L'AMOUR
quitté à Sporterfigdt ; vous ne savez pas les affreuses tortures que j'endure depuis que vous êtes prisonnier ; vous ne savez donc pas enfin que je vous aime , que votre vie est ma vie? s'écria l'Indienne avec un accent déchirant eî; passionné.
Celui-ci, stupéfait, recula d'un pas; sa pudeur virginale s'alarma, et il répéfa machinaîement :
— Elle m'aime... la sauvage m'aime 5 quel cauchemar !
— Ne me repoussez pas! dit Jaguarctte avec exaltation, en levant vers iui ses i^rands veux baignés de larmes et en joiguant ses mains. Ne me méprisez pas... écoulez... écoutez... vous aurez pitié de la pauvre Jaguarette... Elle a toujours été malheureuse, parce qu'elle a toujours été fiére... elle est fille d'une race de guerriers des montagnes Bleues, qui ont toujours commandé... et elle était comme une esclave, moins qu'une esclave à Sporterfigdt ! On lui donnait de brillants colliers... on lui donnait un riche coussin pour se coucher dans le salon aux pieds de sa maîtresse , comme on donne un collier et un coussin au chien favori du maître... Tant qu'il est alerte et gai. . . on le (latte. . . on le caresse. . . s'il est triste et maussade, on le rudoie. . .
Sans doute , ma maîtresse était bonne pour moi comme elle était bonne aussi pour Elpy, son épagneule favorite. Ah ! si vous saviez combien j'ai souffert en grandissant... Jamais un mot pour mon àme, pour mon cœur. Pourvu que la petite Jaguarette fut gaie, pourvu qu'elle portât bien le costume éclatant dont on la parait, pourvu qu'elle agitât le chasse -mouches avec adresse, qu'importait le reste?... Ma maîtresse avait un Dieu qu'elle priait, qu'elle disait bon, miséricordieux, puissant... Ce Dieu lui envoyait des bonheurs, elle l'en remerciait... et jamais elle ne m'a fait connaître ce Dieu , si bon , si grand ! . . . Moi , je me rappelais avec amertume que, toute petite, j'avais une mère qui invoquait pour moi notre Dieu à nous, pauvres Indiens... Ma maîtresse n'assistait jamais aux danses grossières des esclaves. Quand j'étais enfant, ces danses m'amusaient à voir. Plus tard , je ne sais pourquoi, elles me firent honte. Je compris que la fille de Sporterfigdt ne pouvait y assister. Un jour elle me demanda pourquoi je n'allais plus le dimanche au bamboula des noirs. Cette question me navra... Qu'étais-je donc à ses yeux pour ne pas rougir comme elle?... A mesure que j'avançais en âge, je devenais rêveuse, triste... je recherchais la solitude... je m'en allais dans ia
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foret... sur le bord de la mer... je pleurais en regardant le ciel et les vagues déserts comme mon cœur. Quand je revenais à l'habitation, on me grondait d'être chagrine ; s'il y avait des étrangers, on me faisait danser le loango en m'accompagnant du talboô (i). De tout cela^ je souffrais beaucoup. Bien des fois j'ai été sur le point de quitter Sporterfigdt pour retourner dans les montagnes Bleues. Mais j'aimais ma maîtresse^, et je sentais que je l'aurais adorée si elle m'avait traitée comme un être de son espèce. Souvent la mulâtresse Mami-Za nous faisait des prédictions : un jour, — et Jaguarette baissa la tête avec confusion , — un jour, elle prédit à la IMassera qu'un bel Européen traverserait les mers pour venir l'épouser... que ce mariage s'annonçait heureusement, mais que pourtant beaucoup de dangers le menaçaient. Dans les cartes de Mami-Za, ces dangers étaient représentés par une panthère. Je ne sais pourquoi, malgré moi, il me vint à l'esprit qu'une destinée fatale me réservait ce rôle cruel. Le colon de Sporterfigdt m'avait appelé Jaguarette... cela me parut un pronostic fatal. D'abord, oh 1 je vous le jure... d'abord je lis tout pour échapper à
(1) Sorte de tambour de basque.
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cette pensée. Elle m'obsédait sans relâche le jour ; la nuit, elle me poursuivait dans mes songes... Un vieil Indien de notre tribu, que j'avais secouru et que je voyais quelquefois en secret^ me dit que c'était sans doute la volonté de notre Dieu , Mama-Jumboë , et que je devais lui obéir... Je luttai encore... Mais — et Jaguarette dit les mots suivants d'une voix si basse qu'Hercule l'entendit à peine, — mais du jour où j'ai vu a Sporterfigdt le bel Européen , qui , selon les prédictions de Mami - Za , devait épouser ma maîtresse, j'ai cédé aux conseils du vieil Indien... j'ai résolu de traverser de tout mon pouvoir l'union de la fille de Sporterfigdt, car je t'aimais.
Tu avais éveillé dans mon cœur les passions les plus violentes contre ma maîtresse... Oh! que je l'ai abhorrée du jour où elle m'a obligée de paraître devant toi avec un vêtement d'esclave ! Oh ! que je l'ai abhorrée cjuand j'ai vu que ton regard ne quittait pas le sien... qu'une tendre émotion colorait son visage ;, et qu'elle souriait de bonheur. Depuis ce moment , j'ai juré sa perte , et je sens là que la prédiction de Mami-Za doit s'accomplir... La panthère sera triomphante... le bel Européen sera mon époux... la fille de Sporterfigdt mourra de rage