‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 32 sur 39 · PROPOSITIONS. S · texte numérisé non relu

PROPOSITIONS. S

Baboùn - Knify resta quelque temps silencieuse ; puis elle reprit d'un air inspiré, en montrant les étoiles de la croix du sud qui élincelaient alors comme des diamants au milieu des profondeurs azurées du ciel :

— La brise des nuits s'apaise ; elle se tait pour laisser parler celle à qui le Grand-Esprit se dévoile. Chaque rayonnement de l'étoile est une parole qu'elle entend... chaque rayonnement de la lune est une phrase qu'elle entend. . . la lumière , qui arrive seulement aux yeux des autres , arrive comme un son aux oreilles de Baboùn-Rnify ; elle entend... elle entend... les mêmes paroles qu'elle a répétées hier à son iVère ; mais la flamme de l'incendie , mais la clarté de la lune, mais la lumière du soleil^ mais l'ombre de la nuit, donnent des apparences différentes au même objet. Hier, j'avais dit : Si le sacrifice des visages pales n'a pas lieu avant le coucher du soleil , de grands malheurs menacent... Maintenant... ce qui était obscur se dévoile... l'arrivée de la fille de Sporterfîgdt m'a éclairée... Puisque le sacrifice n'a pas eu lieu, ce ne sont pas lesPiannakotaws qui sont menacés, ce sont les visages pâles.

— Les visages pâles ! répéta le chef avec un air de surprise incroyable , comme s'il eût douté

<]e ce qu'il entendait. Mais le lion superbe est le plus brave de leurs guerriers, s'écria-l-il ; comment sa vie peut-elle être fatale à son peuple ?

— Si la vie de ce chef redoutable était employée h combattre son propre peuple , s'il devenait l'allié le plus fidèle et le plus brave des Piannakotaws... s'il était pour eux ce qu'ont été les deux blancs morts sur les rives du lac Parima, sa mort ne serait-elle pas .fatale aux fils des montagnes Bleues, qu'elle priverait d'un allié courageux? Sa vie ne serait-elle pas fatale aux Européens^ qui trouveraient en lui un adversaire redoutable ?

— La vérité est la vérité... ma sœur l'a dit en cela... mais qui nous prouve que le lion superbe sera notre allié fidèle comme les autres visages pâles ?

— Qui le prouve ? s'écria la magicienne d'un ton imposant. L'oracle que le serpent sacré a rendu... Si la mort du lion superbe devait être favorable à notre tribu , l'Esprit m'aurait-il annoncé par trois présages réitérés que j'interprétais mal la volonté de Mama-Jumboë, lorsque je demandais la mort de l'Européen ?

Ces dernières paroles parurent convaincre l'Indien. Il baissa la tôte et sembla réfléchir.

— Enfin, reprit la magicienne, mon frère sait

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si j'aime mù. fille... si je l'ai pleurée dans mes regrets...

— Depuis quinze ans, les larmes de ma sœur n'ont pas cessé de couler... Le jour où elle a retrouvé sa fille a été un jour de fête dans son cœur, je le sais... Mais pourquoi ma sœur me parle-t-elle de sa fille ?

— Ce que j'ai de plus cher au monde , c'est elle... Eh bien! qu'elle soit l'épouse du lion superbe , s'il consent à servir avec nos guerriers.

— Ta fille... l'épouse du visage pale ! s'écria rOurow-Kourow stupéfait. Ta fille !... Songestu bien que s'il nous trahissait.,.

— Il serait puni de la mort des traîtres, et ma fille partagerait son sort... Crois-tu maintenant que je risquerais la vie de celle que j'ai pleurée quinze ans, si je n'avais pas lu dans l'avenir que le lion superbe serait le plus brave , le plus fidèle allié des Piannakotaws ?

Cette dernière raison détruisit les dernières hésitations de l'Indien. Il dit a la magicienne :

— Et l'autre visage pâle , la queue brillantel et la fille de Sporterfigdt?

— Si mon frère croit mes conseils, il montrera aux Européens que les fils des montagnes Bleues sont humains et généreux. Ils renverront

la jeune fille et le guerrier pour annoncer à leur nation que le lion superbe reste parmi nous...

— Et si le lion superbe refuse de rester parmi nous ? demanda le chef.

— Il mourra... la fille de Sporterfigdt mourra... la queue brillante mourra... Et la prédiction du Grand-Esprit sera encore réalisée. Mon frère le voit... Qu'il meure ou qu'il soit des nôtres, la perte du lion superbe sera toujours un grand malheur pour les visages pales, car ils l'auront contre eux , ou ils ne l'auront plus parmi eux.

Le chef indien baissa la léte en signe de consentement , et dit à Baboùn-Knify :

— Qui parlera au guerrier européen ?

— Toi , grand chef; je lui dirai ta parole dans son langage.

— Que le Grand-Esprit vous guide et vous entende! dit l'Ourow-Rourow.

Quelques moments après , Baboûn-Knify, pour la seconde fois, entra dans la prison d'Hercule avec l'Ourow-Kourow.

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