du pâlies t avec ses deux mulâtres, Tarpoën et Séliba.
Croyant bien agir, les Piannakotaws ramenèrent la fille de Sporterfîgdt au kraal de leur chef.
En voyant sa maîtresse, Jaguarette fut frappée de stupeur.
Tour à tour agitée par la honte, par la colère, jwr la jalousie, elle jetait de sombres regards sur Adoë et sur Hercule qui , déjà attaché au fatal poteau, regardait la cuve d'huile bouillante d'un air hébété.
Baboïm-Rnify avait profité du tumulte occasionné par l'arrivée de l'Européenne pour courir auprès de sa fille.
Elle employait les prières, les menaces, la persuasion, pour la décider à abandonner son funeste
projet de suicide, puisque, pour ce jour du moins, les Européens étaient sauvés.
En eiïet, le soleil avait lout-à-fait disparu , et la nuit sans crépuscule sous les tropiques avançait rapidement.
L'Ourow-Kourow , frappé des paroles de la magicienne , et voyant d'ailleurs le moment du sacrifice passé , donna ordre de reconduire les prisonniers dans leur carbet.
Adoë vit Hercule attaché au fatal poteau, et poussa un cri perçant.
Celui-ci , malgré son aberration , reconnut la lillc do Sporlerfigdt. Sa venue, au milieu de cette peuplade, ne sembla pas l'étonner, il avait presque perdu la faculté du raisonnement. Souriant d'un air courtois h la créole, il lui dit simple- 'mcnt : Comment vous portez-vous, mademoiselle? Mille pardons de ne pouvoir vous présenter mes humbles respects.
Hercule ne put pas en dire davantage , ses gardiens rentraîncrent, et il fut bientôt attaché de nouveau sur une natte, au milieu de la case qui lui servait de prison.
Le cri d'Adoë, le mouvement d'Hercule n'avnient pas échappé h Jaguarette.
Elle serra violemment le bras de sa mère, et
lui dit : Ma mère voit cette femme. .. son père a tué mon père...
— La fille pâle de Sporterfigdt! Le Yawahon nous renvoie, dit tout bas la magicienne.
Voyant le supplice différé, les Indiens se dispersèrent.
L'Ourow-Kourow resta seul dans le tabouï avec quelques vieillards et quelques guerriers.
Adoè était debout devant eux; son air était noble, digne et fier. De temps à autre, elle jetait les yeux vers le carbet où elle avait vu enfermer Hercule et Pipper.
Le chef indien, sachant que la magicienne parlait hollandais, lui fit signe de venir, et lui dit. en lui montrant Adoë : Ma sœur gardera dans sa case celte fille des visages pales... son père était Sporterfigdt, un de nos plus cruels ennemis... Que ma sœur interroge cette nuit Mama- Jumboë, lorsque la lune sera brillante... et que demain, au point du jour, le sacrifice de cette femme pâle puisse être offert au Grand-Esprit.
L'Ourow-Kourow se retira.
— Suivez-moi, dit Baboiin-Knify à la jeune fille.
Heureuse d'entendre parler sa langue , Adoë
s'écria
— Dieu soit loué! je puis au moins me faire com-
310 AVENTURES D'HEUCULE HARDI.
pendre. Au nom du ciel, répondez-moi; ceca* pitainc européen que j'ai vu tout-à-l'heurc estil prisonnier depuis long-temps? A-t-il été blessé? Quel est le sort qui l'attendait? Si vous voulez faire une noble action , si vous voulez gagner une grande récompense, aidez-le..., aidez-nous à retourner à Sporterfigdt où j'habite,
— Les deux Européens doivent mourir demain ainsi que vous , dit la magicienne d'un air farouche.
— Jaguarette ! s'écria la créole , en voyant pour la première fois la petite Indienne qui , la tète baissée sur sa poitrine, s'avançait lentement.
— Vous ici , vous ici ? Je trouvais que votre sommeil avait été bien profond pendant la nuit fatale où les Indiens m'ont enlevée de Sporterfigdt... Dieu fasse que ce mystère ne me soit pas expliqué... maintenant, dit Adoë en jetant un triste regard sur Jaguarette.
Celle-ci ne répondit rien.
— Pendant dix années, j'ai été pour vous une sœur. . . La maison de mon père a été comme votre maison... dit Adoë. Si vous avez quelque recoiinaissauce de mes bontés, usez de l'influence que vous devez avoir sur les gens de votre nation pour les empêcher de commettre un meurtre
abominable. Cette femme dit que les deux Européens sont menacés de mort.
. — Cette femme est ma mère... dit Jaguarette.
— Votre mère ! s'écria Adoê au comble de l'étonnement. Puisque vous êtes sa mère, ajoutât-elle en s'adressant à la magicienne, je n'ai rien à craindre. Jaguarette vous dira que, recueillie toute petite par mon père, elle a été élevée et traitée à Sporterfigdt comme ma compagne. Je vous le répète , si mes soins pour votre fille méritent quelque reconnaissance, vous pouvez faire plus que vous acquitter, en facilitant la fuite de ces Européens et la mienne. Vous devez en avoir les moyens...
Baboïin-Rnify écouta Adoé avec un silence glacial, et lui répondit d'une voix solennelle : La fille de Sporterfigdt aurait reconnu ma fille pour sa maîtresse^ et l'aurait servie à genoux , qu'elle n'aurait encore rien fait.. . Le prix du sang ne peut jamais payer...
— Le prix du sang ! s'écria Adoé.
— Le planteur de Sporterfigdt a tué son père... dit Baboûn-Rnify d'une voix sourde... montrant Jaguarette.
— C'est impossible... vous mentez... dit fiè-
rement Adoô, les yeux brillants d'indignation... Mon père était le plus humain des hommes... Jamais il n'aurait commis une cruauté pareille.
— Ne vous a-t-il pas dit qu'il avait recueilli l'enfant dont il prit soin après une attaque des Indiens?
- — S'il en est ainsi , reprit Adoë , mon père a défendu sa vie et sa maison contre ceux qui l'attaquaient— vous ne pouvez lui en faire un crime. Et toi... Jaguarette , dit Adoô d'un ton plus affectueux que suppliant, oublieras-tu le temps que tu as passé à Sporterfigdt?
L'Indienne baissa la tête; mille sentiments contraires se combattaient en elle. Le souvenir des bontés de sa maîtresse la touchait ; mais elle ne pouvait penser sans désespoir qu'Hercule et Adoë, réalisant les prédictions de Mami-Za, se marieraient, s'ils pouvaient parvenir à recouvrer leur liberté.
Sachant combien sa mère avait d'influence sur rOurow Rourow, l'Indienne voulut réfléchir avant de répondre à Adoë ; pour éviter une réponse directe, elle lui dit :
— Jaguarette n'oublie pas les bienfaits. La case de sa mère est pauvre ; mais elle est au ser-
vice de la fille de Sporterfigdt , qui doit avoir besoin de repos.
Et précédant Adoê, qui la suivit agitée des plus pénibles angoisses , elle se dirigea vers le carbet.